Culture

Claude McMaster, président et chef de la direction, D-Box Technologies Inc.

« Notre objectif est de faire de D-Box un standard international comme Dolby, qui fournit le son ambiant à tous les films. » Tel est le défi redoutable que s’est fixé Claude McMaster, président et chef de la direction d’une entreprise de Longueuil qui s’est donné pour mission de faire bouger le monde du cinéma. 

 

  Sur l’écran, un gaillard du Far-West décoche un violent coup de poing : le spectateur ressent aussitôt un choc du côté droit. À peine a-t-il fermé les yeux que le voilà assis dans un wagon fonçant à folle allure au fond d’une mine d’or du Nevada. Son cœur se met à jouer au yo-yo ! Le retour à la réalité sera plutôt brutal ; la salle de projection de Technologies D-Box se trouve dans les modestes bureaux de l’entreprise, rue de la Province, dans le parc industriel de Longueuil.

            C’est à cet endroit qu’une jeune société québécoise livre un combat acharné pour donner au public cinéphile la capacité d’entrer dans l’action d’un film grâce aux mouvements d’un fauteuil synchronisé au rythme de l’image et du son. Selon Claude McMaster, président de D-Box, l’histoire du cinéma se découpe en trois chapitres : l’avènement de la couleur, en 1918, l’arrivée du son (1926) et de la stéréo (1990), et celle des sensations de mouvement, en 2002.

            C’est cette année-là que D-Box a commencé à présenter aux grands studios américains son idée d’une « nouvelle expérience cinématographique ». D-Box a fait breveter un procédé d’inscription sur DVD de codes de simulation de mouvements. Le lecteur électronique reconnaît ces codes et, pour chaque image comportant un mouvement, envoie des signaux à un processeur intégré dans un fauteuil capable de faire pivoter le spectateur sur deux ou trois axes.

            Cette technologie a été très bien accueillie par l’industrie des produits électroniques : D-Box a glané en 2006 le trophée de l’Innovation de l’année au Consumer Electronics Association (CES) Show. En janvier dernier, Hewlett-Packard mettait en vedette à son kiosque du CES Show le concept de D-Box pour les jeux électroniques.

            La firme longueuilloise vise en fait trois marchés :

• Le cinéma-maison. Les vastes écrans plats ont déjà enrichi l’expérience visuelle dans les foyers, mais le spectateur pourra désormais, pour quelques milliers de dollars de plus, agrémenter son salon d’un fauteuil fabriqué par Shermag, le Quest, qui réagit aux signaux émis par la « boîte noire » de D-Box.

• Les salles de cinéma. L’idée est de créer une section VIP

– trois ou quatre rangées dans chaque salle de cinéma – qui permettra à certains spectateurs de vivre plus intensément, au rythme de l’image et du son, l’action projetée sur l’écran géant.

• Les jeux vidéo. Actuellement, seuls les dix doigts des jeunes amateurs bougent pour déclencher un carnage entre guerriers d’un autre monde. Imaginez les sensations à bord d’un fauteuil qui offre la possibilité de ressentir dans le dos ou sous les cuisses les impacts liés à l’action !

 

Des marchés dynamiques

            Dans le monde, les consommateurs des marchés visés parla D-Box dépensent plus de cent milliards de dollars chaque année. L’industrie cinématographique cherche de nouveaux moyens d’enrichir l’expérience en salle et à la maison (par la vente de DVD, qui rapporte plus que les projections publiques) et d’attirer les jeunes accaparés par les jeux vidéo traditionnels.

            « Dans dix ans, plus rien ne sera comme maintenant, affirmait récemment le président de Cinéplex Divertissement, Ellis Jacob. Les sièges bougeront, de nombreux films seront présentés en trois dimensions, et les cinéphiles pourront également voter afin de choisir la fin du film qui leur convient le mieux. »

            D-Box a déjà encodé quelque 650 longs métrages; toutefois, ces codes ne sont pas gravés sur les DVD vendus au détail. Les utilisateurs de la « boîte noire D-Box » peuvent les télécharger par Internet. Au mois d’août 2006, une entente conclue avec Twentieth Century Fox Home Entertainment prévoit qu’entre dix et trente nouveaux films seront gravés suivant la technologie D-Box. Au début de l’année, Fox a commencé à fournir les films encodés D-Box sur des DVD qui adoptent le nouveau système haute définition Blu-ray.

            C’est avec un brin de fierté que Claude McMaster caresse le boîtier du DVD de Courage under Fire (Le courage à l’épreuve), sur lequel brille le sceau rouge vif de D-Box.

            Il faudrait également que les grands fabricants asiatiques de lecteurs de DVD intègrent une puce dans leurs appareils pour que ceux-ci puissent reconnaître les signaux de D-Box. Ces équipementiers attendent naturellement que les grands studios optent pour la gravure des codes du mouvement, comme ce fut le cas pour Dolby durant la dernière décennie. À cet égard, un pas important a été franchi grâce à l’entente signée en août dernier avec Deluxe, la grande firme hollywoodienne responsable des opérations de postproduction réalisées avant la distribution physique des copies d’un nouveau film. Cette société a reçu le droit d’acquérir des actions de D-Box à bon prix si elle persuade ses clients de graver les codes D-Box sur leurs DVD.

