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Pipelines: le grand retour

Par Marco Bélair-Cirino

La victoire inattendue de Donald J. Trump à l’élection présidentielle des États-Unis, le 8 novembre 2016, a l’effet d’un électrochoc. L’euphorie s’empare du centre-ville de Calgary, où les géants de l’industrie pétrolière et gazière canadienne ont leurs quartiers généraux. Et pour cause : le magnat de l’immobilier new-yorkais a, durant la campagne électorale, défendu corps et âme les énergies fossiles tout en qualifiant le réchauffement climatique de « canular complet ». L’avenir des sables bitumineux paraît cependant bien incertain. Emboîtant ainsi le pas de Statoil, ExxonMobil et Royal Dutch Shell se retireraient à leur tour des sables bitumineux.

Par Marco Bélair-Cirino

 

L’appui de Donald Trump au controversé projet de pipeline Keystone XL n’est pas passé inaperçu au Canada. Depuis 2008, la compagnie albertaine TransCanada fait des pieds et des mains afin d’obtenir le feu vert de la Maison-Blanche pour construire une canalisation de pétrole issu des sables bitumineux entre Hardisty (Alberta) et Steele City (Nebraska) – où elle serait raccordée à un réseau de conduits approvisionnant les raffineries et les terminaux du golfe du Mexique –, sans succès. « Je suis tout à fait d’accord [avec Keystone XL]. À 100 % », a déclaré le magnat de l’immobilier en visite dans le Dakota du Nord, État ragaillardi par l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste.

Le président Barack Obama avait pourtant fermement rejeté Keystone XL à quelques jours de la Conférence de Paris sur le climat, en novembre 2015. Le transport de pétrole « plus sale » à partir du Canada ne renforcerait pas la sécurité énergétique des États-Unis, avait-il conclu après des années d’atermoiements. Les groupes écologistes de part et d’autre de la frontière canado-américaine croyaient avoir eu raison de ce symbole du réchauffement climatique. Ils avaient tort.

Nouvellement installé à Washington D.C., Donald Trump biffe d’un trait de plume présidentiel le « non » de son prédécesseur. Cependant, cherchant à accroître l’emploi dans le secteur manufacturier, le nouveau chef d’État demande à TransCanada de fabriquer le segment de l’oléoduc qui se trouvera aux États-Unis (1 400 kilomètres sur 1 900) avec de l’acier américain. C’est « America first ».

 

Au Canada, le premier ministre Justin Trudeau se réjouit de la décision de son homologue américain de ressusciter Keystone XL, qui ouvrirait de nouveaux débouchés à l’or noir stocké en Alberta tout en dopant l’économie canadienne, dit-il.

Le test

La concrétisation de Keystone XL – en sus de l’élargissement de l’oléoduc Trans Mountain de Kinder Morgan (Alberta-Côte Ouest canadienne) et du remplacement de la Ligne 3 d’Enbridge (Alberta-Wisconsin) approuvés tous deux en novembre 2016 – constituerait un test de taille pour le Plan canadien de lutte contre les changements climatiques et de croissance économique adopté par les provinces et les territoires, à l’exception de la Saskatchewan et du Manitoba, en décembre 2016. En effet, le Canada pourrait-il honorer sa promesse d’abaisser ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 30 % par rapport à 2005 d’ici 2030, malgré une extraction additionnelle de 1,5 à 2 millions de barils par jour d’un pétrole réputé plus polluant ? « L’Alberta a mis une limite absolue aux émissions de gaz à effet de serre qui va nous permettre d’assumer nos responsabilités dans la lutte contre les changements climatiques », insiste Justin Trudeau, de passage dans la métropole albertaine.

 

Lors de sa tournée de début d’année auprès des « Canadiens ordinaires », Justin Trudeau répète comme un mantra : « Vous ne pouvez pas faire un choix entre ce qui est bon pour l’environnement et ce qui est bon pour l’économie. […] « On ne peut pas fermer [les champs] de sables bitumineux demain. Cela doit se faire progressivement », ajoute-t-il, faisant bondir les politiciens conservateurs et les animateurs de radio d’Alberta.

