Rhéal Olivier Lanthier et François St-Jacques

Fonceurs et sans peur, des galeristes qui font dans la démesure

Par Jérôme Delgado

L’automne 2016, celui du vingtième anniversaire de la galerie Art Mûr, réservait une surprise de taille aux habitués des lieux. Les deuxième et troisième salles du rez-de-chaussée ont pris de l’expansion. Un mur abattu plus loin, et voilà ces deux petites sections devenues une seule, plus grande.

Ce détail dans l’aménagement, c’est en premier lieu Claude Tousignant qui en profite. Sa peinture Grand vert-noir (1988-1996-2012) s’apprécie de loin et produit l’effet d’une véritable cible, vers laquelle on se dirige sans la quitter des yeux. L’immense toile, remarquable par son cercle rouge, n’aurait pu rayonner de la sorte avec la précédente configuration des lieux. Faut-il dès lors s’étonner que cette œuvre n’ait jamais été montrée ?

Ce n’est pas la première fois que la galerie de la rue Saint-Hubert opère un changement spatial. Depuis que les directeurs propriétaires, Rhéal Olivier Lanthier et François St-Jacques, s’y sont installés en 2002, la galerie a tranquillement grandi, un étage à la fois. D’où la surprise de 2016. Encore un chantier ? Au rez-de-chaussée ?

« Nous avons grandi avec l’espace, commente Rhéal Olivier Lanthier. Si nous l’avions fait d’un coup, ça aurait été trop. » La prudence est leur guide, précise son compagnon d’affaires (et de vie) : « Ça a toujours été notre erre d’aller : progressivement. On a été à l’écoute, aussi ».

En 2003, à titre d’exemple, le deuxième étage d’Art Mûr a été mis aux normes pour accueillir des étudiants en photographie de l’Université Concordia. En manque de lieux pour exposer leurs images, l’artiste Geneviève Cadieux, également professeure, s’était engagée à louer une fois par an cet espace qu’elle découvrait. Il lui a été accordé tout beau, tout neuf.

Le énième aménagement, celui de 2016, a été conçu pour mieux répondre à l’aspect surdimensionné de la signature Tousignant, célèbre pour ses cibles multicolores. « Nous voulions donner de plus grands espaces à Claude », signale François St-Jacques, pour qui il est primordial de chercher sans cesse à améliorer les conditions d’exposition et d’« offrir des nouveautés à la clientèle ». Pas question de se satisfaire d’un ronron confortable.

Un pied en Europe

Après vingt ans en affaires, Rhéal Olivier Lanthier et François St-Jacques ont positionné leur galerie parmi une des antennes montréalaises incontestées en matière d’art contemporain. Eux qui ont démarré leur entreprise dans un local miteux du quartier Saint-Henri ont toujours cru en leurs moyens, en leurs rêves. Rien n’est trop grand, y compris cet ancien magasin de meubles dont ils occupent désormais les quatre étages, le quatrième étant leur résidence. « Nous avons acheté l’immeuble pour en faire un lieu dynamique, vibrant de synergies. Nous avions l’espace, mais nous n’avons pas voulu en faire des ateliers », dit Rhéal Olivier Lanthier.

L’objectif était simple : créer un pôle de dif-fu--sion en dehors du centre-ville, avec des ex-po--sitions, uniquement des expositions. Au-jourd’hui, Art Mûr roule au rythme de six blocs d’expos annuelles – blocs, précisons-le, composés chacun de trois à quatre expos. Le livret illustré publié à chaque coup est unique au Québec.

On leur prédisait un projet casse-cou… il s’est avéré un véritable tremplin. Car voilà qu’Art Mûr, pour ses vingt ans, est devenue la première galerie canadienne à se doter d’un espace permanent... en Europe.

Ils s’étaient imaginé ouvrir un pied-à-terre à Toronto, à l’instar de deux autres galeries montréalaises, Pierre-François Ouellette art contemporain et Division. Ou à Ottawa. Mais c’est à Leipzig, en Allemagne, que Rhéal Olivier Lanthier et François St-Jacques ont fini par atterrir. Depuis septembre, Art Mûr possède son local au Spinnerei, un vaste site industriel transformé en quartier d’art avec galeries, studios, restos. Une aventure risquée, en raison notamment de l’argent investi : de l’ordre de 100 000 dollars.

Le lieu, disent-ils, est prestigieux, attire les foules. Quelques jours après leur premier vernissage, en septembre, ils ont participé à l’un des événements les plus courus de l’année : cent vingt ateliers qui ouvrent leurs portes à 10 000 visiteurs au compteur. En une fin de semaine.

