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Les femmes et l’histoire de Montréal

Les femmes et l’histoire de Montréal

Par Yann Fortier

« C’est une légende à Montréal. » « On ne peut jamais lui dire non. » Quand elle téléphone, on répond. Voilà des commentaires entendus à propos de Madeleine Juneau, qui, depuis 20 ans, dirige un joyau patrimonial de Montréal et d’Amérique : la Maison Saint-Gabriel, musée et site historique.

Le lieu, d’abord : enclavé entre ce qui s’apparente à un lotissement d’habitations à loyer modique et une voie ferrée. Rien ne laisse présager qu’à moins d’une encablure de la rue Wellington se dresse, à l’abri du temps, l’une des plus anciennes résidences de la colonie, la grande maison de ferme des sœurs de la congrégation de Notre-Dame, qui aura 350 ans en 2018.

Histoire de femmes

Durant des siècles, sur un territoire englobant presque tout Pointe-Saint-Charles, on laboure les champs, on élève le bétail, on entrepose pour l’hiver, les sœurs mettent la main à la pâte. À la pelle, à la faux...

C’était avant les ponts, les immeubles, les moteurs. C’était à une époque où, depuis la rive fluviale, empoignant une massive corne de brume, une sœur s’égosillait, « Graaaand baaac ! », ou « Peeeetit baaac ! », en direction de l’île d’en face, réclamant ainsi l’envoi du traversier plat qui dessert l’autre rive, celle de l’île des Sœurs, territoire agricole propriété de la congrégation de Notre-Dame, jusqu’aux années 1950.

Portées par l’énergie et l’inspiration de pionnières comme Jeanne-Mance, cofondatrice de Ville-Marie, Marguerite d’Youville et, particulièrement dans ce cas-ci, de Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la congrégation de Notre-Dame de Montréal, plusieurs femmes y bâtissent une partie du Québec actuel. N’en déplaise aux balayeurs programmés pour purger l’Histoire de toute reconnaissance de l’apport fondamental de la religion catholique dans la construction de notre société.

D’une rive à l’autre

Les rives du Saint-Laurent ont aussi vu naître Madeleine Juneau, deux mois suivant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à Saint-Augustin-de-Desmaures, alors territoire agricole surplom-bant le Saint-Laurent à l’ouest de Québec, depuis de majestueux promontoires.

Une enfance en apparence heureuse, une famille nombreuse, active, un père qui s’éloigne en partie de l’enracinement rural. « Mon père s’est lancé dans la charpenterie et la menuiserie, a participé à la construction d’une partie du vieux Sillery. Il avait aménagé des champs de fraises. On les cueillait, et tous nos profits allaient dans une bourse commune, pour nos études. Il a aussi acheté, retapé et revendu de vieilles maisons, et ouvert un magasin de peinture, c’est maman qui s’en occupait. Elle avait aussi un poste d’artisanat sur la route 2, qui fonctionnait bien. »

L’appel

Des décennies plus tard, Madeleine Juneau se raconte depuis le bâtiment administratif attenant à la Maison Saint-Gabriel. Quelques secondes suffisent pour comprendre qu’elle est de ces femmes menues, mais capables de tout. Comme de construire des projets, de protéger un patrimoine.

Si, dans son cas, l’appel du Seigneur s’ancre dans une démarche spirituelle précisée à l’adolescence, sa vocation de directrice générale vient plus prosaïquement d’un appel téléphonique. Elle croit que c’est son côté fonceur qui a mené les responsables de la congrégation à lui confier ce mandat. « Je vais jusqu’au bout de ce que j’entreprends. J’aime bâtir. »

De 5000 à 75000 visiteurs

Au début des années quatre-vingt, la Maison Saint-Gabriel accueille annuellement environ 5 000 visiteurs… achalandage fluet en regard des 75 000 habitants du coin, étudiants et touristes, qui, chaque année, arpentent cet élément du patrimoine architectural, social et religieux.

Sœur Madeleine n’a pas peur des mots « vision », « bâtisseuse », « entrepreneure », qu’elle utilise avec l’aisance d’une cheffe de direction, portant en elle une force qu’elle assume, sans imposer. C’est peut-être ce mélange de modestie et d’enthousiasme qui désarçonne quiconque voudrait lui dire non.

Pourtant, au départ, Madeleine Juneau a refusé la direction générale du projet. Nous sommes en 1997. « Je suis une femme d’action, pas une femme de bureau. » Le soir même, elle s’adresse à Marguerite Bourgeoys : « Je lui ai dit “Si j’accepte, tu vas m’ouvrir les portes !” »

Passerelle entre le passé et l’avenir

Le lendemain, elle acquiesce, à condition de pouvoir embaucher une personne responsable des communications et du marketing. « Il fallait parler de la Maison ; moi, je m’occuperais d’aller frapper aux portes ! »

Sœur Madeleine veillait déjà au volet éducatif de la Maison depuis quelques années. Pour y arriver, elle avait fait ses devoirs, profitant d’un espace où, plutôt que de l’encadrer, les responsables de la congrégation de Notre-Dame lui avaient offert d’orchestrer elle-même les apprentissages proposés.

Cette approche révèle une pratique visionnaire que peu d’entreprises actuelles oseraient exercer : plutôt que de se faire dire « Voici ta mission, voici le cadre, voici le temps imparti pour y arriver », Sœur Madeleine s’est plutôt fait dire : « Voici la mission, tu as carte blanche pour découvrir ce que tu considères comme la meilleure manière d’y arriver, ce qui va t’éviter d’avoir à cadrer avec nos propres a priori. »

C’est ainsi qu’on retrouve Madeleine Juneau, plus âgée que ses pairs, sur les bancs de l’Université de Montréal. L’ex-ensei-gnante – notamment, durant 10 ans, à Hearst – étudie l’histoire et l’histoire de l’art, jusqu’à la maîtrise. Elle se lie d’amitié avec certains professeurs puis, durant près de six mois, en Suisse, effectue un stage immersif. Voyage, observations, apprentissages.

