Québec
Énergie

Pour en finir avec les ondes

Par Paul Therrien

À la maison et au travail, des douzaines d’appareils de communication sans fil émettent des ondes invisibles qui traversent nos corps : routeurs Wi-Fi, radios, téléphones cellulaires, démarreurs à distance, interphones pour la surveillance des bébés, compteurs intelligents d’Hydro-Québec… Chaque année, les sources nous exposant aux champs électromagnétiques de radiofréquences se multiplient. Et certains y voient un danger pour la santé. Entre les lanceurs d’alerte et les études qui se contredisent, la science a-t-elle des réponses convaincantes ? Comment départager le vrai du faux ?

Par Paul Therrien

 

Selon certains chercheurs, qui soutiennent publiquement qu’une exposition prolongée aux réseaux d’appareils sans fil peut avoir des effets délétères sur le cerveau et sur les systèmes reproducteur, cardiovasculaire, nerveux et hormonal, nous devons réduire notre exposition aux ondes électromagnétiques de radiofréquence (RF). Selon la vaste majorité de leurs confrères, les RF atteignent des niveaux d’énergie bien inférieurs à ce qui peut représenter une menace quelconque au corps humain. Des parents s’inquiètent pour la santé de leurs enfants. Déjà, en France, en Inde et en Nouvelle-Zélande, on bannit l’usage du Wi-Fi dans des garderies et des écoles.

Des recherches du siècle passé

Si le sans-fil est un phénomène nouveau, le type de radiations qu’ils produisent est sous surveillance depuis les années 1950, notamment celles des puissants radars des navires militaires. On sait que la radiation électromagnétique, à de très hautes fréquences, peut favoriser la croissance de tumeurs cancéreuses, et que les puissantes RF à basse fréquence peuvent provoquer des problèmes de santé en réchauffant les tissus du corps (système du micro-ondes).  Mais qu’en est-il des effets à long terme des RF à faible énergie auxquelles nous sommes exposés à la maison ? Même si les autorités mondiales en santé excluent tout effet sur le corps, l’inquiétude plane encore…

Pour un débat intelligent

En janvier 2012, Hydro-Québec annonçait le projet de déploiement sur le territoire québécois de millions de compteurs intelligents, dispositifs sans fil transmettant des données sur la consommation d’électricité et qui mènerait à des économies estimées à 300 millions de dollars sur 20 ans pour la société d’État. Or, ces appareils émettent des ondes RF.

Rapidement, des regroupements de citoyens (à Villeray, par exemple) et la Coalition québécoise de lutte contre la pollution électromagnétique ont dénoncé une menace perçue pour la santé publique. « À l’époque, des journalistes se sont fait berner par de prétendus experts ; les bases physiques sont connues, il est facile de voir quand les activistes anti-ondes affirment des faussetés », souligne Thomas Gervais, professeur adjoint au Département de génie physique de l’École Polytechnique de Montréal.

Dans la foulée, ce dernier ouvre le débat par la publication (le 24 mai 2012 dans Le Devoir) d’une lettre ouverte cosignée par 60 professeurs d’université. Dès l’été suivant, Thomas Gervais pilote une étude qui mènera en novembre 2012 à la production du dossier de Protégez-Vous « Les ondes électromagnétiques : enquêtes sur le terrain », et qui conclut que les ondes qu’émet le compteur intelligent sont 130 000 fois moins élevées que la norme canadienne (à une distance de 1 m de l’appareil). « C’est comme déposer une goutte d’eau dans une baignoire pleine. Cette étude a permis de hiérarchiser les sources de rayonnement, tout en démontrant qu’elles sont toutes bien en deçà des limites sécuritaires », explique-t-il.

Une peur tenace

Malgré tout, l’inquiétude persistant dans la population, le ministère de la Santé du Québec se devait d’intervenir. L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) publie en avril 2016 le rapport Évaluation des effets sur la santé des champs électromagnétiques dans le domaine des radiofréquences. Mathieu Gauthier, conseiller scientifique à la Direction de la santé environnementale et de la toxicologie à l’INSPQ, en est coauteur. « Même si on ne peut exclure toute possibilité de risque, aucun effet néfaste sur la santé à court et à long terme n’a été démontré pour des expositions aux RF respectant les limites établies », dit-il.

