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De la difficulté d’être pape

Petite, j’aimais bien jouer au pape. C’était la grande époque de Jean XXIII, le premier pape libéral de l’Histoire, père du concile Vatican II, la révolution tranquille de l’Église catholique, dont on parlait tous les jours au pensionnat.

Par Lise Ravary

Au début des années 1960, Jean XXIII était une rock star pour les jeunes croyants. La messe à gogo, c’est lui. Le rangement au placard de l’Histoire des habits de sœurs et de la messe en latin, c’est lui. Aujourd’hui, la modernisation de l’Église qu’a amenée Vatican II est remise en question par certains conservateurs. Le pape Benoît XVI, qui a participé au concile en tant que jeune prêtre, a ressuscité la messe en latin, au grand bonheur des traditionalistes… et des amateurs de théâtre. 

Mais retournons dans la nef de mes souvenirs…

Affublée d’un kit papal en papier crêpe et d’une mitre en carton fabriquée à partir des boîtes de chaussures de ma mère, je disais la messe – en latin – dans le sous-sol, imaginant derrière moi (à l’époque, les prêtres tournaient encore le dos à la foule) la place Saint-Pierre remplie de fidèles en plein délire spirituel tandis que mes seuls parents, agenouillés sur mes ordres, faisaient semblant de prier.

Je suis très reconnaissante à mes parents de ne m’avoir jamais dit que je ne pouvais pas être pape, étant née fille. Ni que ce jeu était parfaitement ridicule – en tout cas, certainement aux yeux de mon père, mécréant et fier de l’être, qui ne pouvait piffer l’Église catholique, réformée ou pas.

Ma période religieuse n’a pas duré très longtemps. Je me suis désintéressée de l’Église vers la 7e année, quand les religieuses ont commencé à me chuchoter à l’oreille que j’avais peut-être la vocation. Elles me disaient d’écouter la voix de Dieu dans mon cœur, la nuit, au creux de mon petit lit en fer blanc, au milieu d’un dortoir plus que centenaire.

Or, je n’entendais que sœur Marie-Rose ronfler dans sa cellule. 

Jouer au pape a fait son temps… Adepte de l’émission Les hommes volants, je me suis ensuite projetée dans le rôle d’une parachutiste. Quelques années plus tard, je cherchais à imiter mon idole, Keith Richards, des Rolling Stones.

C’est toujours mon idole.

En vérité, en vérité, je n’avais pas la vocation.

Fascinant Vatican

Toutefois, ma fascination pour le pape a survécu au temps, même quand je me suis convertie au judaïsme, il y a 20 ans. J’ai toujours suivi les affaires du Vatican avec intérêt. Le pape, à bien des égards, est le personnage le plus puissant sur terre. Toutes les portes, sauf peut-être celles de la Corée du Nord, s’ouvrent devant lui. Même celles du paradis. Les 266 papes de l’Histoire ont tous joué un rôle dans les affaires temporelles du monde.

Personne ne peut nier, par exemple, que Jean-Paul II a joué un rôle clé dans la chute du communisme.

Que le pape soit élu au terme d’un show de boucane ne lui enlève aucun prestige. Quelle autre institution a traversé relativement intacte les deux derniers millénaires ? Toute l’histoire de l’Occident est liée à la papauté, au christianisme, pour le meilleur et pour le pire.

La papauté a survécu à des schismes majeurs, à sa période dite de « pornocratie pontificale » – le nom donné à la déchéance morale de la papauté au Xe siècle, aux papes de la Renaissance, notamment au vilain Alexandre VI, révélé comme un des grands méchants de l’Histoire dans la série Les Borgia (le pape était joué de manière délicieusement sinistre par Jeremy Irons. Son fils illégitime Cesare, un être cruel et dégénéré, réputé avoir inspiré Le Prince de Machiavel, était incarné par le Québécois François Arnaud).

Le mot népotisme, de l’italien nepote, qui signifie « neveu », a été créé pour décrire la tendance qu’avaient, naguère-jadis, les évêques et les papes, à pistonner les membres de leurs familles – qu’on appelait cardinaux-neveux – sans égards au mérite ou au processus de nomination. Ainsi, Alexandre VI, encore lui, a nommé son fils Cesare, cette sacrée fripouille, cardinal à l’âge de 18 ans. Urbain VIII a élevé trois de ses neveux au rang de cardinal.

C’est la réforme protestante qui a mis fin à ces pratiques.

L’esprit du renouveau

Chose certaine, être pape devait être plus amusant avant le concile de Trente, convoqué par le pape Paul III en 1542 pour répondre aux 95 thèses de Luther, l’ennemi numero uno de la papauté – ex-æquo avec Henri VIII d’Angleterre, pays dont le divorce d’avec Rome remonte à 1530.

Tenir un concile est une pratique périlleuse pour un pape : c’est la seule institution sur terre qui lui soit supérieure. Paul III, un réformateur, a vu, avec dépit, l’Église persister dans la voie pure et dure de la Contre-réforme, en profitant au passage pour nettoyer les écuries d’Augias.

N’empêche, le pape a toujours vécu dans un luxe inouï, couvert d’or et d’hermine, entouré de serviteurs, de somptueux jardins privés et des plus grandes œuvres d’art de l’humanité.

