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Société

Marie-Eve Bédard et Sylvain Castonguay - Journalisme extrême au Moyen-Orient

Par Yann Fortier

 

Vidons le panier de clichés : la reporter Marie-Eve Bédard est plus menue qu’à la télé. Quand nous apprenons qu’elle a 41 ans, nous voilà interloqués. Complice au travail comme dans la vie, le caméraman, monteur et réalisateur Sylvain Castonguay a quant à lui l’allure un brin mercenaire : de ceux qui ont les réflexes alertes, l’intelligence agile, l’étincelle dans le regard. 

Dans ce qu’on appelle la vraie vie, c’est lui l’expansif, le volubile, qui vous amène sous un camion, quelques minutes après l’explosion d’une mine. Au centre de feux nourris, au lendemain d’un tremblement de terre. Au cœur de l’horreur, traquant des images que vous ne verrez jamais à l’écran. Et qu’ici nous tairons. C’est lui qui, le geste large, dessine les contours d’un monde dont on peine à escalader le degré d’intensité. « Je crois que personne au pays n’a vécu autant de conflits que nous deux », glisse-t-il en cours d’entrevue. Y compris les militaires de carrière, ajouterons-nous.

Glamour, bosser comme correspondant pour Radio-Canada au Proche-Orient ? Ça dépend. Être basé à Beyrouth, dans un appartement qui fait aussi office de bureau, de studio de montage et de résidence, peut sans doute avoir un certain cachet ; dormir deux heures sur le sol en zone où tous les scénarios sont possibles… c’est à voir.

Rencontré à Montréal, dans la lumière et la quiétude d’une matinée à l’esprit automnal, autour d’un café (carburant de prédilection de Marie-Eve Bédard), à quelques heures de leur départ pour Beyrouth, là où les attendent un autre monde et leurs nombreux chats de Bengal, le couple se raconte. Et l’acte est généreux.

Vous vivez et travaillez ensemble. À quoi ressemblent vos journées ?

Marie-Eve Bédard : C’est un mode de vie particulier. À l’étranger, ça se passe beaucoup par vagues. Quand on travaille, on travaille 20, 22 heures par jour, pendant une longue période, surtout si on est en déplacement.

La situation semble si complexe. Avez-vous le stress de commettre des erreurs ?

M.-E. : Oui, on se demande souvent « Est-ce que j’ai oublié une alliance ou une désalliance ? »

Sylvain Castonguay : D’autant plus que la situation évolue très rapidement : tu tournes à gauche, t’arrives à un checkpoint de l’EI ; tu tournes à droite, t’arrives à un checkpoint de l’armée irakienne. Fatalement, il y a des erreurs qu’on ne peut pas faire.

Comment vivez-vous le sentiment d’être à la fois au cœur de l’histoire qui s’écrit et de l’histoire avec un grand H ?

S. : On n’a pas la prétention de faire des Ben-Hur, mais plutôt de petites histoires qui s’inscrivent justement dans un contexte où c’est l’Histoire avec un grand H qui s’écrit. Ça, c’est un privilège total !

Parlons choc post-traumatique : êtes-vous suivis ?

M.-E. : Non, mais des ressources sont accessibles. Je pense que, pour beaucoup de personnes, militaires comme journalistes, c’est une accumulation, un trop-plein. L’avantage que Sylvain et moi avons, et j’y crois vraiment, c’est de vivre ces choses-là ensemble.

Quand vous êtes au Québec, est-ce que tout vous semble insignifiant ?

S. : Auparavant, ça me frustrait, la déconnexion et le manque d’intérêt que les gens avaient pour ce qui se passe ailleurs. Quand je reviens au Québec et qu’on me parle de P.K. Subban… Au début, ça me fâchait, j’avais quasiment le goût de prendre le Québec et de le shaker de même !

M.-E. : Ça dépend de quoi on parle. Le côté politique, je ne le trouve pas insignifiant, mais je peux parfois le trouver décevant. C’est qu’on s’est fait une belle société, on a ici un luxe incroyable.

À Noël par exemple, dans votre famille, vous empêchez-vous de parler des conflits, de les commenter ?

M.-E. : Non, on en profite pour faire un peu d’éducation ! Je me fais souvent poser des questions sur le fait d’être une femme et sur le sort des femmes… Ça m’agace énormément parce que, avant d’être une femme, je suis journaliste. C’est sûr que j’ai des accès qui ne sont pas les mêmes, avec les femmes, entre autres : dans les sociétés très conservatrices où une femme risquerait sa vie si elle parlait à un étranger, avec moi, il n’y a pas de problème. Ça m’ouvre des portes par rapport à mes collègues masculins. Et le fait d’être une femme ne m’empêche pas d’aller du côté des hommes, y -compris dans le milieu très macho des militaires. C’est donc un avantage, beaucoup plus qu’un inconvénient.

Avez-vous une certaine pudeur à verbaliser le côté fascinant de ce que vous faites ?

M.-E. : Ça aiguise les sens. Je ne suis pas une athlète, mais je pense que c’est un peu comme un athlète qui se pousse à se dépasser, un sprinter ou un marathonien. On devient grisés par les difficultés.

S. : On fait du journalisme extrême en raison des conditions, mais ce n’est pas parce que je recherche l’adrénaline. C’est un défi à relever. Et on le fait dans le bonheur. Quand tu fais du reportage, on dit qu’on va à la rencontre de l’autre. Ça, c’est la belle petite réponse formatée. En réalité, tu vas davantage à la rencontre de toi-même…

M.-E. : Et moi, je n’aime pas me faire dire non !

S. : Marie-Eve n’a pas beaucoup de limites. T’es au milieu de nulle part, disons en Libye, et t’as besoin dans les douze prochaines heures d’un chat bleu, qui parle hongrois et qui joue du xylophone. Ben sacrament, elle va le faire apparaître ! J’ai travaillé avec les plus grands, depuis 25 ans, et il n’y en a pas d’autres comme Marie-Eve.

Réalisez-vous qu’on ne réalise pas ?

S. : Il y a plusieurs années, on m’avait demandé d’aller visiter le World Press Photo pour l’émission du matin avec René Homier-Roy. On m’a dit : « T’as eu un genre de vie comme ça, va donc voir les photos et commente-les. » J’étais beaucoup plus impressionné, disons, par un reportage sur les femmes qui organisaient des matchs de lutte professionnelle pour payer les latrines d’un village sud-américain que par les photos de Somalie ou de guerre en Irak ou en Afghanistan, où j’étais. Je trouvais qu’il manquait quelque chose à ces photos-là, même si elles étaient très bonnes. Pourquoi ? Parce que t’as pas l’ambiance, t’as pas le feeling, t’as pas le son, t’as pas les odeurs, t’as pas les cris… T’as rien de ça.

[Alors qu’un chat de Bengal s’invite sur le comptoir de la cuisine, que le café fume, nous abordons le sujet de ces sens qui manquent dans les reportages.]

Qu’est-ce qu’on ne sent pas à l’écran ?

S. : La mort.

M.-E. : Dans les situations comme Mossoul Ouest, on sent l’odeur des cadavres putréfiés, des déchets et de toute cette destruction, la déchéance d’une ville… Je peux te le décrire, mais si ça ne te prend pas à la gorge, si ça ne te reste pas collé au nez, tu ne peux pas le filmer, le raconter comme tu l’as vécu. J’étais réalisatrice à l’époque, mais là, je l’avais fait comme journaliste, quand il y avait eu la prise d’otage dans une école à Beslan. Après que les forces russes sont entrées et que tout a explosé, il y avait tellement de corps d’enfants calcinés à la morgue… Les Russes, un peu comme les gens au Moyen-Orient, n’ont pas la même relation que nous à la mort. Ils ne cachent pas les corps. C’est une relation très personnelle. Ils vont s’en occuper. Alors, ils avaient exposé les enfants avec des bouts de vêtements pour permettre aux parents de les identifier… J’en ai eu pour des semaines à conserver cette odeur-là. J’avais l’impression qu’elle était collée dans mes sinus. Je n’arrivais plus à m’en débarrasser.

L’ouïe ?

S. : Écoute, à la guerre, c’est les détonations, bien évidemment. Mais la pire image, c’est même pas moi qui l’ai faite, je l’ai filmée d’un iPhone. On faisait un reportage à Falloujah, en Irak, en 2010. Certaines armes ont des munitions à l’uranium appauvri. Avec le temps, en raison de l’uranium, ils ont commencé à remarquer des déficiences de naissance chez les nouveau-nés. On était allés à l’hôpital, et là, un médecin nous a montré... Ils avaient filmé un de ces cas, et le bébé, c’était pas vraiment un bébé, c’était comme un petit monstre, une caricature de monstre : il avait des dents pointues, il n’avait pas de calotte crânienne, son cerveau était exposé. C’était difficile à voir, mais c’est pas ça… C’est le cri de la mère en background après l’accouchement, qui voit son enfant. C’est la pire image que j’aie jamais faite. Et c’est même pas moi qui l’ai faite. Le son, ça glace le sang.

Le toucher ?

S. : La guerre, c’est acéré. Il n’y a pas une fois, je pense, où j’ai fini la journée sans saigner de quelque part. C’est dur. Tout est coupant.

M.-E. : C’est peut-être le sens dont on se sert le moins, à part d’avoir constamment les mains couvertes de saleté, de poussière, de bactéries. On doit faire attention à l’endroit où on pose les mains, parce qu’on ne peut pas se permettre de tomber malades.

Le goût ?

S. : Toutes les gastronomies en zone de guerre, on les a pratiquées, et quand on n’a vraiment rien à manger, ce qui est rare, on mange des rations militaires. Moi, j’aime ça, Marie-Eve, pas vraiment.

M.-E. : Les gens, dans notre région surtout, sont très généreux, très hospitaliers. Tu ne peux pas être en couverture avec l’armée irakienne sans avoir un festin pour le lunch.

S. : Les gens l’ignorent, mais en zone de guerre, on mange, parce que c’est directement relié au moral des troupes. C’est la base, dans toutes les armées.

Doutez-vous parfois ?

M.-E. : Peu importe ce qu’on doit couvrir, je me pose toujours la question : « Est-ce qu’on va y arriver cette fois-ci ? Est-ce que je vais rencontrer une limite que je ne voudrai plus franchir ? » Il y a toujours un petit doute, qui se dissipe trois minutes après l’arrivée.

S. : Je n’ai pas le temps d’avoir peur parce que je focalise sur la qualité optimale du reportage à tourner, à monter, à montrer. Alors, que les balles sifflent, que les obus tombent, ça me dérange peu.

La guerre a-t-elle consolidé votre amour ?

M.-E. : Non, c’est Détroit !

S. : C’est pire qu’une zone de guerre. Parce qu’en zone de guerre, on sait à peu près à quoi s’attendre. Mais quand on arrive à Détroit…

M.-E. : C’est le premier reportage qu’on faisait seuls, tous les deux, sur la déliquescence de la ville, les quartiers dévastés. Sérieusement, c’est l’une des choses les plus choquantes qu’on ait vues de notre vie, parce que t’es dans le pays le plus riche au monde, à la frontière du Canada.

Vous arrivez à décrocher ?

M.-E. : Décrocher, c’est un défi ! On y travaille. Les chats nous aident beaucoup. C’est une belle obsession.

Pourquoi avoir des correspondants à l’étranger ?

M.-E. : Je pense que c’est important d’avoir le regard qu’apporte une expérience similaire à la nôtre, qui nous explique une situation qui, a priori, n’a rien à voir avec ce qu’on connaît.

S. : De façon plus pragmatique, on travaille pour la télé publique d’un pays du G7. Je pense que les gens de ce pays, ou de cette province, méritent une information internationale faite par nous et pour nous.

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