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Immigration : les vrais enjeux

Par Sarah R. Champagne

Les disparités économiques et les conflits ont lancé un nombre imposant de personnes sur les routes migratoires. L’ampleur de ces mouvements n’est cependant pas sans précédent, bien que le Québec et le Canada connaissent une augmentation soutenue depuis quelques années. Certains, craignant un torrent irrépressible, plaident pour que ce flux soit davantage encadré. D’autres militent pour des frontières plus étanches. D’autres, enfin, défendent un accueil sans discrimination. L’immigration est instrumentalisée par des politiciens et déclenche des débats. Éclairage historique et chiffré.

Instantané et progression

Statistique Canada indique que depuis la création de la Confédération canadienne en 1867, la proportion d’immigrants, c’est-à-dire de personnes nées dans un pays autre que le Canada, n’a jamais baissé en deçà de 13 %. Elle est aujourd’hui de 20,7 % (recensement de 2011), en hausse constante au cours des 30 dernières années.

Du 1er juillet 2015 au 30 juin 2016, le Canada a accueilli un peu plus de 320 000 immigrants. Le pic insurpassé date tout de même de 1913, année où 400 000 personnes sont essentiellement venues nourrir l’élan de colonisation de l’Ouest. Le plan ministériel pour 2017-2018 prévoit maintenir une cible annuelle de 300 000 résidents permanents.

Les projections de Statistique Canada établissent qu’en 2036, si la tendance se maintient, les immigrants représenteront entre 24,5 % et 30 % de la population totale. Le moteur démographique continuera donc, au XXIe siècle, à provenir de l’étranger.

Anomalie ou nouvelle norme?

Les caméras sont braquées sur la frontière américano-canadienne depuis janvier dernier, et encore davantage depuis le début du mois d’août. Au total, 27 440 personnes ont demandé l’asile au pays depuis le début de l’année, y compris des personnes ayant déposé des demandes d’asile en traversant de manière irrégulière la frontière.

Depuis le début de 2017, ce sont 11 896 personnes qui ont été interceptées par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) au Québec, dont 5 530 en août seulement.

Un demandeur d’asile cherche à obtenir la protection du Canada, au même titre qu’un réfugié, mais en déposant son dossier à un poste-frontière ou à un bureau intérieur. Il entre donc dans la grande catégorie d’immigration « humanitaire », qui comprend aussi les réfugiés dont la demande, parrainée ou non, a été présentée à l’étranger.

Même si la cadence du mois d’août ne s’est pas maintenue en septembre sur le chemin Roxham, tout près du poste-frontière de Saint-Bernard-de-Lacolle, le nombre de demandeurs devrait atteindre un sommet historique au Canada cette année. Le Québec avait quant à lui reçu 13 625 demandes en 2008, chiffre également en voie d’être dépassé.

L’aspect spectaculaire des arrivées engendre une pression sur les gouvernements. En fait, les demandeurs profitent d’une brèche dans l’entente sur les tiers pays sûrs conclue en 2004 avec les États-Unis, laquelle prévoit que les réfugiés doivent présenter une demande dans le premier des deux pays où ils se trouvent. Un individu se présentant à un poste frontalier régulier en provenance des États-Unis pour revendiquer la protection du Canada sera donc immédiatement refoulé. Or, cette entente ne s’applique pas à ceux qui traversent la frontière de manière irrégulière, d’où l’affluence sur le chemin Roxham depuis la fin 2016.

Les ministres de l’Immigration, Ahmed Hussen au palier fédéral et Kathleen Weil au palier provincial, se veulent rassurants sur la capacité d’accueil du pays. Ajoutons qu’en 2016, le Canada a accepté 55 800 réfugiés sur son territoire, ce qui correspond à 0,15 % de sa population. En comparaison, l’Allemagne a reçu 1,1 million de personnes durant la crise migratoire de 2015 et 2016, ce qui a fait augmenter sa population de 1 %. Ce pays figure pourtant parmi ceux de l’Union européenne qui ont réussi à rendre des décisions le plus rapidement en la matière.

 

30 ans plus tard. Même situation, même message.

Benoît Bouchard a été ministre de l’Immigration entre 1986 et 1988, dans le gouvernement de Brian Mulroney, durant ses deux mandats à la Chambre des Communes. Il décrit de délicates décisions prises à l’époque et des tensions déjà à l’œuvre, qui ne sont pas sans rappeler la situation actuelle.

Monsieur Bouchard, décrivez-nous le contexte dans lequel vous avez pris vos fonctions de ministre de l’Immigration.

C’était en quelque sorte le début de cette question des réfugiés qui arrivent au Canada dans des circonstances particulières. On se souvient évidemment de la fin des années 1970 pour les arrivées de Vietnamiens, les boat people, à peu près la seule expérience d’arrivées sur les côtes à l’époque.

En août 1986, un bateau transportant 150 Tamouls arrive au large de Terre-Neuve. L’été suivant, en juillet 1987, ce sont environ 180 sikhs qui débarquent à Yarmouth, en Nouvelle-Écosse. Des Turcs étaient aussi arrivés pendant la période des Fêtes, mais il n’y avait cette année-là aucune région de Turquie où ils pouvaient prétendre être persécutés ! Nous réalisions à ce moment que nous faisions face à des organisations qui structuraient ces arrivées, qui faisaient en sorte que ceux qui n’étaient pas a priori des réfugiés soient accueillis sous de faux motifs.

Vous avez donc dû prendre une décision en tant que ministre de l’Immigration ?

Le système était très relâché à l’époque. L’évaluation était lente, avec beaucoup de dossiers en arriéré, une demande pouvait prendre entre 5 à 10 ans. À l’époque, comme encore aujourd’hui, le Canada n’expulsait presque personne. Les arrivées ternissaient le processus d’immigration, cependant, et j’avais décidé que ça ne pouvait pas durer.

J’ai soumis le problème au Parlement pour mettre le holà. Je me souviens qu’on m’accusait de renier la tradition humanitaire, le même refrain qu’aujourd’hui. Je craignais cependant une détérioration de la situation et que la population dise « Ça suffit ». J’ai alors affirmé au Conseil des ministres que si les Canadiens prenaient peur, on risquait de devoir fermer les portes. En plein milieu du mois d’août, j’ai demandé des fonds au Conseil des ministres pour traiter les cas de demandes d’asile et pour voter une série de mesures qui donnerait le signal qu’on s’occupe du dossier. J’ai exigé des visas de plusieurs ressortissants, fait patrouiller autour des provinces atlantiques par les forces armées et imposé des amendes aux compagnies aériennes laxistes.

Il y avait notamment une loi qui redéfinissait la procédure de détermination du statut de réfugié à cette époque et une autre sur la dissuasion et la détention qui étaient débattues. En quoi ce moment peut-il éclairer le présent ?

Je l’ai dit il y a 30 ans et je le redis : il est indispensable que le Canada diffuse un message non équivoque, pour continuer à appliquer une politique « généreuse », mais qui respecte les règles établies. C’est un élément qui a manqué de la part du gouvernement depuis six mois, à mon avis. Plusieurs des nouveaux arrivants semblent plutôt être des migrants économiques. Qu’est-ce qui va se produire si on doit les expulser dans un an ou deux ?

Il ne suffit pas de dire qu’on va se hâter de traiter les de-mandes : puisque le phénomène semble vouloir s’amplifier, il faut agir en amont dans ce dossier immensément complexe. J’ai entendu beaucoup de gens inquiets, et les groupes d’extrême-droite s’alimentent de cette peur-là. Il faut donner le signal aux gens de l’extérieur que nos lois seront respectées.

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