Jusqu’au pape actuel, le tout simplement nommé François, en l’honneur de Saint-François d’Assise, l’ami des pauvres et des animaux, qui refuse de porter la mozette papale en velours rouge bordée d’hermine, a remplacé les flâneurs Gucci rouges de Benoît XVI par de bonnes vieilles godasses noires, répond lui-même au téléphone, et vit sobrement à la résidence Sainte-Marthe au lieu d’occuper les appartements pontificaux du Palais du Vatican. Plusieurs voient en lui un réformateur à la manière de Jean XXIII. Celui qui fut le secrétaire du bon pape Jean, Mgr Loris Francesco Capovilla, a dit en 2014 : « François, c’est le pape Jean redivivus, redevenu vivant », rapportait le magazine Le Point.

Pourtant, au travail, on le dit dur, tranchant, impitoyable avec ses ennemis. N’a-t-il pas dénoncé publiquement, avec âpreté, le train de vie de millionnaires de certains cardinaux ? Il serait tout le contraire du pape émérite Benoît XVI, toujours sérieux… comme un pape, mais, derrière sa froideur toute germanique, l’homme est bon et doux, affirment ceux qui le connaissent bien.

Mais ne soyons pas dupes : adepte de la simplicité volontaire ou non, le pape demeure le pape, garant de la pureté doctrinale. Il a beau avoir un compte Twitter, il ne va pas permettre l’avortement demain matin, ou retirer à l’homosexualité son odeur de soufre dans l’Église.

Lors de son voyage aux États-Unis, en 2015, François a rendu une visite privée à Kim Davis, cette greffière du Kentucky qui a fait de la prison pour avoir refusé d’émettre des certificats de mariage à des couples de même sexe. Dans l’avion du retour, il a expliqué aux journalistes que l’objection de conscience fait partie des droits de la personne. Et, du même souffle, que les femmes n’accéderont pas à la prêtrise.

Ce jour-là, on a découvert le côté non givré du pape François.

Que cela étonne ne cessera jamais de m’étonner.

Par contre, personne ne fut plus ferme que lui dans la condamnation des prêtres pédophiles qui « dépouillent les innocents de leur dignité », décrétant, à l’instar de Benoît XVI, que les évêques doivent signaler les cas d’abus dans leur diocèse aux autorités policières et qu’ils sont passibles de révocation s’ils se rendent coupables de « négligence dans l’exercice de leurs fonctions » en ce qui a trait aux « abus sexuels sur des mineurs et des adultes vulnérables ». Malgré cela, les fidèles ont peine à pardonner à l’Église d’être restée passive alors qu’elle savait ce qui se passait dans ses dortoirs, la nuit.

Pendant ce temps, au Québec…

On aura beau dire, on aura beau faire, même dans un Québec décatholicisé, le pape continue d’en mener large. Des émissions humoristiques comme Ici Laflaque et l’excellente À la semaine prochaine en font un personnage récurrent et, même quand ils se moquent de lui, une certaine tendresse transparaît.

Quand Denis Coderre a rencontré le pape François, en moins d’une minute – durée des rencontres lors des audiences générales –, il l’a invité à venir à Montréal pour les fêtes du 375e anniversaire. Invitation réitérée par le premier ministre Couillard et par l’archevêque de Montréal, Mgr Lépine.

La dernière visite d’un pape au Québec remonte à 1984, quand Jean-Paul II, le « pape voyageur », s’était rendu à Montréal, Trois-Rivières et Québec. La plus importante visite d’un chef d’État étranger au Québec depuis celle de Charles de Gaulle en 1967.

Partout, sur les routes, dans les gares, sur les trottoirs, des centaines de milliers de Québécois ont accueilli Jean-Paul II comme si les horloges s’étaient arrêtées en 1950, avec ferveur et enthousiasme, toutes querelles mises de côté le temps de ce bienheureux voyage. Comment oublier Céline Dion et sa colombe papale ?

Si le pape François acceptait l’invitation de venir à Montréal en 2017 – n’y comptez pas trop –, je me demande si l’accueil serait aussi chaleureux qu’alors. Les scandales de prêtres pédophiles, que l’Église a mis beaucoup trop de temps à reconnaître et à condamner, et son attitude intransigeante envers les homosexuels, la contraception, l’avortement et le rôle limité des femmes dans l’Église ont mis beaucoup d’eau dans le gaz des relations entre le Québec moderne et le Vatican.

Un Québec toujours en colère contre l’Église et contre la religion en général se laisserait-il séduire par le pape actuel qui, soyons francs, détonne quand il rencontre Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, qui est juif, pour parler de lutte contre la pauvreté, quand il se porte garant de 21 réfugiés syriens en Italie, tous musulmans sauf deux (ce qui a choqué bien des catholiques), quand il rencontre le patriarche de Constantinople, Bartolomeos 1er, une première depuis le Grand Schisme d’Orient en 1054, quand il déclare que les Juifs n’ont pas besoin de se convertir pour entrer au Paradis, quand il condamne le narcissisme théologique de l’Église et sa spiritualité mondaine, quand il place l’Évangile avant le dogme ?

Je crois que de nombreux catholiques seraient au rendez-vous pour rencontrer ce pape hors-norme, plus proche de Jean XXIII, dont le concile Vatican II a contribué à libérer la société québécoise de l’emprise d’une Église dominatrice et intransigeante, que de Jean-Paul II, un conservateur avéré, malgré son ouverture au monde et son charisme.

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