Économie

Robotics Design le « lego » industriel

Il ira jusqu’en France, en Russie, et même en Corée du Sud, dans le cas des créations de l’entreprise québécoise Robotics Design, fondée à Montréal en 1997. Entrevue avec son président fondateur Charles Khaïralla.

Les robots conçus à partir de la technologie modulaire imaginée par le président fondateur de Robotics Design, Charles Khaïrallah, peuvent faire une foule de choses, du nettoyage de conduits à l’inspection de lieux inaccessibles, en passant par le déplacement d’objets lourds ; il permettent, en outre, de travailler dans des espaces restreints, tels des turbines hydroélectriques et des moteurs d’avion. Et ces robots, comme leur créateur, n’ont pas l’intention de s’arrêter là…

Charles Khaïrallah a deux maîtrises, l’une en électronique/automatique et l’autre en technologie des systèmes, obtenue à l’École de technologie supérieure de Montréal.

Déjà, gamin, il voulait construire des robots montant et démontant ses jouets sans relâche pour en créer d’autres avec les pièces détachées. Il était fasciné par le dessin animé japonais Goldorak, mettant en vedette un robot géant aux super pouvoirs, qui a nourri sa passion pour les automates.

Aujourd’hui, son entreprise, Robotics Design, en activité depuis 20 ans, est devenue chef de file de cette industrie. Les débuts ont toutefois été difficiles, confie-t-il. « Les industriels n’étaient pas prêts à utiliser des robots. Il y avait beaucoup de réticences », soit du côté des syndicats, qui ne voulaient pas que ces machines prennent la place des travailleurs, soit parce que les patrons n’étaient pas prêts à assumer les risques technologiques.

Mais même si le marché n’était pas encore prêt, Charles Khaïrallah avait une vision : la robotique serait le marché du futur.

Pour réussir à convaincre les industriels et pouvoir passer en mode commercialisation, l’ingénieur explique qu’il a simplifié son invention et fabriqué des produits dérivés issus de la même technologie. Il a aussi décidé d’entrer sur le marché des robots mobiles, par opposition aux robots industriels fixes, explique-t-il.

Ses premiers robots ont été commercialisés au début des années 2000. Nous avons le meilleur robot mobile du monde, dit-il d’ailleurs avec fierté. Il s’agit de petits robots sur chenilles doubles, armés d’un aspirateur et de caméras rotatives pour l’inspection et le nettoyage de conduits, notamment.

L’autre secteur-clé de l’entreprise est celui des robots-serpents, ou « serpentins ». « J’ai conçu des bras ergonomiques qui assistent l’opérateur dans son travail. C’est une technologie incroyable. » Ces bras servent notamment à la manutention, à la soudure, à la peinture et à l’assemblage.

L’entreprise a aussi réalisé un projet spécialement pour Hydro-Québec, pour sa centrale LG-2 (Robert-Bourassa). Le bras conçu pour la société d’État, nommé Anatergoarm, manipule des poids de 500 kg. Modulaire et portable, il peut être transporté d’un site de travail à un autre. Il permet de travailler dans des endroits restreints, par exemple sous le rotor des turbines.

Cette création a remporté en 2011 le Prix Innovation en santé et sécurité au travail de l’Association pour le développement de la recherche et de l’innovation du Québec.

Plus tard, l’entreprise québécoise a réalisé pour Pratt & Whitney un bras d’assistance utilisé pour des travaux effectués à l’intérieur des moteurs d’avion. Elle en a ensuite vendu à la société française Airbus.

Ce qui passionne Charles Khaïrallah dans la robotique ? La technologie. Celle qu’il a créée, fondée sur la modularité, était et demeure particulièrement innovante.

« Penser la robotique sous l’angle de l’architecture modulaire, c’était tout à fait nouveau à l’échelle mondiale. C’était un grand défi. J’étais parmi les pionniers. » Cette technologie modulaire a été baptisée ANAT (Articulated Nimble Adaptable Trunk) par son créateur.

Car aux débuts de Charles Khaïrallah, la robotique était essentiellement rigide, dit-il : le robot était installé dans l’entreprise et sa configuration demeurait fixe. On pouvait toutefois en changer le programme pour réaliser d’autres tâches.

« Moi, j’ai rendu programmable la mécanique du robot : on change la forme du robot à sa guise, c’est comme un lego industriel », illustre-t-il. Avec ses modules en forme de « U » et de « H », il est possible de créer une infinité de robots, en fonction des besoins précis de l’entreprise. « On enlève des modules, on en ajoute, selon qu’on le veuille plus long ou plus court. Cela offre beaucoup de flexibilité », explique-t-il. On peut prendre un module et le brancher dans un autre, ou encore dans un moteur, et créer ainsi un autre robot. « Il faut viser l’infini, dit-il. Nous fabriquons un robot qui peut tout faire, tout en étant spécialisé pour chaque tâche. »

Modèle d’affaires

Cette façon de faire est aussi au fondement du modèle d’affaires de l’entreprise, qui lui réussit.

