Québec

La FCCQ - Au cœur de la gestion du changement

Il y a dix ans, la Fédération des chambres de commerce du Québec dénonçait l’incapacité collective à mener à terme le moindre projet de développement d’envergure. Son nouveau PDG, Stéphane Forget, craint qu’il en soit toujours de même aujourd’hui alors que se dressent les immenses défis de la rareté de la main-d’œuvre, de l’intégration des immigrants, de la mondialisation ou encore de la modernisation de l’État.

par Éric Desrosiers

À l’automne 2006, la présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de -commerce du Québec (FCCQ), Françoise Bertrand, avait lancé un cri d’alarme qui avait fait grand bruit. Choquée de voir l’opposition de groupes sociaux et environnementaux ainsi que celle d’une partie de la population obliger les pouvoirs publics et des promoteurs privés à remballer, notamment, les projets de déménagement du Casino de Montréal au centre-ville et de construction d’une centrale thermique au gaz naturel (dite « du Suroît ») à Beauharnois, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de la métropole, elle avait dénoncé « l’immobilisme » qui, selon elle, paralysait le Québec, nuisant au rattrapage de son retard économique par rapport au reste du Canada.

Dix ans plus tard, celui qui vient tout juste de prendre sa relève à la tête de la FCCQ exprime les mêmes inquiétudes. « Nous devons continuer d’être capables de réaliser des projets au Québec, que ce soit dans les secteurs minier, énergétique, manufacturier, ou d’autres. Mais c’est de plus en plus difficile », se désole Stéphane Forget. L’ancien chef de cabinet du maire de Montréal, Gérald Tremblay, et directeur à la Société de transport de Montréal (STM) cite comme exemples l’impasse dans laquelle se trouve le projet Mine Arnaud, une mine d’apatite à Sept-Îles qui devait symboliser la relance du Plan Nord du gouvernement libéral, ou encore celui du pipeline Énergie Est, un oléoduc qui transporterait du pétrole de l’Alberta jusqu’à l’Atlantique en traversant le Québec. Il plaide aussi pour davantage d’ouverture d’esprit face aux porteurs de nouveaux modèles d’affaires comme les entreprises d’économie de partage Uber et Airbnb.

Pour pouvoir continuer d’avancer, dit-il, les Québécois devront apprendre à ne pas se concentrer autant sur l’objection et à déployer plus d’efforts dans la quête de solutions. « De leur côté, les entreprises doivent comprendre aussi que, sans acceptabilité sociale, il sera de plus en plus difficile de réaliser des projets. Pour moi, l’acceptabilité sociale ne signifie pas nécessairement faire l’unanimité, mais s’assurer que tout le monde sorte gagnant : les actionnaires, la collectivité directement concernée et l’État, qui contribue souvent à la réalisation des projets. Tout le monde parle des enjeux sociaux et environnementaux, mais il y a trois piliers au développement durable, et le troisième, c’est le développement économique. » Pour ce faire, explique-t-il, il faudrait notamment « des processus clairs, définis, prévisibles qui permettent à tout le monde d’être consulté et entendu. Des règles qui font qu’un investisseur puisse se dire : je n’ai pas la garantie que mon projet sera autorisé, mais je sais dans quoi je m’embarque ».

Stéphane Forget se réjouit que le gouvernement du Québec ait exprimé son ralliement, l’hiver dernier, dans un document d’orientation sur l’acceptabilité sociale du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, à l’idée de créer un bureau indépendant d’analyse des retombées économiques et financières des projets majeurs. « Cela fait des années qu’on réclame une agence d’analyse des impacts économiques de ce type qui pourrait avoir, aux yeux du public, autant de crédibilité que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), et qui permettrait de tenir un débat plus équilibré. Le fait que le gouvernement se dise prêt aujourd’hui à exaucer une demande qu’on faisait déjà avec Françoise Bertrand, il y a 10 ans, montre l’importance des organisations comme la nôtre et du fait qu’il faut être tenace. »

Un acteur influent

Diplômé en droit et en administration des affaires, l’homme de 48 ans a principalement œuvré auprès d’élus provinciaux et mont-réalais, mais a aussi travaillé pour le secteur public, en tant que lobbyiste et même à titre de journaliste. Conseiller, puis directeur de cabinet de l’ancien maire de Montréal, Gérald Tremblay, et de son comité exécutif jusqu’en 2009, il s’est entre autres occupé du délicat dossier des défusions municipales. Après quelques années à la STM à travailler sur les dossiers de l’électrification des transports et de l’achat des nouveaux wagons du métro, il se joint à la FCCQ en 2014 au poste de vice-président Stratégie et affaires économiques. Il se lance, entre autres projets, dans l’élaboration d’un nouveau plan stratégique allant jusqu’en 2020 et dans une tournée des régions.

