International
Économie

Brexit Blues

Par Adam Steinhouse

Quand je me trouve à Montréal, ma mère et moi regardons des épisodes de Downton Abbey, la série télévisée ITV dont l’action se situe dans la Grande-Bretagne des années 1910-1920. On y voit une maison de campagne bien rangée où chacun est à sa place bien définie dans la maison et a des certitudes bien ancrées quant au rôle du pays dans le monde, en dépit des divisions de classes sous-jacentes et de la tourmente de la Première Guerre mondiale. Mais ces jours-ci, à la suite du référendum de l’Union européenne du 23 juin 2016 et de la victoire inattendue et serrée de la campagne pour le Brexit, les certitudes sont beaucoup moins fortes au Royaume-Uni. L’élite politique britannique ne sait pas trop comment interpréter le vote de sortie de l’UE ni quelle sera la prochaine étape.

La première ministre Theresa May a reconnu ce climat d’incertitude lorsque, le 21 novembre 2016, elle a déclaré devant la Confédération de l’industrie britannique (CBI) : « Les gens ne veulent pas avoir la sensation d’être au bord d’un gouffre ; ils veulent savoir avec une certaine certitude comment les choses vont évoluer ». Ce « bord du gouffre », ce sera le jour, probablement quelque part en 2019, où le Royaume-Uni quittera l’UE : qu’adviendra-t-il, le lendemain, du statut de ressortissant de l’UE au Royaume-Uni et de celui de ressortissant britannique au sein de l’UE ? Quels tarifs et quels accords commerciaux s’appliqueront ce jour-là ?

L’incertitude se manifeste sous plusieurs formes. Dès le mois de mai 2015, le Canadien Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre, déclarait que la perspective d’un référendum alimentait l’incertitude des entreprises, ce qui pourrait nuire à l’économie si ces dernières se mettaient à repousser leurs plans d’investissement. Une autre incertitude juridique a été provoquée plus récemment en octobre 2016 par une décision de la Haute Cour de justice selon laquelle, pour amorcer le processus de deux ans par lequel un État membre peut quitter l’UE, le gouvernement britannique doit avoir l’approbation du Parlement. Si le gouvernement perd son appel devant la Cour suprême du Royaume-Uni et que la décision initiale est maintenue, le calendrier des négociations entre le Royaume-Uni et l’UE pourrait en souffrir. Nicola Sturgeon, première ministre de l’Écosse, a également soutenu que la sortie du Royaume-Uni de l’UE devrait recevoir l’aval du Parlement écossais. En outre, la Cour suprême est saisie d’une question distincte, à savoir si le fait que le retrait du Royaume-Uni a été décidé sans le consentement de la population d’Irlande du Nord annulerait l’Accord du Vendredi saint de 1998.

Il persiste également une incertitude politique au palier national, à Westminster, les députés, tous partis confondus, débattant de ce que signifie exactement le Brexit. De nombreux députés travaillistes, libéraux démocrates, écossais, et même certains conservateurs s’opposent au Brexit et insistent sur le fait que le référendum, étant limité par nature à un caractère consultatif, n’entraîne aucune obligation de voter en vue de quitter l’UE. Le Parti conservateur compte deux camps distincts, l’un dirigé par les trois principaux ministres pro-Brexit, Liam Fox (ministère du Commerce international), David Davis (ministère chargé de gérer la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, ou DExEU), et Boris Johnson (Foreign and Commonwealth Office), tous considérés comme favorables à un « Brexit dur » par lequel le Royaume-Uni quitterait le marché unique de l’UE et commercerait avec l’UE comme tout autre pays extérieur à ce bloc, tel le Canada. Beaucoup d’autres députés conservateurs sont favorables à un « Brexit doux », qui pourrait impliquer une certaine forme d’adhésion au marché unique en contrepartie d’un certain degré de libre circulation des personnes, principe fondamental du marché unique.

La première ministre Theresa May préconise de façon croissante la position du « Brexit dur » dans ses discours publics, notamment celui tenu lors du congrès du Parti conservateur d’octobre 2016, où elle a affirmé d’un ton de défi : « Disons-le haut et fort : si nous quittons l’Union européenne, ce n’est pas pour ensuite renoncer au contrôle de l’immigration ; si nous partons, ce n’est pas pour ensuite revenir à la juridiction de la Cour de justice européenne. Il n’en est tout simplement pas question. » Cependant, la chef de gouvernement se retrouve devant deux camps à satisfaire au sein de son propre parti, tout en gouvernant avec une majorité active de seulement 14 députés sur un total de 650. Bien que les prochaines élections générales ne soient prévues qu’en mai 2020, ces positions contradictoires signalent la possibilité réelle d’un vote anticipé, facteur supplémentaire de déstabilisation.

J’ai également constaté une grande incertitude au sein de la fonction publique britannique parmi les personnes chargées de mener les préparatifs et les négociations en vue de la sortie. Lors d’un récent séminaire fermé, j’ai entendu un haut fonctionnaire du DExEU déclarer que les fonctionnaires « commençaient leur stratégie de négociation sur une feuille blanche ». Institute for Government, un groupe de réflexion britannique, a affirmé que « les fonctionnaires responsables du Brexit dans les ministères en savent à peine plus que le grand public » et que la planification de Brexit « semble chaotique et dysfonctionnelle ». Jeremy Corbyn, chef du parti travailliste, a déclaré lors du congrès annuel de la CBI (Confederation of British Industry), le 21 novembre 2016 : « À la suite de la décision du peuple britannique de quitter l’Union européenne, les entreprises ont été plongées dans une incertitude abyssale par un gouvernement dépourvu de tout plan ».

À l’absence apparente de planification et de stratégie britanniques quant aux négociations du Brexit à venir fait écho une volonté croissante de la part des 27 États membres de l’UE d’adopter une position ferme contre le Royaume-Uni, afin de dissuader tout autre État de prendre la même voie. L’élection de Donald Trump aux États-Unis a alimenté les craintes d’une recrudescence des partis de droite anti-UE dans toute l’Europe, en particulier aux Pays-Bas, en France et en Allemagne, où des élections nationales auront lieu en 2017. En outre, le reste de l’UE est perplexe devant le tour que prend le débat au Royaume-Uni. Charles Grant, directeur du Centre for European Reform, un groupe de réflexion britannique, va jusqu’à suggérer que les dirigeants de l’UE estiment que « la politique britannique est motivée par l’émotion plutôt que par la raison et qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour empêcher un “Brexit dur” ».

J’ai soutenu, dans le numéro 186 de Forces (« Le Brexit, un choix historique »), que le Royaume-Uni a longtemps occupé une position particulière au sein de l’UE, en dépit de sa proximité géographique avec le continent. L’incertitude actuelle qui marque la relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne s’inscrit dans le droit fil d’une association ambivalente avec l’Europe, de très longue date, qui précède l’adhésion du Royaume-Uni à l’UE en 1973, la fondation de la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951, et même le mythique et courtois ordonnancement de Downton des années 1920. 

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