Encore là, plusieurs voix leur prédisent un coup d’épée dans l’eau. Eux croient le contraire et souhaitent même signer un deuxième bail pour l’année 2017-2018. « Je ne m’attends pas à des ventes, mais à d’autres types de récompenses, confie, pragmatique, François St-Jacques. Après la première exposition [de la sculpteure Cal Lane], deux commissaires allemands ont manifesté leur intérêt à montrer un corpus d’œuvres plus important. Ça, c’est une récompense. Si ça se concrétise, je serai ravi. »

Ce qui est clair à leurs yeux, c’est que l’expérience ne sera pas un échec. Au pire, elle aura pavé la voie à d’autres projets, à d’autres idées. C’est leur manière d’avancer dans la vie, comme dans le métier. « Nous corrigeons [le tir], oui, mais des échecs, il n’y en a pas, dit, catégorique, François St-Jacques. Toutes les expériences font en sorte que tu en sors gagnant. Moi, je ne vis pas avec les regrets. »

Rhéal Olivier Lanthier renchérit : même le feu qui a ravagé leur premier local, dans Saint-Henri, les a obligés à grandir. « Si nous sommes rendus là où nous sommes aujourd’hui, c’est à cause de cet incendie. Il nous fallait déménager. Et nous avons acheté l’immeuble, à un très bon moment. La fièvre [immobilière] débutait, mais elle se limitait au résidentiel. »

S’affirmer comme institution

Ils voient grand, ne se mettent pas de limites, jouent d’audace. Les deux galeristes ont toujours agi ainsi, d’un commun accord. Complices et animés d’une confiance mutuelle.

C’est le secret de leur succès, avancent-ils. Sans avoir de véritable recette. Outre le fait qu’ils se complètent : l’un vient d’Ottawa, l’autre de Québec ; l’un possède une formation en sciences politiques et en administration des affaires, l’autre en beaux-arts ; l’un travaille en coulisses, dans l’espace bureau, l’autre en avant, dans la partie encadrements.

Car Art Mûr est aussi un commerce d’encadrements. Les deux amis s’étaient fait la main en travaillant comme techniciens à la galerie René Blouin. Un beau jour, ils ont décidé de se lancer en affaires. Comme marchands d’art et encadreurs, passionnés pour le contenu comme pour le contenant.

Le côté programmation, la première année, ils l’ont confié à un galeriste aguerri, Roger Bellemare. De lui, ils ont hérité le goût jouissif des expositions collectives et thématiques, aux titres imagés – Les bouches ouvertes, Du côté de chez soi... « Nous avons beaucoup appris de Roger et les succès nous ont encouragés à poursuivre les expositions de groupe. Ces expos suscitent plus d’attention que les solos », relate Rhéal Olivier Lanthier.

L’expo Au-delà de la mode/The Fashion Statement (2000) lui rappelle de doux souvenirs : articles dans Le Devoir, La Presse, The Gazette, dans les hebdos culturels, bref une large couverture médiatique, de celles que l’on ne voit plus. « Nous sommes même passés à la télé », note-t-il. Le gros lot.

Quand on leur demande ce qui a changé en vingt ans, les deux galeristes n’évoquent pas l’évidente baisse de visibilité de la culture dans les médias, qu’ils déplorent par ailleurs. Ils se montrent, fidèles à eux-mêmes, positifs. Le grand changement concerne le marché de l’art, qui a pris de l’envergure, ici et ailleurs dans le monde.

À Montréal, cela s’est notamment traduit par un plus grand nombre de galeries et par l’occupation d’un plus vaste territoire par des galeries d’art. À ses débuts rue Notre-Dame, loin du centre-ville, Art Mûr faisait figure d’excentrique. Aujourd’hui, c’est le Belgo, l’édifice proche de la Place des Arts à forte concentration d’espaces voués à l’art contemporain, qui perd des plumes.

Avec ses six employés, bientôt sept, Art Mûr a autant bénéficié du marché en expansion qu’il a contribué à son essor. Excepté en 2008, où le volume d’affaires a souffert de la récession, la galerie n’a pas cessé de grandir. Au point où la « vache à lait » qu’était le service d’encadrement ne compte plus que pour 10 % des revenus. Cette expertise technique garantit néanmoins à l’entreprise une bonne part de ses économies. « Aujourd’hui, notre plus grand client à l’encadrement, c’est Art Mûr », assure Rhéal Olivier Lanthier.

Avec ses espaces qui font d’elle une des plus grandes de Montréal (14 000 pieds carrés, dont 9 000 en aire d’exposition), Art Mûr a une identité bien à elle. Si la peinture ou les autres arts bidimensionnels ont leur place dans la programmation, c’est la sculpture et l’installation de grande envergure qui font de la galerie ce qu’elle est, croient ses propriétaires.

Ils n’hésitent pas à inviter des artistes qui font dans la démesure, avec des projets immersifs, éclatés et difficiles à vendre. Patrick Beaulieu, Patrick Bérubé, Simon Bilodeau sont de ceux-là. L’audace des galeristes s’exprime là.

François St-Jacques est convaincu que lui et son partenaire font les bons choix. Surtout lorsqu’il entend des visiteurs pleins d’enthousiasme clamer, avec un soupçon d’innocence : « C’est extraordinaire d’avoir un musée gratuit dans le quartier ».

«   Je ne peux pas dire que nous dirigeons un musée. Mais une institution, ça, je l’affirme », conclut-il, heureux du chemin parcouru.

Rhéal Olivier Lanthier et François St-Jacques n’ont jamais hésité à ouvrir leurs portes aux jeunes artistes. Après l’épisode du département de photographie de l’Université Concordia, Art Mûr a lancé une tradition estivale qui se poursuit encore : l’expo Peinture fraîche, qui réunit des étudiants en peinture des universités de tout le pays, et à laquelle un volet sculpture, Nouvelle construction, s’est ajouté après quelques éditions. Dans ce même esprit d’ouverture et d’inclusion, la galerie abrite la Biennale d’art autochtone depuis 2012.

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