 

À Calgary, un homme arborant un t-shirt « I Love Oil Sands » et une casquette « Make America Great Again » lui reproche de moduler en fonction de la région où il se trouve son discours sur l’importance de l’industrie pétrolière et gazière. « Ou vous êtes un menteur, ou vous êtes confus. Et je commence à penser que c’est les deux », lance-t-il. Justin Trudeau ne se laisse pas démonter, disant s’acquitter de « la responsabilité […] de trouver des débouchés à nos ressources sur le marché », qui incombe à tout premier ministre canadien. « Et, oui, cela comprend nos combustibles fossiles. »

 

L’automne dernier, Justin Trudeau était appelé à autoriser ou à rejeter des projets « politiquement chargés » de pipeline : Northern Gateway, Trans Mountain et la Ligne 3. « Il avait beaucoup à gagner ou à perdre », déclare à Forces Frédéric Boily, professeur à l’Université d’Alberta. « Le projet phare était Trans Mountain. » Il l’a approuvé. Mais pas Northern Gateway, un projet d’oléoduc entre Bruderheim (Alberta) et Kitimat (nord-ouest de la Colombie-Britannique) dont le tracé passait par « un écosystème fragile abritant le Grand ours », auquel plus personne ne croyait, dit Frédéric Boily.

 

Le secteur de l’énergie peut se réjouir, souligne la Banque Nationale Marchés Financiers dans une étude spéciale publiée fin janvier : « Ce pipeline [Keystone XL] plus l’approbation conditionnelle de deux autres projets d’oléoducs par le premier ministre du Canada (Trans Mountain et la Ligne 3) ferait sauter un important goulot d’étranglement pour les producteurs de pétrole de l’Ouest canadien où la production de brut s’accélérerait ».

 

Justin Trudeau, mais surtout la première ministre albertaine Rachel Nothley, doivent démontrer que les projets chers à -l’industrie pétrolière « vont de l’avant » malgré le plafonnement des émissions de GES associées aux sables bitumineux décrété par le gouvernement néo-démocrate afin de gagner l’appui de l’électorat albertain. « Pour le NPD, c’est le seul moyen de demeurer au pouvoir. Par ailleurs, avec l’instauration de la taxe sur le carbone, entrée en vigueur le 1er janvier 2017, l’absence d’approbation de projets aurait mis à mal tout leur argumentaire », poursuit le professeur Boily. En opposant leur refus à tous ces projets, les libéraux fédéraux auraient par ailleurs réduit à néant les efforts consentis ces dernières années pour se réhabiliter dans une province qui lutta contre le Programme énergétique national du premier ministre Pierre Elliott Trudeau dans les années 1980. Rappeler cet épisode à la mémoire des Albertains « commence à avoir pas mal moins d’impact maintenant que Justin Trudeau a approuvé des pipelines », mentionne Frédéric Boily, de l’Université d’Alberta.

De nouveaux pipelines superflus?

Le portrait énergétique nord-américain a considérablement changé depuis le dévoilement du projet de pipeline Keystone XL. En 2016, les stocks américains de combustibles liquides ont crû pour une troisième année consécutive. L’exploitation de réserves de pétrole au Texas et en Alaska conjuguée à la relance de projets de forage en mer, en veilleuse depuis l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon en 2010, garantissent un approvisionnement intérieur à prix abordable tout en permettant aux États-Unis d’expor-ter des quantités croissantes d’or noir.

