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Énergie

Keystone XL - Un projet à l'avenir toujours incertain

Lorsque le nouveau président américain Donald Trump a donné son feu vert au pipeline Keystone XL dès son entrée en poste, plusieurs ont cru à la concrétisation de ce projet, dans les cartons depuis près de dix ans. Depuis lors, la réalité économique, la mobilisation populaire et les impératifs environnementaux continuent cependant de brouiller les cartes. Le pétrole s’écoulera-t-il un jour dans ce tuyau de 2 000 kilomètres ?

par Karl Rettino-Parazelli

Face aux caméras dans le Bureau ovale, entouré des membres les plus influents de son administration, Donald Trump a une grande nouvelle à annoncer en cet avant-midi du mois de mars 2017. « C’est un moment historique pour l’Amérique du Nord », déclare-t-il solennellement en donnant son aval au projet d’oléoduc Keystone XL.

Dans les heures qui suivent, le premier ministre canadien, Justin Trudeau, fait écho à cet enthousiasme en saluant la décision du nouvel occupant de la Maison-Blanche. Ce pipeline devant relier l’Alberta à l’État du Nebraska pour acheminer le pétrole des sables bitumineux jusqu’aux raffineries du Texas permettra, dit-il, de stimuler la croissance économique du Canada.

Ce jour-là, l’industrie pétrolière albertaine a effectivement toutes les raisons de se réjouir. Le projet présenté pour la première fois en 2008, freiné par les opposants et le processus de réglementation, puis rejeté par le président Barack Obama, semble de nouveau sur les rails grâce à des appuis politiques provenant des deux côtés de la frontière.

Pourtant, près de six mois après ce que Donald Trump a décrit comme un « grand jour », l’histoire se répète. Le projet affronte encore des vents contraires et son avenir est toujours aussi incertain.

Clients hésitants

L’incertitude entourant le projet Keystone XL, qui doit permettre de transporter 830 000 barils de pétrole par jour, s’est accentuée au cours de l’été lorsque le promoteur du projet, l’entreprise TransCanada, s’est mis à chercher de nouveaux producteurs intéressés par la capacité de transport du pipeline. Le 27 juillet, l’entreprise a annoncé qu’elle souhaitait trouver des clients prêts à s’engager pour le transport de 225 000 barils par jour. Puis, au début de septembre, elle a prolongé jusqu’à la fin d’octobre son appel aux parties intéressées, justifiant cette décision en invoquant l’impact de l’ouragan Harvey sur les raffineries situées en bordure du golfe du Mexique.

Toutefois, ce n’est pas tout, estime le doyen de l’École de gestion de l’Université de l’Alberta, Joseph Doucet. « Il y a moins de certi-tude dans les propos des dirigeants de TransCanada au sujet de la construction du pipeline Keystone XL, observe-t-il. Le facteur le plus important est sans doute la baisse prévue de la production du pétrole des sables bitumineux dans la foulée de la chute des prix du pétrole. » Le professeur Doucet, spécialiste du secteur de l’énergie, explique qu’un projet de pipeline comme Keystone XL ne verra le jour que si le promoteur et les producteurs appelés à l’utiliser croient qu’il sera exploitable durant des décennies. Le fait que les clients se montrent hésitants à utiliser la capacité de transport du pipeline est donc révélateur de leur état d’esprit, juge-t-il. « Dans la plupart des cas, les contrats signés avec les promoteurs de pipelines sont des contrats garantis. Les producteurs s’engagent à utiliser la capacité de transport et à payer, même si la capacité n’est pas utilisée. S’ils ne sont pas convaincus que d’ici dix ans, leur production de pétrole aura augmenté autant que prévu, ils seront moins enclins à signer un tel contrat. »

Combien de clients TransCanada a-t-elle réussi à attirer jusqu’ici pour utiliser le pipeline Keystone XL, et combien lui en manque-t-il pour que le projet puisse voir le jour ? La société affirme que ces renseignements sont de nature confidentielle.

Mariage naturel

Malgré cette apparente hésitation de la part des producteurs de pétrole, la raison d’être du projet Keystone XL et les besoins auxquels il répond demeurent, fait remarquer Jean-Thomas Bernard, professeur de science économique à l’Université d’Ottawa. Le projet offre à l’industrie albertaine la possibilité d’exporter son pétrole lourd, tout en permettant aux raffineries du golfe du Mexique de recevoir un type de pétrole qu’elles ont l’habitude de traiter. « Il y avait un mariage naturel entre les raffineries du golfe du Mexique et les producteurs des sables bitumineux. Et je ne crois pas que ça ait changé », résume-t-il.

