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Économie

Parler la langue du voisin

Par Jérôme Delgado

Un projet en ligne

Par Jérôme Delgado

 

Son slogan « your e-language solution », en anglais seulement, est un brin trompeur. Altissia est en effet une société multilingue, qui se présente comme la « spécialiste des formations en langues flexibles, mobiles et novatrices ». Son dada: promouvoir la diversité linguistique.

 

« Ce n’est pas seulement une plateforme d’apprentissage multilingue à laquelle on vous donne accès et, après, vous vous débrouillez seul. Ce que nous offrons, précise Nicolas-Louis Boël, directeur général d’Altissia depuis 2009, ce sont des projets globaux. » Aussi, fait-il noter lors d’un entretien à distance entre Bruxelles et Montréal, la vocation « humaniste » de l’entreprise découle du constat qu’apprendre une autre langue favorise à la fois la paix mondiale et le développement économique.

 

« L’apprentissage d’une langue permet d’éviter la peur de l’autre, la peur de la différence. Communiquer dans la langue de l’autre ouvre toutes les barrières socioculturelles, permet l’empathie et donc la compréhension des besoins de chacun », clame l’homme né au Burundi.

 

Lui-même polyglotte, Nicolas-Louis Boël prêche par l’exemple. En mission pour implanter Altissia au Brésil, il a constaté que ni l’anglais, et encore moins le français, ne lui permettaient de se faire comprendre. Il s’est donc mis au portugais, devenu depuis sa cinquième langue. « Il y a une énorme différence entre parler en anglais ou parler en portugais, même mal, avec des Brésiliens », a-t-il constaté.

 

Une base universitaire

L’entreprise, qui a jeté des bases partout dans le monde, est née il y a une quinzaine d’années en Belgique, plus précisément au sein de l’université catholique de Louvain. La dualité wallonne-flamande est à la base du projet d’Altissia. Un projet simple et, somme toute, noble : permettre aux étudiants francophones d’apprendre l’anglais et le néerlandais.

 

Avec l’arrivée de Nicolas-Louis Boël à la tête de l’organisme, le programme a pris de l’expansion. Il s’est d’abord développé à l’échelle nationale, avec l’appui des différents paliers gou-ver-ne-men-taux. « Il s’agissait que chaque citoyen puisse apprendre une des trois langues nationales [le français, le néerlandais, l’allemand], en plus de l’anglais », explique-t-il.

 

Depuis, la vocation mondiale envisagée est devenue la réalité d’Altissia. Présent dans une quinzaine de pays, avec un chiffre d’affaires autour de 13 millions de dollars – alors qu’il était de 300 000 dollars en 2009 –, la société affiche ses pages Web autant dans les langues ciblées pour les Belges qu’en espagnol, en russe, en polonais et en indonésien, notamment. Comme le soulignait plus haut son directeur général, il ne s’agit pas seulement d’offrir une plateforme de cours en ligne, où chacun se débrouille seul. Il s’agit également d’accompagner celui qui se lance dans une nouvelle langue, notamment avec des projets de tutorat en ligne et le principe de l’apprentissage mixte (blended-learning). Il est aussi question de développer de vastes plans d’apprentissage en collaboration avec des institutions privées ou étatiques.

 

Altissia a des antennes dans les Amériques, celle du Nord comme du Sud, et planche sur une mission africaine avec l’appui de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Pas question, pour Nicolas-Louis Boël, d’arriver avec ses gros et vieux sabots de colonisateur. Chaque projet dépend du contexte local et repose sur des principes d’ouverture et d’écoute. « Nos projets, à terme, dit-il, doivent appartenir aux citoyens locaux. » Nicolas-Louis Boël croit fermement à cette hypothèse, au point où le nom d’Altissia tendrait à disparaître. « Notre nom, nous n’en faisons pas une affaire d’ego. L’immersion passe par le pays concerné, par le projet », insiste-t-il.

 

Du néerlandais au pays du quechua

En Europe, le programme Erasmus + OLS (pour « Online Linguistic Support ») a été pris en charge par l’équipe de Boël pour le compte de l’Union européenne en ce qui concerne l’éducation, la formation, la jeunesse et le sport. Dans ce cas, Altissia crée et développe deux projets (un test et une plateforme d’apprentissage) autour de la grande famille linguistique continentale, soit quelque 25 langues. Des séjours de trois à six mois dans un pays étranger permettent à l’intéressé(e) d’aller au-delà des cours en ligne.

 

Toujours avec l’Union européenne, la société belge vient de signer un contrat pour élaborer ce même type de programme, mais à l’intention d’une population bien particulière, celle des réfugiés.

 

À São Paulo, au Brésil, l’antenne, baptisée Mogilingua, vise l’apprentissage de l’espagnol et de l’anglais, à partir du portugais. « C’est un projet multiple, explique Nicolas-Louis Boël, avec des points de rencontre dans la ville. Des activités sont mises sur pied pour rendre le projet citoyen, pour que tous les habitants se l’approprient. »

 

Le Pérou, lui, occupe une place particulière dans ce développe-ment international. Conçu avec le soutien du Ministerio de la Producción, chargé des domaines de la pêche et de l’industrie, Perulingua a ses entrées dans les écoles comme dans le secteur privé. Sa particularité : il n’y a pas que l’anglais qui y est enseigné, mais aussi l’espagnol, ainsi que, compte tenu de la forte population autochtone, le quechua, l’aymara, et même le français et... le néerlandais. « Le Pérou est le plus grand exportateur d’asperges. Et le pays d’entrée en Europe, le territoire principal de leurs exportations, ce sont les Pays-Bas. Ceci explique cela », résume Nicolas-Louis Boël.

 

« Altissia Perú a été créé pour contextualiser les projets. Il faut être Péruvien, c’est indéniable, si on veut comprendre la problématique langagière et culturelle de ce pays et ainsi tenter d’apporter des solutions d’apprentissage », souligne-t-il, rappelant que le pays andin abrite cinq millions de personnes dont la langue vernaculaire est le quechua.

 

L’anglais véhiculaire

À Altissia, certes, on prêche pour sa paroisse, mais de clamer que le monde n’est pas sur la voie de la monoculture linguistique va presque de soi. L’anglais domine, oui, mais, comme le qualifie Nicolas-Louis Boël, c’est une « langue véhiculaire ». « Chez 95 % des anglophones, estime-t-il, l’anglais n’est pas la première langue. »

 

Malgré la vogue planétaire du repli sur soi, laquelle s’exprime de plus en plus par la montée en popularité des politiques d’extrême-droite, Nicolas-Louis Boël voit le multilinguisme se consolider même dans les pays aux prises avec les problèmes liés à cette diversité. « On a compris que, pour renforcer la cohésion sociale, il faut apprendre la langue de l’autre. C’est ce que je ressens, même au Canada », dit-il, sans commenter la situation particulière du français à Montréal.

 

Outil éducatif et culturel, levier économique ou stimulus de paix sociale, l’apprentissage des langues a mille vertus. Pour Altissia et son porte-parole principal, il ne faut pas non plus rêver en couleurs. « Des chances que nous puissions parler toutes les langues ? Aucune. L’important ne réside pas dans le dogme inverse [à celui de l’unilinguisme]. Laissons le choix à tous. Mais donnons le choix. Donnons le choix à chacun de parler la langue de son voisin pour mieux le comprendre », argue Nicolas-Louis Boël.

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