 

Après le retrait de plus d’un million de barils de l’offre quotidienne de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le prix du baril de pétrole oscillait autour de 55 dollars en février. Il demeurera sous la barre des 60 dollars jusqu’à la fin de 2018, loin des 100 à 140 dollars des débuts du projet Keystone XL, prévoit le département de l’Énergie. « Une amélioration des cours pétroliers dans la deuxième moitié de la présente décennie indiquerait que les sables bitumineux sont encore un investissement rentable à long terme, soutient le Canadian Energy Research Institute (CERI) dans une analyse publiée à la mi-février. [Mais], cela ne veut pas dire que chaque projet se concrétisera. Ça ne veut pas dire, non plus, que chaque projet devrait aller de l’avant », avertit le CERI.

L’avenir des sables bitumineux paraît cependant bien incertain. Après avoir investi des milliards de dollars dans le projet Kearl, au nord de Fort McMurray, ExxonMobil se retirerait à son tour des sables bitumineux, emboîtant ainsi le pas de Statoil, selon The Wall Street Journal. De leur côté, les groupes environnementaux militent ardemment pour le retrait des investisseurs – institutionnels au premier chef – des sables bitumineux. Toutefois, plusieurs acteurs de l’industrie canadienne s’accrochent à l’engagement du président Donald Trump de « libérer » les États-Unis de leur dépendance à l’or noir des pays membres de l’OPEP, à commencer par celui de l’Arabie saoudite. « La côte du golfe du Mexique est un bon endroit pour vendre du pétrole lourd », soulignait le PDG de TransCanada, Russ Girling, fin janvier. D’ailleurs, quelques concurrents, notamment mexicains et vénézuéliens, ont ralenti leurs activités dans ce secteur ces dernières années, ce qui renforcerait la pertinence du projet de Keystone XL. En 2016, les raffineurs du golfe du Mexique ont traité environ 2,1 millions de barils de brut lourd par jour, dont 1,6 million provenant d’Amérique latine et 300 000 du Canada. « Keystone XL devrait faire gonfler fortement le volume canadien », indique la banque d’investissement Tudor, Pickering, Holt.

Énergie Est

Maintenant que l’industrie a toutes les raisons de croire que Trans Mountain, la Ligne 3 et Keystone XL iront de l’avant, le maire de Montréal, Denis Coderre, exhorte TransCanada à abandonner son mégaprojet de pipeline Énergie Est. Cet oléoduc de 4 600 km, dont 650 km passant au Québec, lui permettrait d’acheminer quotidiennement jusqu’à 1,1 million de barils de pétrole de l’Alberta et de la Saskatchewan à un terminal pétrolier situé à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. « Je ne vois pas la pertinence [du projet]. De toute façon, nous, les municipalités, on est contre ce projet-là », lance-t-il dans une mêlée de presse. TransCanada n’entend pas abandonner le projet Énergie Est pour autant. « Il conserve toute son importance stratégique, puisqu’il fera en sorte que les raffineries du Québec et du Nouveau-Brunswick n’auront plus besoin d’importer des centaines de milliers de barils de pétrole chaque jour, tout en améliorant l’accès du pétrole canadien aux marchés extérieurs », martèle la compagnie pipelinière.

D’un point de vue politique, Énergie Est demeure important. « Les conservateurs vont dorénavant mettre l’accent sur ce projet-là », fait valoir le professeur Frédéric Boily. Selon lui, il y a fort à parier qu’ils pousseront les hauts cris si Ottawa bloque cet ambitieux projet de TransCanada – notamment en raison des réticences du Québec – quelques mois après avoir volé au secours de Bombardier.

L’hydroélectricité au milieu des pipelines

Après une poignée de main ferme et franche, Justin Trudeau et Donald Trump se sont affairés lors de leur première réunion officielle, le 13 février dernier, à dégager les pistes d’actions prioritaires pour les deux pays « liés par [leur] histoire, [leurs] valeurs, [leur] économie, [leur] environnement et [leur] détermination à améliorer la vie de nos citoyens ». Ils ont notamment convenu de la nécessité de « faire avancer des projets d’infrastructures énergétiques qui créeront des emplois ». Un seul apparaissait au communiqué de presse diffusé à l’issue de leur rencontre dans le bureau ovale : Keystone XL.