À son avis, la baisse des prix du pétrole entamée en juin 2014, ajoutée à l’explosion de la production américaine du pétrole de schiste – un pétrole léger – ne remet donc pas en cause la pertinence du controversé projet. « Je ne pense pas que la réalité économique ait tant changé, insiste-t-il. À 50 dollars le baril, le pipeline pourra être opérationnel. »

Jean-Thomas Bernard note par ailleurs que Keystone XL et le pipeline Énergie Est, qui doit relier l’Alberta à l’est du Canada en passant par le Québec, ont tous deux pour but d’acheminer le pétrole albertain vers les raffineries américaines. Il estime donc qu’un seul des deux projets pourrait être nécessaire. Or, Trans-Canada a demandé et obtenu, au début de septembre, la suspension temporaire de l’évaluation fédérale du projet Énergie Est. Ce revirement pourrait signifier que l’entreprise a choisi de concentrer ses énergies sur Keystone XL, le « premier choix » de l’industrie, avance l’expert.

Tendances lourdes

Le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau, observe quant à lui qu’il existe toujours des « forces importantes » en faveur du projet, à commencer par la vente de produits pétroliers qui se maintient à un niveau élevé. « Chez les raffineurs, dans les stations-services, chez les concessionnaires automobiles, l’effet des politiques climatiques ne se fait aucunement sentir. La demande est très forte pour les produits pétroliers », constate-t-il.

« Il est très difficile de prévoir avec exactitude les conséquences possibles des véhicules électriques, des politiques climatiques ou de tout autre élément qui nous éloigne du paradigme pétrolier, poursuit le professeur. Comme il y a beaucoup d’inertie dans les manières de penser, notamment parce que les ventes de pétrole demeurent bonnes, le soutien à des projets tels que Keystone XL semble se justifier du point de vue financier. »

De son côté, TransCanada demeure convaincue de la pertinence de son projet d’oléoduc. La demande de pétrole brut lourd sur la côte américaine du golfe du Mexique se maintient, et l’appui des clients à l’égard du projet demeure, explique l’entreprise dans une déclaration écrite. « Les États-Unis continuent d’importer quotidiennement plusieurs millions de barils de pétrole brut en provenance du Moyen-Orient, du Venezuela et d’autres marchés étrangers dont les réserves sont restreintes ou en déclin, souligne le porte-parole Tim Duboyce. La côte américaine du golfe du Mexique est un marché naturel pour le pétrole produit ici, au pays. »

Pour leur part, les pétrolières du Canada n’ont pas l’intention de ralentir le rythme, malgré les soubresauts des dernières années. En juin, l’Association canadienne des producteurs pétroliers a fait savoir que l’industrie comptait faire passer sa production à 5,1 millions de barils de pétrole par jour d’ici 2030, soit 1,2 million de barils de plus que le niveau actuel.

Opposition tenace

Si les arguments économiques tiennent toujours la route aux yeux de certains, d’autres obstacles se dressent malgré tout face à Keystone XL. TransCanada doit encore faire approuver son tracé par les autorités du Nebraska, des groupes d’agriculteurs et des communautés autochtones demeurent farouchement opposés au projet et les environnementalistes n’ont pas dit leur dernier mot.

« Tant que le projet ne sera pas mis en œuvre, je pense qu’il est tout à fait légitime d’espérer que les gouvernements [canadien et américain] reviennent à la raison et le rejettent, ou que la mobilisation permette de le bloquer », affirme le responsable de la campagne Climat et énergie chez Greenpeace Canada, Patrick Bonin. « TransCanada a de la difficulté à trouver des clients pour transporter le pétrole des sables bitumineux dans son pipeline. Ce n’est pas étranger à la nouvelle réalité mondiale », plaide-t-il, évoquant notamment l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat ainsi que la popularité croissante des énergies vertes.

« Malheureusement, depuis son arrivée au pouvoir, Justin Trudeau maintient un discours totalement incohérent, en disant être guidé par la science du climat tout en approuvant des projets de pipeline qui nous font reculer et qui mettent en péril les objectifs de l’Accord de Paris, déplore Patrick Bonin. Plus on avance dans le temps, plus la réalité des changements climatiques est comprise, moins le projet a de chances d’être construit », ajoute-t-il toutefois.

Selon Pierre-Olivier Pineau, de HEC Montréal, il est effectivement possible que la ferveur des opposants finisse par avoir raison de Keystone XL. Ces derniers pourraient même rendre service à TransCanada, glisse-t-il : s’ils retardent le projet et que la demande de pétrole se met à chuter plus rapidement que prévu, ils éviteront à l’entreprise la construction d’un coûteux pipeline qui ne sera alors plus nécessaire.

Au final, ce sera toutefois à TransCanada de considérer tous les facteurs en jeu et de décider si ce projet, évalué à près de 8 milliards de dollars américains, doit être réalisé, rappelle Joseph Doucet, de l’Université de l’Alberta. « La décision de l’entreprise aura une incidence importante sur son avenir », prévient-il.

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