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Au pays des Inuits : des coopératives à succès

Avant que les minières ne s’y installent, avant que le gouvernement n’élabore un plan pour le développer, des coopératives prospéraient dans le Nord du Québec. Regroupées dans la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec, leur chiffre d’affaires s’élève à plus de 300 millions de dollars. FORCES dresse le portrait de ces coopératives à succès à travers le regard d’un de leurs dirigeants, Sokchiveneath Chhoan.

Un milliard d’hommes et de femmes sont membres d’une coopérative. Dix-huit millions au Canada, soit plus de la moitié de la population ! Les coopératives canadiennes ont des actifs qui s’élèvent à 252 milliards de dollars, et emploient 155 000 personnes. Selon une étude québécoise, 62 % des nouvelles coopératives sont toujours en activité après 10 ans d’existence, alors que c’est le cas de seulement 44 % des nouvelles entreprises privées.

À n’en pas douter, les coopératives sont un succès, et pas seulement au Canada et au Québec : l’onu estime qu’elles font vivre, directement ou indirectement, trois milliards d’êtres humains. On les retrouve partout et dans tous les secteurs d’activité : l’habitation, le commerce de détail, l’agriculture, la fabrication, les garderies, les services de santé et, bien sûr, l’épargne et le crédit ! Qu’est-ce qui explique une telle réussite ? forces a posé la question à l’un des dirigeants de la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec, un exemple de cette réussite.

La coopération dans l’ADN

La première fois que j’ai rencontré Sokchiveneath Chhoan, yeux bridés, cheveux noir jais, j’étais convaincue qu’il était Inuit. Or, le directeur principal du développement économique de la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec est Cambodgien d’origine. Il a souri quand je lui ai fait part de ma surprise, car la méprise est fréquente. « Cela prouve bien que les ancêtres des Inuits sont venus d’Asie », m’a-t-il dit dans un pur accent québécois.

Sokchiveneath Chhoan est un rescapé du régime sanguinaire de Pol Pot, qu’il a fui en 1979 avec sa mère et des milliers d’autres « boat people ». Il avait neuf ans à son arrivée au Québec. À 21 ans, alors qu’il étudiait à hec, il fait un stage à la Fédération des co-opératives du Nouveau-Québec. Il ne l’a pas quittée depuis. Il a 42 ans aujourd’hui, et a donc passé la moitié de sa vie au service des coopératives du Nouveau-Québec, et il en est fier. « