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Économie

De Brexit à Polexit

Par Adam Steinhouse

D’autres pays suivront-ils le Royaume-Uni en quittant l’Union européenne ? Le prochain candidat évident, la Pologne, est déjà visé par un nouveau terme : le « Polexit ». Le gouvernement polonais, dirigé par le parti de droite Prawo i Sprawiedliwość (PiS, acronyme de « Droit et justice »), a adopté un ton nationaliste fervent depuis son élection en octobre 2015, amenant de nombreuses positions critiques, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, de remise en question de l’engagement du gouvernement au sein de l’UE.

Lors de la réunion annuelle des ambassadeurs de Pologne tenue à Varsovie le 7 septembre 2017, la première ministre Beata Szydło a déclaré : « Il n’y a pas de discussion sur un éventuel Polexit. » Elle a ajouté : « Je veux que ce soit très clair : le gouvernement n’acceptera jamais d’envisager, que ce soit en paroles ou en pensée, que la Pologne quitte l’Union européenne. » L’un des motifs qui sous-tendent ce message emphatique réside dans l’énorme avantage financier que l’adhésion à l’UE a apporté à la Pologne depuis son entrée, en 2004 : dans les dix premières années (2004-2013), le pays a reçu de l’UE 92,4 milliards d’euros brut, soit la somme nette de 61,4 milliards d’euros, puis 102,7 milliards d’euros brut, l’équivalent de plus de 150 milliards de dollars canadiens, pour la période 2014-2020. Dans un rapport publié en 2014, le ministère polonais des Affaires étrangères a noté que cet apport budgétaire avait été l’une des réalisations politiques les plus importantes et les plus durement gagnées du pays. La Pologne a été et demeure le principal bénéficiaire du financement européen ; un Polexit signifierait la perte de revenus substantiels en provenance de l’UE, même si les sommes risquent de diminuer dans l’avenir en raison du retrait de la contribution britannique. Cet investissement de l’UE est alloué aux transports, à l’énergie, à la recherche et aux infrastructures, notamment. Lors d’une récente visite en Pologne, j’ai observé que même l’ascenseur de mon hôtel portait un autocollant attestant du financement de l’UE.

Les citoyens polonais sont actuellement fortement partisans de l’adhésion à l’UE : 88 % des personnes interrogées en juin 2017 par le centre de recherche sur l’opinion publique CBOS, à Varsovie, étaient en faveur du maintien de la Pologne au sein de l’UE, alors que seulement 9 % y étaient opposés. En même temps, les Polonais semblent appuyer la forte opposition de leur gouvernement à l’égard des réfugiés. Seules la Pologne et la Hongrie ont refusé d’accepter des réfugiés en vertu de la loi européenne sur la réinstallation. Dans un sondage antérieur de CBOS, appliqué en décembre 2016, plus de la moitié des répondants (52 %) se sont dits opposés à laisser entrer des réfugiés, 40 % ont dit approuver l’octroi d’une permission de séjour temporaire, tandis que seulement 4 % ont approuvé le projet d’une installation permanente. En mai 2017, CBOS a par ailleurs constaté que la grande majorité (70 %) des répondants s’opposaient à l’idée d’accepter en Pologne des réfugiés de pays musulmans.

La Commission européenne oblige la Pologne à se conformer aux quotas de l’UE en matière de réfugiés en amenant ce pays, ainsi que la Hongrie et la République tchèque, devant la Cour de justice de l’Union européenne. La Commission européenne a également déclaré qu’elle lancerait une action en justice contre la Pologne, celle-ci ayant enfreint les règles de l’UE en matière d’indépendance judiciaire. La réponse du gouvernement polonais à ces gestes a été de dénoncer le « chantage de l’UE ». La première ministre Szydło a déclaré que le gouvernement « ne céderait pas à la pression de la rue ni à celle de l’étranger ». Selon l’édition de juillet 2017 de la revue The Economist, un jeune participant à une conférence du parti Droit et justice (PiS), à qui l’on demandait si la Pologne devrait appuyer les autres pays de l’UE en acceptant des réfugiés, a répondu que « les pays occidentaux ne se sont pas solidarisés avec la Pologne pendant la guerre soviéto-polonaise de 1919-1921 ».

