Société

Montréal vue par de jeunes syriens

« L’art, c’est un outil de changement social. » Amina Jalabi est à l’origine de Flash Forward Photovoice, un atelier où chaque semaine, une douzaine de jeunes Syriens, au pays depuis quelques mois, découvrent une partie de leur nouvelle vie. Comment ? À travers l’objectif d’un appareil photographique. Ce qu’ils rapportent va bien au-delà de l’image.

Par Yann Fortier

Fondé à l’automne 2015 par Jasmine Van Deventer, SINGA Québec mène et encadre ce type de projets qui englobent les besoins de base : trouver un toit, une école, du travail, apprendre le français. « Cette activité incarne parfaitement notre approche, soit de tisser des maillages qui favorisent l’épanouissement créatif, social et professionnel entre les nouveaux arrivants et leur société d’accueil », explique la directrice de cet organisme déjà actif en Europe.

Le lumineux local de SINGA est campé dans un secteur postindustriel de la rue Saint-Ambroise. Très Montréal. Là, depuis juillet, s’y réunissent Asim, Rania, Isam, Lara, Mayyar et les autres participants de cette activité lancée et animée par Amina Jalabi. Ce souriant collectif de jeunes photographes évolue librement en territoire d’exploration et de création. Filles, garçons, chrétiens, musulmans, l’ensemble constitue un bloc d’énergie exceptionnel. « C’était un hasard, nous ne savions pas d’avance quelle serait la nature du groupe, au final représentatif de la réalité en Syrie », souligne Amina Jalabi, Montréalaise d’origine syrienne.

Malgré la déferlante d’images numériques sur nos écrans, souvent prises avec des téléphones, le prêt de véritables appareils, puis l’impression des photos favorisent un contact et des échanges plus tangibles. « Les jeunes ont parfois de la difficulté à parler des photos qu’ils prennent. D’où l’idée de les imprimer, de les disposer sur une grande table, de choisir des titres, des légendes, puis d’ouvrir la discussion », explique madame Jalabi, qui note que le groupe privilégie des photos d’architecture et de nature.

De grands explorateurs

La photo permet donc à ces souriants Syriens de vivre leur cheminement d’intégration tout en le documentant. Et aussi, de franchir plusieurs barrières, à commencer par celle de la langue. « Nous pouvons mieux saisir leur vision, leur perspective et leurs perceptions », explique l’animatrice des ateliers. L’on organise des sorties en groupe, que ce soit au Biodôme ou dans des lieux qui invitent à la réflexion. Au Centre Segal, ils ont vu une pièce de théâtre abordant la dictature chilienne. Au Festival du nouveau cinéma, un film sur la vie au Caire. Au détour de ces sorties, un jeune évoque le passé, du bout des lèvres. C’est l’exception. La réserve subsiste. « Ce partage est important, mais en même temps, je ne suis pas thérapeute et ne souhaite pas le devenir », souligne Amina Jalabi.

Cette phrase, que l’on sent mûrement réfléchie, exprime à elle seule la qualité d’approche et de conscience de l’atelier. Au chapitre de l’intelligence humaine et de cœur, Amina Jalabi répond présent. Artiste en arts visuels, photographe, elle effectue sa maîtrise en enseignement des arts à l’Université Concordia. Elle croit que l’art et l’éducation sont les bougies d’allumage de toute société libre. Ce qui implique la délicate responsabilité de travailler auprès de jeunes qui apprivoisent leur nouvel environnement, une nouvelle langue. Et aussi, d’établir des liens de confiance avec les parents. « Une mère, qui a perdu son mari en Syrie, nous a dit : “Je veux que nos filles sortent et qu’elles apprennent.” »

Le noble objectif

Jasmine Van Deventer et Amina Jalabi évitent tout superlatif de type « changer le monde, une photo à la fois ». Ici, ni prise de position ni pose misérabiliste. « On ne parle pas de politique, ce qui n’empêche pas d’avoir ouvert une zone de discussion, qui se veut neutre. La Syrie, c’est aussi une culture de la peur de parler, depuis le milieu des années 1970 », dit Amina Jalabi.

Elle a développé ces ateliers en s’inspirant de l’approche de la photographie participative initiée à l’aube des années 1990. « En tant que Syrienne, quand je vois aux nouvelles tous ces humains qui meurent, je me sens coupable. Je voulais faire quelque chose, même de minime. La créativité, c’est un outil pour les prochaines générations, car elle peut aussi être utilisée pour résoudre des conflits. » Certains développent-ils une vocation ? « Asim prend 300 photos par semaine. Lors d’un événement, il a dit à l’assemblée : “Je regarde Montréal avec les yeux d’un amant à l’égard de son amour. Regarder la beauté du Canada me fait croire à la possibilité de redonner cette beauté à la Syrie.” J’ai été particulièrement fière et touchée par son propos », raconte Amina Jalabi.

La première exposition

SINGA Québec aimerait faire don d’appareils photo aux jeunes qui, pour l’instant, s’en font prêter. « Un certain nombre de Mont-réalais possèdent des appareils qu’ils n’utilisent plus et que nous pourrions remettre aux jeunes », croit Jasmine Van Deventer. Si l’esprit du temps des Fêtes anime certains lecteurs, SINGA accepte les dons, souhaitant à terme créer un maillage Web entre les images prises par les photographes et les donateurs. « On entend beaucoup parler des réfugiés, mais on entend peu la voix des jeunes. La photo, c’est aussi un outil qui leur permet de prendre une certaine parole », conclut-elle. Quelques minutes d’entretien avec Rania, qui veut devenir photojournaliste et dont l’incroyable aplomb fait comprendre que de petits miracles s’accomplissent un peu partout chaque jour, là où la mobilisation est aussi porteuse que discrète.

En février 2017, la première cohorte de jeunes photographes exposera le fruit de ses explorations montréalaises à l’Espace La Fontaine. « On perçoit souvent l’homo réfugié comme une personne qui a besoin d’aide directe, en négligeant le besoin d’appartenance. Au moment du vernissage, j’espère que les jeunes auront le sentiment de contribuer à la société canadienne. Qu’ils se sentiront comme des artistes. Pas uniquement comme des réfugiés. »

 

L’atelier photo

L’atelier photo est l’occasion de séances de réflexion, partagées par les jeunes photographes et l’animatrice de l’atelier, Amina Jalabi. En primeur, en voici quelques-unes.

Lara

« Cette photo s’intitule L’abri. Posé sur une feuille en nature, cet escargot évoque le calme, la paix, la protection. »

 

Mayyar

« La nuit, les sons et les lumières ne sont pas toujours signe de célébrations. Parfois, ils sont signe de guerre. Dans le ciel du Canada, nous célébrons la paix. Les couleurs. »

 

Asim

« Le passage de l’invisible au visible. Est-ce moi, ou simplement l’ombre de moi-même ? Autre chose m’habite que mon simple statut de réfugié. »

 

Rania

« Les pensées de ma mère sont souvent tournées vers sa famille, à Deraa. Physiquement, elle est ici. D’esprit, elle est souvent là-bas. »

 

Isam

« Ces oiseaux ne viennent pas du Canada. Ils ont été amenés par les Français. Aujourd’hui, ils sont entièrement canadiens. Nous sommes comme ces oiseaux. Nous devenons des Canadiens. »

 

REGARDE-MOI

Le Montréal-Alep de May Omar

May Omar voit loin. Au printemps 2015, pour son travail de création de fin de secondaire à l’école internationale Jeanne-Mance, cette Syrienne établie à Montréal depuis une décennie propose comme travail de fin d’année une expo photo mettant en contraste la vie de jeunes d’Alep avec celle de jeunes Montréalais, dans des cadres similaires. Soutenue par ses parents et par l’organisme Oxy-Jeunes, elle contacte le photo-graphe Basem Ayoubi, qui prend puis transmet des photos depuis Alep. À Montréal, le photographe Alain Chagnon lui prête un appareil pour réaliser les images de Regarde-moi, qu’elle présente à son école, puis en ligne. Cela la mènera jusqu’à l’Assemblée nationale, où elle reçoit le Prix Leviers 2015. May rêve de faire voyager son exposition au Québec, de faire participer des photographes d’autres villes du monde, d’avoir son propre appareil photo. Active en tant que bénévole dans l’atelier Flash Forward Photovoice, elle apporte une autre dimension au projet, puisqu’elle partage l’âge et la langue des participants tout en connaissant la réalité montréalaise. Certaines photos de Regarde-moi sont accessibles en ligne : pandart.ca

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