En 2009, elle entreprend les démarches auprès du conseil d’administration, puis auprès de la congrégation de Notre-Dame, pour y récupérer un bâtiment attenant. Sa vision est d’y ouvrir une boutique proposant des produits du Québec, un restaurant, Le Réfectoire, une terrasse. « J’ai dit à ma communauté : “Remettez-moi la maison et le terrain, je vais m’assurer d’aller chercher le financement et tout le reste” ». Elle nous parle d’étude de faisabilité et de plan quinquennal. « On voulait 10 millions, en pleine récession. Heureusement que j’ai de la force physique et morale, car je percevais beaucoup de doutes autour de moi. »

Une bûcheuse

Le regard clair, l’esprit alerte, Sœur Madeleine, que ces dernières années ont décoré de prestigieuses reconnaissances, assure préparer la relève.

Elle est accompagnée de Pierre Rodrigue, président du conseil d’administration et des administrateurs : « La pérennité est une préoccupation constante. Nous devons baliser le sentier pour faciliter le travail des gestionnaires et des administrateurs, à très long terme, explique Pierre Rodrigue, vice-président, Relations avec l’industrie, chez Bell. Madeleine Juneau est une gestionnaire formée aux méthodes de l’ancien temps, mais qui a su préserver le meilleur pour l’appliquer à aujourd’hui », observe-t-il.

Sœur Madeleine ne voit aucun problème à ce qu’une laïque prenne la direction, plutôt qu’une sœur de la congrégation de Notre-Dame. « Mais la personne devra partager nos valeurs. Nous sommes modernes, mais nous préservons l’authenticité. »

« Elle est très intelligente, perspicace et disciplinée. Elle est de l’école de gestion valorisant la rigueur institutionnelle, le sens du devoir et de l’honneur, tout en ayant la capacité de s’adapter aux environnements plus actuels. C’est une bûcheuse », conclut Pierre Rodrigue.

L’héritage

Quelle part de Marguerite Bourgeoys l’habite au quotidien ? « La femme contemplative, la bâtisseuse, la visionnaire et la femme d’affaires. » Quelle est la plus grande reconnaissance qu’elle ait reçue ? « D’être au cœur d’un quartier, d’être respectée, et que tout cela ait de la valeur à leurs yeux. » Impossible de savoir si elle parle d’elle ou de la Maison.

Dernière question : Sœur Madeleine, la retraite ? « Je vais la prendre le jour où je n’aurai plus de rêves. Et des rêves, j’en ai encore ! »

Pour le 375e de Montréal

Avec son exposition temporaire 375 ans au cœur de l’action !, la Maison Saint-Gabriel expose un sujet rarement abordé, soit le legs des communautés religieuses féminines de Montréal. Femmes d’action, elles ont été infirmières, enseignantes, missionnaires, architectes, musiciennes, scientifiques. À l’origine des premiers services à la population, elles ont fondé les hôpitaux, les écoles, et structuré les bases de notre système social. Jusqu’au 22 décembre, l’expo explore la profondeur de leur engagement.

Renseignements pratiques

La première chose à explorer est le site Web de la Maison Saint-Gabriel. On y découvre une programmation foisonnante, des activités pour toute la famille, des initiatives qui nous permettent de faire un saut dans le temps. Vous trouverez l’horaire des visites guidées, les tarifs et les heures d’ouverture ; notez que l’endroit est fermé le lundi. maisonsaint-gabriel.qc.ca.

 

Visite guidée

Vêtue d’un costume d’époque, Maude Laferrière, guide depuis cinq ans, nous accompagne au long d’une fascinante visite de la cave au grenier, littéralement. Un parcours exceptionnel, qui attend tout visiteur, en semaine ou en week-end, pour une poignée de dollars.

En cette matinée d’horizons printaniers, entre les explications de Maude, qui évite avec grâce d’appuyer inutilement sur l’accélérateur d’enthousiasme, la traversée des salles et des époques s’effectue dans un silence pour ainsi dire sacré. La portée des phrases et des informations tisse une vaste toile de réflexions.

On n’habite pas un lieu en pensant qu’il sera un musée 250 ans plus tard. Malgré quelques coups de rénovations, la présence d’artefacts pas nécessairement d’origine, comme les quelques poutrelles calcinées rappelant l’incendie de 1693, témoigne du passage du temps. L’ensemble, crédible, charpente de fascinants récits.

Assez pour conclure sans détour que cette visite relève du pèlerinage obligatoire. Pour tous. Parce que la Maison Saint-Gabriel n’est pas qu’un lieu parmi d’autres, que l’on parcourt en hâte, en mangeant une crème glacée : c’est une destination, un rendez-vous. Important.

 

Une (très) brève histoire

Vers 1660, la maison est propriété de François Le Ber, puis est acquise en 1668 par Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la congrégation de Notre-Dame de Montréal, notamment pour y accueillir les Filles du Roy. Un incendie l’ayant détruite en partie en 1693, sa reconstruction sera achevée en 1698. Parmi les plus rares et beaux exemples de l’architecture de la Nouvelle-France encore debout, ce bâtiment tricentenaire sera converti en musée en 1966. L’ancienne maison de ferme fêtera ses 350 ans en 2018.

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