Cette conclusion concorde avec celles des autres comités d’experts au Canada et ailleurs : Santé Canada et, en France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (2009) ; plusieurs pays d’Amérique latine (2010), ainsi que les agences de santé du Royaume-Uni, de la Suède et de la Norvège (2012). Elles sont unanimes : on ne peut conclure que les RF sont dangereuses pour la santé des individus, car l’exposition des populations est en moyenne de 100 à des milliers de fois inférieure aux normes fixées, selon le rayonnement de différents appareils. Avec confirmations rassurantes maintes fois répétées, comment expliquer la persistance des craintes ? « La littérature scientifique n’est pas uniforme. Des chercheurs ont des opinions divergentes, parfois même contradictoires », affirme Mathieu Gauthier, ajoutant qu’il faut « pousser l’analyse des travaux et repérer les études qui sont de moins bonne qualité ». Autrement dit, celles qui pointent vers des effets potentiellement néfastes sur l’organisme ne sont pas convaincantes, mais elles ont des échos dans la population.

« La clé, dans ce débat, c’est que les gens soient armés de faits plutôt que de mauvaises conceptions. Une telle pensée critique, plutôt que les réactions émotives, va certainement élever le niveau de discussion », conclut Thomas Gervais.

La lumière bleue sous les projecteurs

Qu’en est-il de la lumière bleue, autre forme de rayonnement, visible celle-ci, émise notamment par les écrans des téléphones, des tablettes et des ordinateurs ? Les ampoules aux diodes électroluminescentes (DEL) qui projettent une forte lumière bleutée sont une source de controverse. Au cours de la dernière année, la Ville de Montréal, dépensant près de 28 millions de dollars, a installé plus de 1 900 ampoules DEL de 4 000 kelvins dans le réseau d’éclairage public, dont 1 500 dans des secteurs résidentiels. Devant les enjeux touchant la santé, la mairie a décidé de les remplacer, à l’instar d’autres grandes villes américaines et européennes, par des ampoules de 3 000 kelvins moins fortes en lumière bleue d’ici la fin de l’année.

Sur les cinq prochaines années, l’ensemble du projet de maintenant 110 millions de dollars vise à remplacer 132 000 ampoules au sodium haute pression des lampadaires de la métropole. « Le gouvernement compte installer cet éclairage parce qu’il coûtera moins cher. Mais il est dangereux pour le cycle circadien. Chez les personnes souffrant de maladies mentales ou plus fragiles, la lumière bleue des DEL peut certainement avoir un effet négatif », explique Patrick Rochette, chercheur au Centre de recherche du CHU de Québec – Hôpital du Saint-Sacrement. « La lumière incandescente et les fluorescents n’ont que 5 % de lumière bleue, mais les nouveaux éclairages en ont entre 30 à 35 %, ce qui est équivalent au soleil », précise-t-il. La lumière bleue se trouvant aux mêmes taux sur les écrans rétroéclairés aux DEL, il y a lieu de s’inquiéter du rayonnement d’autant d’énergie vers les rétines.

Patrick Rochette mène actuellement une étude visant à vérifier s’il existe des liens entre la lumière bleue et la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), une perte irréversible de la vision centrale touchant près de 10 % des adultes de plus de 50 ans. Ce projet de recherche permettra de mettre sur pied des normes sécuritaires canadiennes relatives à la filtration de la lumière naturelle et artificielle afin de prévenir le développement de la DMLA.

« En laboratoire, il est difficile de déterminer avec certitude si une exposition à la lumière bleue au quotidien a une incidence toxique sur la rétine, car la DMLA se développe sur 15 à 20 ans alors que la lumière bleue artificielle est apparue récemment. La prudence est de mise, surtout sachant qu’une exposition en soirée perturbe le sommeil et le cycle circadien », avertit Patrick Rochette, qui suggère l’utilisation d’applications qui règlent la couleur de l’écran en fonction de la période du jour, telles que F.lux, pour en réduire les incidences. Les lunettes de prescription filtrant la lumière bleue sont inefficaces, dit-il. « Il faut des lentilles teintées jaunes. C’est du marketing à 100 % d’affirmer pouvoir le faire avec des verres transparents. »

Que faire des «électrosensibles»?

