Culture

Cafés société

Par Yann Fortier

Avec la déferlante des jeux collaboratifs en ligne, des consoles offrant des expériences numéri-ques immersives et l’attrait de milliers d’applications disponibles au bout du pouce, on pourrait croire le jeu de société en décote. C’est pourtant le contraire qui se produit, du moins si l’on en juge par ce qui se passe dans certains établissements ayant pignon sur rue, là où sur les tablettes, des jeux par centaines montent la garde, des personnes en chair et en os se déplacent et s’y regroupent, et où, même, des sommeliers prodiguent leurs conseils, en fonction de nos goûts et de l’humeur du moment.

 

Dans un secteur ayant le Quartier latin de Montréal comme épicentre, trois enseignes sont à privilégier, chacune témoignant de la diversité et de la complémentarité de l’offre, que ce soit en mode solo, duo, ou encore entre amis. 

 

L’heure de la récré

Le premier arrêt s’effectue à La Récréation, endroit qui assume pleinement la coexistence de ses facettes culturelles et ludiques. Sept jours et sept soirs sur sept, une cinquantaine de personnes peuvent s’y réunir, avec, à portée de main, plus de 375 jeux de société. « Ce que l’on cherche avant tout à créer, c’est un espace qui favorise les interactions, qui permet aux gens de sortir de leur écran, en amorçant des échanges et des liens, explique la propriétaire de ce sympathique établissement du Quartier latin, Nina-Michèle Le Floch. Nous avons de tout, que ce soit pour faire la fête, pour jouer à deux, travailler ses stratégies ou se divertir. »

Ainsi, trois soirs par semaine, Sylvain ou Matthieu y animent les Rendez-Vous Jeux, où ils présentent et détaillent les règlements de certaines activités, en plus de favoriser les maillages entre joueurs. La soirée coûte sept dollars, première consommation comprise. Proposées un samedi par mois, les Rencontres ludiques permettent aux clients d’échanger autour de la planche, que ce soit pour jouer, ou plus, si affinités ! Dans le temps des Fêtes, le festif 24 h de jeux interpelle les plus tenaces.

Toutes ces activités à prix ridicule se pratiquent autour d’un sandwich, d’une soupe ou d’une salade. Pas d’alcool, mais un choix de cafés, carburant tout désigné pour le joueur concentré. « C’est un endroit ouvert, d’esprit familial, où on peut aisément faire des rencontres », résume Nina-Michèle Le Floch. Pour ceux que la vue d’une carte ou d’un dé laisse de marbre, La Récréation est aussi un invitant repaire en journée, essentiellement fréquenté par des étudiants et de jeunes professionnels.

Côté clientèle, la parité homme-femme y est pratiquée, à mille bornes du stéréotype du geek émergeant de sa grotte le soir venu. Du gros partage et du gros bonheur simple, animant un secteur parfois en quête de sens.

La Récréation

404, rue Ontario Est

 

La recette du colonel

Du café, on passe au bar. Le Colonel Moutarde vient spontanément à l’esprit au rayon de ces lieux ludiques où il fait à la fois bon jouer et passer du bon temps. En activité depuis 2015, l’endroit offre plus de 500 jeux en tout genre aux 75 personnes que peut loger ce temple récréatif. « Nous pourrions proposer beaucoup plus de jeux, mais nous privilégions d’abord la qualité », explique l’un des proprios, Martin Boily.

Chez Colonel Moutarde, nous sommes moins dans l’univers caféiné que dans celui plus feutré du pub contemporain mixant jeux, cocktails, bières locales, menu créatif. Le tout nimbé d’une touche de sophistication maîtrisée.

Dans l’assiette, on navigue entre Le Geek et le Plateau gourmand. On note que, doté d’un permis de restaurant, l’endroit peut aussi accueillir les plus jeunes. « Contrairement au cinéma, où on ne se parle pas, ou encore au resto, où on se parle trop, nous proposons une pause ludique pour ceux qui veulent agrémenter leur soirée. C’est autre chose qu’une simple ludothèque », souligne Martin Boily.  L’expérience est donc ici modulable, c’est pourquoi l’entrée est gratuite pour la clientèle qui ne joue pas, mais souhaite casser la croûte. Attention, l’endroit a même son « sommelier des jeux » et un tapis de mini-curling, plutôt populaire chez les habitués du comptoir.