Au lieu de développer des produits spécifiques et de leur chercher un marché, Charles Khaïrallah a développé sa technologie de la modularité. Lorsqu’un client le sollicite pour un besoin particulier, il crée le robot à l’aide de cette technologie. Ainsi, l’entreprise n’est pas limitée par le marché et est adaptable non seulement au secteur industriel, mais aussi à celui du jeu, de l’éducation ou encore au domaine médical.

La robotique exige des sommes importantes, car les pièces coûtent très cher, soutient le président, qui souligne que construire un robot coûte environ 100 000 dollars. « On ne peut pas fabriquer des produits sans être sûr qu’ils se vendront », souligne l’inventeur.

Chaque produit est brevetable séparément, parce qu’il est en lui-même un produit innovant, renchérit-il. Bref, l’entreprise peut offrir du « sur-mesure » pour répondre à un besoin spécifique d’un client et, par la suite, modifier et réadapter son robot.

L’entreprise de Charles Khaïrallah compte de trois à quatre employés, à temps partiel. Robotics Design fonctionne avec un réseau flexible de sous-traitants, car l’usinage et la production des modules des robots se font à l’extérieur de ses murs. Outre le Canada, les produits sont vendus en Italie, en France, en Australie, en Corée du Sud, au Moyen-Orient et en Russie, notamment.

Les avantages des robots?

Les robots mobiles peuvent pénétrer dans des conduits ou des canalisations exigus qui ne seraient pas forcément accessibles autrement. On peut s’en servir là où se trouvent des produits toxiques, nuisibles à l’être humain.

Quant aux bras ergonomiques, leurs avantages sont énormes, juge le président. « On peut compenser la gravité de façon mécanique. L’architecture des modules prévoit qu’ils se supportent mutuellement, comme des arches romaines. » Il est ainsi possible de manipuler des charges lourdes avec un minimum d’énergie, fait valoir le chef d’entreprise.

Ces robots-serpentins sont aussi les seuls à pouvoir opérer là ou il y a des obstacles, avance-t-il : si l’objet à déplacer se trouve sous un obstacle, le bras permet d’aller le retirer et de le déposer sur l’obstacle, contrairement à la méthode des câbles.

En outre, la sécurité est un avantage de taille. Quand l’opérateur actionne le bras, il le fait sans effort physique, sans gestes répétitifs pouvant causer des blessures, notamment les maux de dos. Bref, le travail devient beaucoup plus sécuritaire pour les travailleurs.

Projets spéciaux

Robotics Design et son président ont aussi participé à la création du système de vélos montréalais BIXI, lauréat de plusieurs prix. Ils ont conçu le système de verrouillage unique des bicyclettes, avec une serrure motorisée et un coffre-fort robuste. Alors qu’en France les pertes du vélo libre dues au vandalisme sont de l’ordre de 50 %, elles sont de moins de 1 % à Montréal, soutient Charles Khaïrallah, qui a déposé plusieurs brevets pour cette création.

Il a aussi développé des conteneurs spéciaux pour l’aide humanitaire ou les situations d’urgence. Toutefois, ce projet, réalisé pour une entreprise qui a été vendue dans l’intervalle, n’a finalement pas été mis en marché.

Ce conteneur, de type industriel, peut être ouvert simplement en pressant un bouton : il se déploie alors en trois conteneurs, se transformant en hôpital mobile, en école ou encore en une habitation de trois pièces. Les installations sanitaires sont comprises : il suffit de brancher l’eau et le courant électrique, et tout est fonctionnel. Et si l’on appuie sur le même bouton à nouveau, il redevient contenant unique, prêt à être transporté par camion, par bateau ou par avion, explique l’inventeur, qui souligne : « On peut ainsi construire un village en une heure. »

Et les robots de l’avenir?

Robotics Design travaille actuellement sur un robot démineur utilisé pour neutraliser des explosifs. Charles Khaïrallah estime que sa technologie est particulièrement bien adaptée à cette fin. Mais en entrevue, il confie avoir certaines réticences, car il ne veut en aucun cas que ses robots puissent être des machines de guerre.

Il a d’ailleurs une foule d’autres projets dans ses cartons pour son entreprise, notamment d’autres projets de robots inspecteurs, allant au-delà des conduits de ventilation, ou encore des robots capables de filmer sous l’eau. Bien dans l’air du temps, il dit également travailler sur des concepts destinés aux voitures électriques.

Et tant qu’à y être, pourquoi pas des voitures volantes ? « Nous avons amorcé la conception d’une technologie super avancée pour des voitures volantes, qui combine la technologie des voitures électriques avec celle des drones intelligents. »

L’avenir de la robotique, « c’est d’être énorme. On va en voir partout », dit-il.

Selon lui, la mentalité des industriels commence à changer. Ils voient qu’ils n’ont pas le choix : soit ils vont fermer leur entreprise, la déménager, ou… utiliser les robots ! Conscient que leur présence aura des effets sur la main-d’œuvre, l’homme d’affaires croit que les travailleurs se réorienteront vers d’autres secteurs.

Si l’apogée de la robotique n’est pas encore arrivé, il est tout proche, selon Charles Khaïrallah, qui décrit un monde pas si lointain où il y aura un robot dans chaque maison et, dans les rues, des voitures qui avancent toutes seules. Et ce n’est sûrement pas tout : comme il le dit si bien « la seule limite, c’est l’imagination ! »

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.