Il n’y a pas que les pipelines qui unissent le Canada et les États-Unis. Il y a aussi les lignes à haute tension, prend soin de rappeler le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, 48 heures après la première rencontre entre Justin Trudeau et Donald Trump. « L’histoire canadienne dans le domaine énergétique, ce ne sont pas que les hydrocarbures – le pétrole et le gaz –, c’est également l’hydroélectricité. Or, nous sommes l’un des producteurs d’hydroélectricité les plus importants au monde. Nos voisins américains manifestent beaucoup d’intérêt pour ce type d’énergie », déclare-t-il lors d’une conférence de presse sur la colline Parlementaire, à Québec.

 

Il était accompagné de son homologue du Vermont, Phil Scott. L’ex-champion de stock-car élu sous la bannière républicaine profitait de sa première visite officielle à l’étranger pour se distancier du nouveau locataire de la Maison-Blanche. Le Vermont demeurera membre de la coalition d’États fédérés et de régions signataires du Protocole d’accord sur le leadership climatique mondial, auquel le Québec est aussi partie. L’État de la Nouvelle-Angleterre poursuivra ainsi ses efforts pour limiter l’augmentation de la température planétaire moyenne sous la barre des 2 °Celsius en adoptant des politiques permettant de réduire les émissions de GES de 80 à 95 % en dessous des niveaux de 1990 ou encore de limiter les émissions de CO2 à moins de deux tonnes par an et par habitant d’ici 2050. « Le Québec peut être un partenaire essentiel pour y arriver », souligne le gouverneur Scott, décidé à accroître l’approvisionnement en énergie renouvelable du « Green Mountain State ». En vertu d’un contrat conclu en 2010, Hydro-Québec vend 225 mégawatts aux distributeurs d’électricité Central Vermont Public Service et Green Mountain Power jusqu’en 2038. « Le Vermont est le seul État avec lequel nous avons un contrat à long terme. Les autres échanges se font sur le “spotted market” », fait remarquer Philippe Couillard.

 

Les exportations nettes d’électricité d’Hydro-Québec ont atteint 29,3 térawattheures (TWh) en 2015, soit 3,9 TWh de plus qu’en 2014. La majeure partie de l’électricité vendue à l’extérieur du Québec termine sa course en Nouvelle-Angleterre (51 %) et dans l’État de New York (24 %). À l’instar de ses prédécesseurs, Philippe Couillard souhaite ardemment qu’Hydro-Québec parvienne à conclure d’autres contrats à long terme avec des distributeurs dans d’autres États de la Nouvelle-Angleterre et dans l’État de New York, notamment dans la Grosse Pomme. « La bonne nouvelle, c’est que nous avons l’énergie disponible pour fournir [de l’électricité] à ces grands marchés », souligne-t-il.

 

Hydro-Québec, présente sur les marchés de gros hors Québec depuis plus de 15 ans, mise notamment sur la concrétisation de projets de lignes de transport entre le Québec et les États du Nord-Est américain pour accroître ses exportations. Parmi une demi-douzaine de projets de ligne de transport entre l’Est du Canada et la Nouvelle-Angleterre, le New England Clean Power Link est le seul à avoir obtenu tous les permis nécessaires. Le département de l’Énergie des États-Unis a en effet délivré le 5 décembre 2016 un permis présidentiel pour la ligne de transmission sous-marine et souterraine de près de 250 km, qui fournira 1000 MW de puissance « verte et à moindre coût » en Nouvelle-Angleterre. Le projet devrait être en service en 2019. « This is ready to go », lance Phil Scott.

 

De son côté, TransCanada attend impatiemment un permis présidentiel pour donner le coup d’envoi de la construction du pipeline Keystone Xl, même si elle sait trop bien que toute autorisation de l’administration Trump sera assurément contestée devant les tribunaux et dans la rue.

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