Le Colonel Moutarde présente aussi chaque mardi soir son Quizz night, un classique qui permet de jouer en équipe à un Génies en herbe version relaxe, mais tout de même dotée d’un impressionnant degré de compétition. D’autres soirées sont offertes sporadiquement, dont certains concours proposant des prototypes de jeux, ce qui favorise des échanges entre les joueurs et la personne qui inventera peut-être le prochain succès planétaire.

Chose certaine, le jeu semble avoir la cote chez celles et ceux qui apprécient la section des tables pour deux. « Nous avons une sélection importante de jeux pour deux, idéale pour un premier rendez-vous ! », jure Martin Boily.

L’endroit est ouvert tous les jours de 14 h à 2 h du matin et compte quelques comédiens parmi ses propriétaires, dont Antoine Vézina.

Le Colonel Moutarde

4418, rue Saint-Denis

 

Le Randolph joue sur plusieurs fronts

Le Randolph Pub ludique est un colosse : deux adresses, l’une dans Rosemont, ouverte au printemps 2016, l’autre dans le Quartier latin, une boutique dans Villeray, des visées expansionnistes, des activités, du plaisir, de la bouffe, de la bière, du café et une enfilade de soirées thématiques. On joue ?

Avec ses 165 places, le Randolph de la rue Saint-Denis propose environ 1 500 jeux (oui !), donc de tout pour tout le monde et toutes les ambiances. Cette caverne d’Ali Baba devient l’endroit parfait pour se familiariser avec les Catane, Jungle Speed et autres Aventuriers du Rail, surtout que les conseillers, toujours présents, se promènent de table en table pour nous aider dans notre quête de compréhension d’un nouveau jeu. L’interaction est telle que certains clients sont eux-mêmes devenus des animateurs.

Pour cinq dollars, on peut s’amuser pendant des heures, tout en dégustant plats et boissons parant à tout type de fringales. Le menu est varié, sur une carte allongée. Ce n’est pas le Toqué !, mais les plats sont pensés pour nous aider à continuer de jouer, ce qui est déjà une grande qualité.

« Notre but, c’est d’offrir des soirées divertissantes. Le jeu permet de s’évader de la routine et, aussi, d’en connaître un peu plus sur ses amis ! », rappelle à juste titre Joël Gagnon, l’un des proprios de cette adresse ouverte depuis 2012. C’est vrai, nous avons tous une histoire d’irrémédiables ravages causés par une simple partie de Monopoly transformée en cauchemar à la suite d’élans transactionnels trop intenses.

Justin Bazoge, Benoît Gascon et le comédien Normand D’Amour complètent ce quatuor de propriétaires adeptes de jeux. « On se tient toujours au fait des nouveautés, explique Joël Gagnon. Ce qu’on aime, c’est de voir les gens avoir du plaisir à jouer ensemble et de constater les émotions fortes que procurent les jeux de société. » À ce chapitre, le dynamique site Web des deux Randolph en regorge. Alors, faites vos jeux !

Randolph Pub ludique

2041, rue Saint-Denis

6505, rue des Écores

 

Les anecdotes

Bien sûr, le jeu de société apporte son lot d’anecdotes. Copropriétaire du Colonel Moutarde, Martin Boily nous en cite une : Un homme et une femme arrivent, visiblement en mode première rencontre. Notre conseiller propose le jeu Speed Cups, qui consiste essentiellement à positionner de petits gobelets de couleur dans un ordre bien précis, et ce, en le moins de temps possible.

Après avoir joué durant une vingtaine de minutes, la femme devant s’absenter pour quelques minutes, l’homme en profite pour accrocher un conseiller et lui dire : « Quand elle va revenir, pourrais-tu t’approcher puis nous proposer un autre jeu ? Je suis daltonien et en ce moment, elle pense probablement que je suis le plus mauvais joueur au monde ! » Visiblement timide, il encaissait les défaites au lieu d’admettre son incapacité à distinguer les couleurs.

Une autre anecdote est celle d’un joueur qui voit le jeu de société comme planche de drague et qui se présente accompagné d’une nouvelle flamme à chaque visite, feignant de s’intéresser et de découvrir pour la première fois les règles d’un jeu qu’il connaît pourtant déjà par cœur !

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