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L'Appel de Montréal

Par Nelson Michaud

En juin dernier, lors de la 23e édition du Forum économique international des Amériques – Confé--rence de Montréal, les médias québécois ont accordé peu d’importance à « l’Appel de Mont-réal ». Pourtant, cette résolution prise à la clôture du Forum est une initiative sans précédent. En effet, elle vise à réunir sur une même tribune, à l’invitation de la Francophonie, les quatre secrétaires générales d’organisations internationales rassemblant des États partageant la même sphère linguistique et culturelle : la Francophonie, le Commonwealth, le Secrétariat général ibéro-américain et la Communauté des pays de langue portugaise, soit les quatre principales régions linguistiques des Amériques. L’assemblée était donc justement choisie. Le but des instigatrices : lancer un appel en vue d’un « humanisme mondial ». Il peut être intéressant de s’arrêter et de réfléchir à la portée d’un tel geste. 

Un appui diversifié

Dans la foulée du dépôt de la politique « féministe » d’aide internationale du Canada, le fait que ces quatre organisations soient représentées par des femmes, présentées et remerciées par des femmes ministres des gouvernements du Canada (Marie-Claude Bibeau) et du Québec (Christine St-Pierre) était déjà porteur d’un certain retentissement que l’animatrice de la table ronde, Gabriela Ramos (conseillère spéciale auprès du secrétaire général et sherpa de l’OCDE), a souligné. Les organisations ayant accepté d’embrasser ce dessein sont présentes sur tous les continents, regroupent plus de 60 % de la population mondiale répartie dans 167 États, « 30 des 39 États insulaires en développement, 37 des 48 pays les moins avancés », certes, mais aussi trois pays membres du G7 et 10 membres du G20. C’est donc dire que les milieux riches comme les milieux pauvres, représentant des besoins et des moyens de tous ordres, sont ici interpellés par l’intermédiaire de ces institutions qui devront articuler, concrètement, les suites de cet « Appel de Montréal. »

L’humanisme universel

L’humanisme universel que les secrétaires générales ont appelé de leurs vœux s’inspire bien entendu de l’héritage du siècle des Lumières, mais il est aussi fortement ancré dans la réalité du XXIe siècle. Il favorise une « mondialisation de l’économie juste et durable » et une « démocratie mondiale, solidaire, inclusive, garante des valeurs universelles et respectueuse de la diversité ». L’objectif est de « garantir la liberté des citoyens sans sacrifier leur liberté » et de contrer les problèmes sociaux, sanitaires et environnementaux qui « fragilisent la démocratie, mettent à mal l’État de droit, anéantissent les efforts économiques, creusent les inégalités », tout en engendrant l’exclusion.

Le message livré est clair : « Le moment est venu de convaincre, d’éduquer et de nous unir pour défendre les valeurs que nous partageons : le dialogue et la recherche de consensus, le multilatéralisme et la diplomatie, la coopération et la responsabilité réciproque, le respect mutuel et la dignité pour chaque être humain, pour défendre la justice et la paix en tant que prérequis pour pouvoir profiter de tous nos droits. » Cela se fera en portant une attention spéciale aux femmes et aux jeunes, qui, dans plusieurs endroits du monde, constituent un capital dont nos sociétés vieillissantes tendent à oublier l’importance, de même qu’à la mobilité de l’expertise et du savoir.

Une initiative utile ?

Que penser de cette initiative? Les esprits chagrins pourront y voir un amalgame de bons mots, ou de vœux pieux. D’autres, tout aussi sceptiques, un message lancé par des organisations si diverses qu’il est, au mieux, impossible d’y coordonner un véritable effort et, au pire, que les États auxquelles elles se rattachent ne sont pas tous sans taches ni sans reproches. Voilà qui relève de la critique facile et peu informée, fondée sur des idées préconçues et des clichés.

Concrètement, s’il est exact que peu d’organisations multilatérales peuvent se vanter de réalisations flamboyantes, il demeure un fait : ce type de dialogue, fortement encouragé depuis le milieu du XXe siècle, a apporté une contribution majeure au monde puisque les guerres interétatiques ont pratiquement cessé. Ce type de dialogue nous permet de nous concentrer sur l’éradication des conditions qui donnent malheureusement encore naissance aux conflits intraétatiques et aux exactions commises par des groupes civils ou religieux pour des raisons idéologiques. Il reste donc du travail à faire ; or, le dialogue interculturel proposé, orienté vers les objectifs communs d’un « humanisme universel », pourrait être porteur d’efforts mieux conjugués.

Quelles retombées ?

Dans un récent article publié dans Foreign Affairs, le professeur Graham Allison reprenait les propos de Sam Huntington pour souligner que les failles culturelles seraient l’une des caractéristiques de l’ère post-guerre froide, insistant sur l’importance de gérer ces différences sans avoir recours à la guerre1. Autant pour Allison que pour Robin Wright, qui commentait dans le New Yorker les événements de Charlottesville2, le dialogue plutôt que le recours à la violence tout autant qu’un regard posé sur l’histoire sont porteurs de meilleurs fruits. Cela peut sembler une évidence. Mais lorsqu’on observe le monde aujourd’hui, c’est assurément une évidence qu’il faut rappeler. En invitant à la discussion ouverte au-delà des cultures, c’est le projet que les secrétaires générales ont voulu semer.

L’approche énoncée par l’« Appel de Montréal » se veut aussi une réponse au cynisme ambiant ainsi qu’un rejet des replis de toutes sortes aux accents souvent démagogues et xénophobes qui prolifèrent aux quatre coins de la planète. Le pari est d’inverser une tendance lourde grâce à un effort collectif s’opposant à la dissémination d’attitudes inquiétantes par d’autres collectivités, plus éparses et plus insidieuses, qui s’alimentent notamment auprès de certains médias sociaux. Comme le mettait récemment en lumière Niall Ferguson3, puisque l’importance des réseaux est réelle, ils doivent être utilisés à bon escient.

Ces quatre secrétaires générales n’auront-elles été que des Cassandre des temps modernes ? Il est prévu que lors de la Conférence de Paris, en décembre 2017, une suite sera donnée à cet « Appel de Montréal ». C’est à l’aune des mesures qui y seront annoncées qu’il sera possible de pleinement saisir la dimension de la démarche amorcée aux premiers jours de l’été montréalais.

Nelson Michaud, Ph. D.

École nationale d’administration publique

 

1 Graham Allison, « China vs America : Managing the Next Clash of Civilizations », Foreign Affairs, 15 août 2017.

2 Robin Wright, « Is America Headed for a New Kind of Civil War ? », The New Yorker, 14 août 2017.

3 Niall Ferguson, « The False Prophecy of Hyperconnection : How to Survive th

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