Québec

Rencontre : Robert Lepage

Par Guy Fournier

Passer près de deux heures en tête à tête avec Robert Lepage est un bonheur. C’est aussi un privilège, car obtenir un entretien avec lui, c’est presque aussi exceptionnel qu’une audience particulière avec le pape François. Ce n’est pas que Lepage soit distant, inatteignable, prétentieux, ou fasse des manières, mais l’homme est en mouvement perpétuel, présentant ses spectacles – il dit toujours ses « shows » –, dont il fait parfois partie, dans toutes les grandes villes de la planète. Ce midi, je l’ai pour moi seul à l’étage presque désert du restaurant Panache, la table chic de l’auberge Saint-Antoine, dans le vieux Québec. Nous nous connaissons déjà : lui, juste un peu, nous nous sommes rencontrés brièvement après plusieurs de ses spectacles ; quant à moi, beaucoup plus, j’ai vu ou lu la plupart de ses œuvres, en particulier 887, son dernier opus, dans lequel il juxtapose de larges pans de sa vie et des moments choisis de l’histoire récente du Québec.

Ce « show », qui ne saurait être plus local puisqu’il dépasse à peine les quatre murs du 887 de l’avenue Murray, à Québec, où Lepage a vécu une partie de son enfance et de sa jeunesse, lui sert aussi à démontrer que « plus tu parles de ce qui se passe dans la cuisine chez vous, plus t’as de chances que ça résonne ailleurs ». Jusqu’à maintenant, les petites histoires du 887 Murray ont résonné à Nantes, Paris, Tokyo, Édimbourg, Montréal et Québec, et, comme Le mot de Victor Hugo, elles « prendront des ailes et rien ne les arrêtera » dans leur conquête du monde. Si 887 est instructif quant au Québec de la Révolution tranquille, le spectacle en dit encore plus long sur l’auteur et sur sa famille. Ainsi, nous vous conseillons d’interrompre votre lecture pour acheter un billet pour 887, même s’il vous faudra peut-être patienter jusqu’en 2018 avant que le spectacle soit présenté de nouveau au Québec ! Entre-temps, Lepage aura repris, au Metropolitan de New York, l’opéra L’amour de loin, de la compositrice finlandaise Kaïja Saariaho, et brûlé les planches, nu comme un ver, pour interpréter avec maestria le célèbre marquis de Sade dans Quills, du dramaturge Doug Wright, une astucieuse métaphore sur la liberté d’expression. J’oubliais sa Bibliothèque, la nuit , visite virtuelle de neuf bibliothèques réelles et une imaginaire, présentée à la Grande Bibliothèque de Montréal pour son 10e anniversaire, puis au Musée de la civilisation à Québec (jusqu’au 2 avril 2017).

Robert Lepage, ce n’est pas seulement un artiste hors norme, c’est aussi une véritable entreprise : Ex Machina, sa compagnie de création multidisciplinaire, produit ou coproduit tous les spectacles qu’il conçoit et met en scène. Une quarantaine de personnes travaillent en permanence dans l’ancienne caserne de pompiers de la rue Dalhousie, face au port de Québec, qui lui sert de quartier général. Des dizaines et des dizaines d’artisans pigistes les rejoignent au gré des spectacles. Même si ce lieu inspirant a bien servi Lepage jusqu’à maintenant, ses ambitieux projets s’y trouvent beaucoup trop à l’étroit. Dès que sera terminé le centre expérimental Le Diamant, dont la construction doit commencer incessamment, la caserne patrimoniale sera cédée à la compagnie de théâtre jeunesse Les Gros Becs, qui lui donnera une troisième vie. Grâce à l’importante participation du gouvernement du Québec (30 millions de dollars), celles du gouvernement fédéral (10 millions) et de la ville de Québec (7 millions), grâce aussi à la générosité de plusieurs grandes entreprises (Bell, BMO, Desjardins et d’autres, notamment la société japonaise Kabuchan, qui a signé un chèque d’un million de dollars), Ex Machina aura pignon rue Saint-Jean, place D’Youville, face au vieux Palais Montcalm, prenant la place du Cinéma de Paris et du vétuste YMCA dont on restaurera la façade séculaire. On peut voir une maquette du projet sur la page lediamant.net. Ainsi, l’aventure créatrice d’Ex Machina pourra bientôt se poursuivre dans des conditions plus adéquates, et deux salles de 650 et 150 places permettront à la compagnie de tester devant public ses plus extravagantes trouvailles.

Lepage, qui fut, dit-il, un adolescent timide et plutôt introverti, est devenu un homme disert. La serveuse du Panache, désireuse de ne pas l’interrompre, a longuement guetté une pause pour prendre la commande. S’excusant d’être en plein régime protéiné, mais s’abstenant d’alcool, Lepage demande une salade de foie gras et des rognons de veau, et moi, une terrine de fromage de tête et la cuisse de lapin. Pendant que je déguste quelque peu honteusement mon verre de Cabernet Sauvignon Triomphe, mon interlocuteur, entre deux verres d’eau, m’explique qu’il est abstinent depuis qu’il a pris conscience, après quatre rencontres avec Sylvie Guillem et Russell Maliphant en 2007, que ces danseurs de réputation internationale ne lui proposaient pas seulement de mettre en scène Eonnagata, mais aussi de faire partie de la distribution. « J’étais gras comme un voleur et ces étoiles du Ballet royal de Londres et du Saddler’s Wells me demandaient de danser, ce que je n’avais jamais osé faire, même lorsque Édouard Lock, de La La La Human Steps, me l’avait proposé. » Du coup, lui qui aime le risque comme le funambule le plus fou, accepte et se met au régime sec. Il perd 40 livres qu’il ne reprendra pas. Le 2 mars 2009, il joue et danse le chevalier Éon à la première mondiale d’Eonnagata, au Sadler’s Wells Theatre de Londres. La critique n’est pas dithyrambique, ses talents de danseur ne font pas l’unanimité, mais, comme tous ses spectacles, il s’agit d’un work in progress. Plusieurs ajustements plus tard, la critique britannique décrète qu’Eonnagata est l’incontournable de la danse en 2009 !

Ce work in progress, c’est l’image de marque de Lepage. Même le principal intéressé ne sait pas toujours où le mènera son exploration, processus créatif que n’avaient pas saisi les critiques qui ont porté aux nues ses spectacles après les avoir décriés. Lepage aime citer Les sept branches de la rivière Ota pour expliquer comment il travaille. L’idée lui en est venue lors d’un séjour à Hiroshima, en 1993. Comme des millions d’autres visiteurs, il s’était rendu dans la ville martyre pour y méditer devant les vestiges de l’hécatombe de 1945. Il fut plutôt frappé par la beauté du Dôme de Genbaku qui domine une nature luxuriante, par les parfums ambiants et la sensualité que dégage la ville reconstruite. Plutôt que voir Hiroshima comme un symbole de mort et de deuil, il l’a vu comme un lieu de renaissance. La première mondiale des Sept branches de la rivière Ota, une œuvre qui dure sept heures, fut présentée à Édimbourg dans des circonstances qui n’étaient pas celles que souhaitait l’auteur. Il avait demandé aux organisateurs du festival de présenter cette première dans un lieu inhabituel : un aréna, un entrepôt, voire une grange, ce qu’ils avaient accepté. C’est Don Giovanni, l’opéra de Mozart, qui devait ouvrir le festival. À la dernière minute, l’opéra n’étant pas prêt, on demande à Lepage de présenter sa pièce au gala d’ouverture. « On s’est fait décapiter ! admet-il avec un sourire. Un critique a même écrit : « C’est triste, mais Robert Lepage, c’est terminé ! » Le surlendemain, après avoir révisé la pièce, Lepage la présente à Manchester, où elle reçoit un accueil mitigé. Le travail de l’auteur se poursuit, la pièce acquiert d’autres dimensions, si bien qu’un an plus tard, les critiques londoniens l’incluent dans la liste des dix meilleurs spectacles du 20e siècle.