 

            L’installation des fauteuils spéciaux avec pistons intégrés boucle le cycle des systèmes de mouvement au cinéma. Au début, ces fauteuils se vendaient entre 15 000 et 20 000 dollars américains. Les acheteurs étaient surtout des excentriques fortunés, amateurs d’une sorte de La-Z-Boy qui bouge... Claude McMaster feuillette le reportage d’un magazine sur les plus luxueuses installations de cinéma maison californiennes. Pour ces amateurs, il serait dans la pure logique des choses d’ajouter quelques milliers de dollars supplémentaires pour donner à leurs visiteurs des sensations fortes inédites. D-Box prépare par ailleurs une version plus accessible, qui pourrait être installée sous un fauteuil ordinaire et vendue chez les grands détaillants de meubles.

            À l’intention des jeunes mordus de jeux vidéo (et dont les parents peuvent se permettre une dépense de 15 000 dollars), le fauteuil design GP 100 procurera une illusion proche de la réalité avec virages, coups de freins et dérapages semblables à ceux qu’a connus Jacques Villeneuve lors du championnat de 1997.

La partie n’est pas gagnée

            Toutefois, il faudra franchir plusieurs étapes avant que D-Box fasse bouger le monde du cinéma américain. Fondée par Michel Jacques, cette jeune entreprise fabriquait jusqu’en 1997 des haut- parleurs de grande qualité. L’idée d’apporter les sensations de mouvement au cinéma fut développée de façon concrète au tournant de l’an 2000. Le prototype du système Odyssée trouva preneur dès 2001 au prix de 22 500 dollars américains.

            Les titres de l’entreprise, inscrits à la Bourse de croissance sous le symbole DBO.A, se vendaient alors quelques cents. Après avoir travaillé dans le domaine des fusions et acquisitions chez Arthur Andersen, puis chez Ernst & Young, Claude McMaster, en septembre 2003, se joint à l’effectif de l’entreprise de simulateurs de mouvements. Il en devient le président au mois d’août 2005.

            Au bureau de la société, où travaillent trente-six personnes (mais pas de réceptionniste !), une équipe de jeunes programmeurs visionnent les films ; sandwich dans une main, ils manipulent de l’autre des boutons pour indiquer aux pistons (les « actuateurs ») dans quel sens faire bouger le spectateur. D-Box dispose maintenant d’une véritable équipe de direction autour de Claude McMaster : Normand Chartrand (finances), Philippe Roy (technologie), Frank Ianni (marketing), Michel Paquette (ventes) et Sylvain Trottier (opérations).

            Tous sont conscients de cette mission consistant à créer un standard mondial. « Chacun a ses objectifs et tout le monde les gère sérieusement, mais dans l’humour », ajoute le PDG, qui appartient à cette nouvelle génération de Québécois(es) aussi à l’aise sur la Rive-Sud qu’à Los Angeles. « Devant un partenaire américain, je me dis qu’il a besoin de moi autant que moi, j’ai besoin de lui. Nous devons simplement trouver les conditions pour faire quelque chose ensemble », explique Claude McMaster, qui ne doit pas se prélasser souvent : le temps presse pour réussir !

            Financièrement, la croissance de la société se fait sur le fil du rasoir. Depuis huit ans, D-Box a recueilli quelque neuf millions de dollars auprès d’amis ainsi que d’investisseurs publics comme le Fonds de la culture et T2C2. Tout l’argent provient d’investisseurs du Québec. Un gestionnaire montréalais de petites capitalisations, Serge Leclerc, président de SIPAR (actif : 400 millions de dollars), fut l’un des rares grands investisseurs à appuyer le projet dès ses débuts. « Sans l’appui de SIPAR, notre firme ne serait pas passée au travers », admet Claude McMaster.

            Les ventes de systèmes de mouvement rapportent environ un million de dollars par trimestre, ce qui est insuffisant pour absorber les dépenses de développement et de mise en marché. Les fonds disponibles devraient permettre le financement des dix-huit prochains mois, mais après…

            Les petits investisseurs détiennent environ 60 % des 64 millions d’actions, dont le cours oscille entre 50 et 70 cents. « Nous espérons convaincre des investisseurs institutionnels, confie Claude McMaster. Au Québec, on oublie souvent qu’il faut beaucoup de temps et d’argent pour réaliser des projets durables dans le domaine des nouvelles technologies. » Pour s’établir dans le créneau de la haute définition, Technologies Miranda a investi plus de 50 millions de dollars, rappelle le président de D-Box. À certains endroits, on lui a répondu :

« Le marché n’est pas prêt. »

            Le conseil d’administration de D-Box, présidé par Jean-Pierre de Montigny, expert reconnu en financement, a approuvé les cinq objectifs de D-Box pour 2007 : conclure des ententes stratégiques avec des partenaires internationaux, lancer des systèmes et des fauteuils à prix abordables, mettre en marché le fauteuil GP-100 pour les jeux vidéo, étendre la force de vente (déjà présente dans plusieurs villes du monde), et renforcer la reconnaissance de la marque D-Box.

            « L’accent est mis sur les partenariats », dit Claude McMaster. Cet homme d’affaires de 46 ans ne doute pas un instant du succès futur de la technologie de mouvement au cinéma, mais il sait aussi que Dolby a mis quelques décennies à implanter ses systèmes de réduction de bruit et de sonorisation spatialisée.

            Où donc trouver, au Québec, les partenaires qui apporteront le souffle et les moyens pour bâtir une marque mondiale ? Car il s’agit de tenir bon jusqu’à ce que trois ou quatre studios décident d’embarquer dans l’aventure du cinéma qui bouge ! Claude McMaster ne peut dissimuler sa plus grande préoccupation : 

« Serons-nous là pour en profiter ? »

            Pour D-Box, le véritable défi est de survivre pour récolter les fruits de cette technologie qui, un jour, rejoindra assurément son marché. D’ici là, Claude McMaster se battra pour demeurer dans le bon fauteuil !

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