En réalité, le phénomène est de faible ampleur en Pologne : seulement environ un millier de réfugiés officiels, principalement tchétchènes, tadjiks ou ukrainiens sont admis chaque année. En fait, la Pologne est aujourd’hui l’un des pays les plus homogènes du monde, près de 97 % de sa population de 38,5 millions de personnes y étant catégorisées en tant que polonaises. En outre, environ 40 % de la population fréquente chaque semaine la messe catholique romaine, chiffre beaucoup plus élevé que les 15 à 20 % de catholiques pratiquants caractéristiques du reste de l’Europe. La population polonaise est en déclin, avec un des taux de fécondité (1,3 en 2014) parmi les cinq plus bas de l’UE. Le taux d’urbanisation de 60 % est également l’un des taux les plus bas de l’UE.

Jusqu’en 2015, la politique familiale était axée sur la prévention de la pauvreté au moyen d’allocations familiales fondées sur le revenu. Le gouvernement Droit et Justice (PiS) a adopté en 2016 une nouvelle prestation pour enfants universelle, la très populaire Rodzina 500+ (Famille 500+), qui accorde 500 złotys (175 dollars canadiens) par mois pour chaque -deuxi-è-me enfant de moins de 18 ans, et pour le premier enfant, si le revenu familial est inférieur à 800 złotys (275 dollars canadiens) par mois. Cette politique nataliste a été conçue pour augmenter le nombre d’enfants dans les familles et pour tenter de faire revenir certains des nombreux jeunes polonais qui ont émigré dans un autre pays européen depuis que la Pologne s’est jointe à l’UE, en 2004. À titre d’exemple, 831 000 personnes nées en Pologne vivaient au Royaume-Uni à la fin de 2015, et le polonais est maintenant la deuxième langue la plus parlée en Angleterre et au Pays de Galles.

Le parti gouvernemental Droit et Justice (PiS) a mis l’accent sur des politiques socialement conservatrices conformes à sa conception de l’identité catholique polonaise. L’on célèbre moins la diversité passée du pays. La renommée auteure polonaise Olga Tokarczuk, présente à la foire du livre de Londres de cette année, a souligné que, « jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, la Pologne était un pays multiculturel et multilingue ». La population de Tarnów, que je viens de visiter, était juive à 45 % à la veille de ce conflit planétaire.

L’enthousiasme pour l’UE dont semblaient faire preuve les citoyens polonais recule-t-il en faveur de l’euro-scepticisme du gouvernement de la Pologne ? Aleks Szczerbiak, professeur de l’université du Sussex, affirme qu’il existe une possibilité de « Polexit au ralenti » : le gouvernement Droit et justice mobilise l’euroscepticisme pour obtenir des retombées à court terme en politique intérieure et présente toute action des institutions de l’UE comme étant hostile, suivant le même processus qui a conduit au référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. La conséquence réelle, souligne-t-il, à l’époque d’une Europe « à plusieurs vitesses », c’est que la Pologne pourrait se trouver en périphérie de l’UE, le « lieu de prise de décision et d’intégration étant susceptible de se concentrer encore davantage autour du noyau dur de la zone euro ».

Dans son discours sur l’état de l’Union tenu le 13 septembre 2017, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a plaidé avec passion pour défendre l’idée selon laquelle les États membres de l’UE doivent avancer à la même vitesse ; selon ses propres termes, « de l’Est à l’Ouest, l’Europe doit respirer avec les deux poumons, sinon notre continent risque d’étouffer ». Mais au sein de l’UE, se dégage de plus en plus l’impression qu’il se produira une nouvelle intégration de la zone euro, sous la gouverne du président français Emmanuel Macron et de la chancelière allemande Angela Merkel. Dans un tel scénario, la Pologne sera de plus en plus à l’écart, libre de nourrir sa propre identité comme elle l’entend.

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