Si Lepage a brillamment adapté son processus de création au théâtre, il a eu moins de chance au cinéma, où les bailleurs de fonds institutionnels ont établi des règles rigides peu tolérantes au non-conformisme. Après avoir essuyé plusieurs refus de Téléfilm pour porter au grand écran La trilogie des dragons, Lepage avait jeté la serviette. Il se contenterait des quatre longs métrages qu’il avait déjà réalisés et de certains rôles joués dans les films des autres, dont ceux de son ami Denys Arcand. C’était compter sans sa rencontre avec Pedro Pires ainsi que la ténacité de sa sœur Lynda, qui l’a convaincu qu’une certaine forme de work in progress est aussi possible au cinéma. Avec un modeste budget d’un peu plus de deux millions de dollars, Pires et lui ont accouché de Triptyque après 82 jours de tournage sur une période de trois ans et demi. Le film portait au grand écran la pièce Lipsynch, qui avait réuni onze auteurs pour un spectacle d’une durée exceptionnelle de huit heures et demie. Le film, qui a remporté les prix Écrans du meilleur réalisateur et de la meilleure adaptation,  répondait exactement à ce que Lepage attend du cinéma : lui permettre de diffuser ses œuvres au plus grand nombre. « Même si je fais salle comble 44 soirs au Théâtre du Nouveau-Monde et 15 soirs au Grand Théâtre de Québec, c’est bien peu de spectateurs en regard de ceux que peut attirer un seul film. » Le créateur multi-facettes reviendra-t-il derrière la caméra ? Sa collaboration avec le cinéaste Pedro Pires a certainement été significative, car après Triptyque, Lepage a coréalisé avec lui trois courts métrages.

Encensé partout dans le monde, Robert Lepage est-il un homme heureux ? À la question, il répond oui spontanément. « Je n’ai aucune frustration, et je crois être né à une bonne époque. La plupart des gens ont un plan de carrière, moi, je n’en ai jamais eu. Je n’ai jamais rien planifié, ce qui m’a permis de toucher à des disciplines auxquelles je n’avais jamais songé. » Lui que sollicitent le Cirque du Soleil et le Metropolitan Opera, qu’on réclame à Tokyo, Londres ou Paris, lui dont on attend chaque fois des créations étonnantes et des concepts inédits, n’a-t-il pas des périodes de doute ? Ne traverse-t-il pas des trous noirs ? Ne connaît-il pas le syndrome de la page blanche comme la plupart des créateurs ? Si c’est le cas, il n’en laisse rien paraître. Il confesse par contre que La trilogie des dragons s’est faite sans douleur. « J’ai le souvenir de n’avoir fourni aucun effort, de n’avoir pas couru après les solutions. Il y a de ces états de grâce… » S’il est si serein, c’est que son appréciation d’un spectacle tient davantage à ce que celui-ci lui apporte qu’à son succès public. « J’aime les spectacles où je suis en rupture avec les codes établis, j’aime les spectacles qui me donnent des vertiges. »

Même si le gros de son existence se passe sur scène, dans les hôtels et les avions, Robert Lepage est un homme de la nature qui vit paisiblement non loin de Québec – du moins c’est ce que j’ai pu déduire –, et partage depuis vingt et un ans avec son conjoint, d’origine américaine, le précieux quotidien que lui ménage son agenda débordant. À la Caserne, sa sœur Lynda, son directeur de création Steve Blanchet et, surtout Édouard Garneau, son chef des communications (dont la principale tâche est de répondre « non » à presque toutes les demandes de rencontres et d’entrevues) dressent une muraille à l’abri de laquelle Robert Lepage peut travailler tranquille. Justement, ce satané Garneau est là devant nous, tapant sèchement de la main sur sa montre comme nous venons de commander un café. Si Robert n’avait demandé un sursis, nous n’aurions pu le boire !

J’étais un inconditionnel de Robert Lepage bien avant cette rencontre. Je reste convaincu que le jury du prix Nobel de littérature reconnaîtra un jour qu’il a, par son exceptionnelle créativité, renouvelé pour longtemps l’art du spectacle théâtral. Cet homme, en apparence si simple et au comportement si amical, est un puits sans fond d’images, de rêves et d’inventions, un modèle exceptionnel d’imagination et de fantaisie.

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.