L’hypersensibilité électromagnétique alimente également la controverse. Maux de tête, fatigue, vision embrouillée pourraient être causés par des RF provenant de Wi-Fi et de téléphones mobiles, par exemple. Or, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et d’autres instances majeures de santé ont réfuté l’existence de l’électrosensibilité. « C’est aussi notre conclusion. Il n’y a pas de liens détectables entre les champs magnétiques et les symptômes réellement ressentis par ces individus. Il semble toutefois y avoir un véritable problème de santé qui mérite d’être étudié plus en profondeur », indique Mathieu Gauthier, de l’INSPQ.

Thomas Gervais, spécialisé en génie biologique, affirme pour sa part n’avoir pas pu, jusqu’à présent, effectuer de tests sur une personne qui subit réellement des malaises en proximité d’une source d’ondes. « Ils ne font affaire qu’avec des scientifiques complices ou ayant un passé d’activistes anti-ondes. À Polytechnique, nous avons même offert de payer les déplacements de gens disant souffrir d’électrosensibilité, mais personne n’est venu… » 

 

Débat sur le principe de précaution

Certains scientifiques et certaines associations affirment que les normes d’exposition aux ondes de RF associées au téléphone mobile devraient être revues à la baisse, car en 2011, elles ont été classées par l’OMS dans la catégorie 2B, une indication que les risques de causer le cancer ne sont pas exclus, même si des liens n’ont pas été scientifiquement démontrés. Les ondes RF ont donc rejoint 275 agents « à surveiller », comme le café, les légumes marinés, le bacon, des verres en styromousse et les produits de menuiserie.

 

La réglementation canadienne

La majorité des pays industrialisés ont adopté des limites d’expositions aux RF. Au Canada, c’est le Code de sécurité 6, établi par Industrie Canada, selon les recommandations de Santé Canada, qui les fixe. Essentiellement, il est établi en fonction de la capacité du rayonnement de causer un réchauffement de 1 °C du corps humain. On fixe la norme en divisant ce chiffre par 50. Les appareils sans fil domestiques émettant des radiations en moyenne plusieurs milliers de fois inférieures à la norme, il n’y a jamais d’effet thermique sur les tissus et les cellules de l’organisme. C’est pourquoi l’effet des RF ne peut pas être considéré comme « bioaccumulable » au fil du temps, selon les chercheurs qui réfutent l’existence du danger des ondes pour la santé.

CHIFFRES

À l’été 2012, Protégez-Vous et l’École polytechnique de Montréal ont visité 23 demeures et 34 lieux publics dans plusieurs régions du Québec.

La donnée la plus élevée recueillie dans un domicile (0,001 Watt/mètre carré) était 2 000 fois plus faible que la norme canadienne.

La moyenne des mesures maximales prises dans les maisons (0,0002 W/m2) était 10 000 fois plus faible que la norme canadienne.

La donnée la plus élevée a été recueillie au sommet du parc du Mont-Royal, à 25 m de la base de l’antenne de radio FM. La densité de puissance (0,12 W/m2) y était 16 fois plus faible que la norme canadienne.

Selon les mesures, les fours à micro-ondes sont de loin les appareils qui émettent le plus d’ondes radiofréquences avec une moyenne des densités de puissance de 0,06 W/m2, valeur 155 fois plus faible que la norme canadienne.

Téléphones cellulaires 50 μW/m2
= 28 000 fois plus faible que la norme canadienne.

Téléphones sans fil 90 μW/m2
= 60 000 fois plus faible que la norme canadienne.

Routeurs sans fil 300 μW/m2
= 35 000 fois plus faible que la norme canadienne.

Moniteurs pour bébé 500 μW/m2
= 4 000 fois plus faible que la norme canadienne.

Télécommandes pour téléviseurs ou jeux vidéo 70 μW/m2 = 28 000 fois plus faible que la norme canadienne.

Compteurs intelligents 50 μW/m2
= 130 000 fois plus faible que la norme canadienne.

Bluetooth 7 μW/m2
= 1  500 000 fois plus faible que la norme canadienne.

Souris et clavier sans fil 1 μW/m2
= 1 300 000 plus faible que la norme canadienne.

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