Née il y a 107 ans, son organisation fédère 140 chambres de commerce locales ou issues de groupes communautaires particuliers. Elle joue aussi le rôle de chambre de commerce provinciale à laquelle des entreprises québécoises peuvent adhérer directement. Au total, elle représente plus de 60 000 entreprises et 150 000 gens d’affaires issus de tous les secteurs d’activité économique. Ses prises de position se basent notamment sur le travail de réflexion de près de 500 membres regroupés en comités autour d’une vingtaine d’enjeux. « Cela nous confère, dans le débat public, une capacité de réaction et une crédibilité uniques. Nous sommes véritablement devenu un acteur incontournable en matière économique », se félicite Stéphane Forget.

La FCCQ ne manque d’ailleurs pas souvent l’occasion de faire entendre sa voix. L’an dernier seulement, elle a présenté 27 mémoires, publié 43 lettres ouvertes et diffusé 140 communiqués de presse. Outre ses fameux prix Mercuriades, qui récompensent depuis 36 ans les meilleures entreprises québécoises, grandes et petites, elle organise aussi des missions commerciales à l’étranger, offre des programmes de formation et signe des ententes de coopération avec des chambres de commerce hors Québec.

« Nous aspirons aussi à être un véritable partenaire de changement autant auprès des pouvoirs publics que des entreprises », explique le PDG d’un ton calme mais ferme. Il cite l’exemple du virage numérique des entreprises : seulement 12 % d’entre elles se sont converties aux transactions en ligne au Québec. Il s’agit pour la FCCQ de convaincre les gouvernements de mettre rapidement en place les infrastructures et les règles qui favoriseront la nécessaire transition, mais aussi d’aider ses membres à ne pas manquer le coche.

Formation, immigration, innovation

Parmi les dossiers susceptibles d’accaparer Stéphane Forget ces prochains mois figurera le problème grandissant de la rareté de la main-d’œuvre. Rappelons que depuis 2015, les travailleurs qui partent à la retraite sont plus nombreux que ceux qui entrent sur le marché du travail. Le gouvernement doit tenir un grand -rendez-vous sur la question en février. Il y sera notamment question de l’adéquation entre la formation des futurs travailleurs et les besoins des entreprises.

« Notre système d’éducation est trop lent à réagir et à s’adapter à la réalité du marché de l’emploi », estime le PDG de la FCCQ. La plus grande lacune, selon lui, se situe moins du côté des connaissances générales ou appliquées enseignées en classe que de celui de la capacité des nouveaux travailleurs à les appliquer dans un contexte concret, voire à les adapter aux besoins changeants en fonction du milieu de travail. « Concrètement, il faudrait plus de stages en entreprises. Je comprends que l’idéal du fameux modèle dual allemand n’est peut-être pas complètement transposable au Québec, mais j’estime que les stages devraient faire partie intégrante de la formation de tout futur travailleur. Il faudra aussi convaincre les entreprises. Pas les plus grandes, qui sont déjà ouvertes à l’idée, mais les PME, dont les responsables croient souvent ne pas avoir le temps ni les ressources pour rendre ce service aux écoles et à leurs étudiants, alors que c’est elles-mêmes qu’elles serviraient en bâtissant une relation avec une future main-d’œuvre plus compétente et davantage adaptée à leurs besoins. »

La résolution du problème de rareté de main-d’œuvre qualifiée passera aussi par l’immigration, poursuit Stéphane Forget. Ce dernier se félicite de l’intention qu’a exprimée le gouvernement d’augmenter la proportion d’immigrants économiques sélectionnés en fonction des besoins des employeurs. Il regrette seulement que tout cela n’aille pas plus vite. Il sait bien que la question de l’immigration peut être délicate, surtout lorsqu’on aborde les enjeux d’intégration. « Mais peut-il y avoir de meilleures façons d’intégrer un immigrant, et même de l’aider à apprendre le français, que de lui dire qu’on l’attend avec un emploi ? Surtout quand plusieurs de ces emplois en manque de travailleurs se trouvent en région ! »

Une autre question soulève les passions dans plusieurs pays ces jours-ci : le libre-échange. Le Québec et le Canada ont largement été épargnés par la montée d’une grogne populaire contre le commerce international, se réjouit Stéphane Forget, probablement parce qu’on n’y est que trop conscient qu’il répond à un besoin vital de nos petites économies. « Ce qu’on entend aux États-Unis est extrêmement préoccupant. Cependant, nos économies sont tellement intégrées que j’ose espérer que le bon sens prévaudra. Et puis, nous venons aussi de signer un accord de libre-échange avec le plus grand marché du monde », souligne-t-il parlant de l’Union européenne.

Toutefois, pour tirer le maximum de retombées économiques de la mondialisation, il faut avoir des entreprises qui se démarquent de leurs concurrentes étrangères par leur capacité d’innovation. « Ce qu’on réalise, c’est qu’on a beaucoup d’argent au Québec et au Canada pour la recherche et le développement de nouvelles idées et que beaucoup d’entreprises ont conçu des biens et des services innovateurs qui pourraient être commercialisés, mais que pour l’étape de la commercialisation, il y a une sorte de trou dans les politiques publiques et dans la pratique des entreprises. -Autrement dit, il est plus facile au Québec d’avoir de l’argent pour la recherche que de gagner de l’argent avec la recherche.»

Réinventer l’État

L’État a un rôle à jouer pour aider à relever ce défi de la -commercialisation de l’innovation, estime le patron de la FCCQ. Il y a d’abord ces milliards de dollars qu’il dépense chaque année en achat de biens et services. Au moins une partie de ces contrats publics pourraient représenter pour les entreprises d’ici le premier client important et la vitrine nécessaire pour être prises au sérieux en affaires. Les gouvernements devraient aussi faire plus attention à toutes ces dispositions de leur réglementation, lesquelles, soit parce qu’elles sont trop lourdes, floues, pointilleuses ou simplement dépassées, compliquent tellement la vie des entreprises que celles-ci préfèrent aller faire fructifier leurs nouvelles idées sous d’autres cieux.

Ce qui nous ramène à la question de la capacité du Québec à rester en mouvement, dit Stéphane Forget. L’une des premières tâches qui lui ont été confiées à son arrivée à la FCCQ avait été de représenter l’organisme auprès des deux commissions créées par Québec, l’une sur la révision permanente des programmes gouvernementaux (présidée par l’ancienne ministre libérale, Lucienne Robillard) et l’autre sur l’examen de la fiscalité québécoise (présidée par le fiscaliste Luc Godbout). L’intention déclarée était d’établir une culture de réexamen continuel des services de l’État afin d’en améliorer la pertinence et l’efficacité, mais sans nécessairement remettre en cause ses grands objectifs. L’exercice s’est malheureusement révélé un autre rendez-vous manqué. « Le gouvernement est parvenu à regagner une plus grande maîtrise de ses dépenses, admet-il d’emblée, mais on est loin d’un État capable d’évaluer ses performances et de remettre en cause ses façons de faire. Le gouvernement n’arrive même pas à fixer des cibles précises et des indicateurs de performance pour ses programmes. Comment voulez-vous qu’il puisse en évaluer l’efficacité ? »

Dans le débat sur la réforme de l’État, la FCCQ a depuis longtemps choisi son camp. « Les entreprises n’ont pas besoin d’un État subventionnaire, mais d’un État qui les accompagne et les appuie dans la réalisation de leurs projets. Au Québec, étant à plus de 90 % des PME, elles n’ont surtout pas besoin qu’on les étouffe sous la paperasse et la réglementation. »

Ce qui ne veut pas dire que l’on souhaite un rétrécissement de l’État. Stéphane Forget cite l’exemple de la lutte contre les changements climatiques. « Le Québec veut se donner des cibles de réduction des gaz à effet de serre extrêmement ambitieuses ? Bien. Mais on doit accompagner les entreprises dans cette transition. »

Lorsqu’il est question des services publics, le gestionnaire croit qu’on s’attache trop aux moyens alors que ce qui devrait primer, ce sont les objectifs. Il ne voit pas pourquoi, par exemple, les services de soutien ainsi que certains soins que fournit le régime public de santé ne pourraient pas être assurés par des entreprises privées plutôt que par des employés de l’État. « Ce qui détermine qu’un service est public n’est pas quel type d’organisme le rend, mais qui le paye. »

Être de son temps

Qui sait, dans certains cas, les chambres de commerce pourraient elles-mêmes apparaître comme les mieux placées pour faire le travail. Cela pourrait entre autres être le cas à l’échelle régionale, estime Stéphane Forget, étant donné la décision du gouvernement québécois d’abolir les conférences régionales des élus (CRÉ) et de sabrer le financement des centres locaux de développement (CLD), deux types d’organisations qui favorisaient la concertation économique régionale. « Le gouvernement compte sur les autorités municipales pour remplir le vide créé, mais ces dernières sont souvent portées à aborder ces questions principalement sous l’angle des revenus fonciers. Or, le développement économique va largement au-delà de cela ! Les chambres de commerce sont déjà des acteurs importants dans les régions, mais je crois qu’elles pourraient jouer un rôle plus grand encore, non seulement comme instances de défense des intérêts locaux, mais aussi en tant que carrefours permettant d’avancer sur des enjeux tels que les besoins de main-d’œuvre, le virage numérique des entreprises, le développement de créneaux commerciaux et la place des régions au sein des grandes stratégies économiques nationales. »

En 107 ans, la FCCQ a accompagné les entreprises et la société québécoise dans bien des changements, mais elle voudrait faire davantage. Une bonne façon de garder cet état d’esprit est de rester le plus près possible de tous ceux qui sont susceptibles d’amener ce changement et de l’incarner. « L’une des promesses que je me suis faite, en tant que nouveau président, c’est de nous rapprocher et de mieux comprendre les réalités de la nouvelle génération d’entrepreneurs et des jeunes, qui jouent un rôle grandissant dans les organisations. Nous sommes parvenus à être pertinents durant toutes ces années. Nous voulons nous assurer de le rester. »

 

 

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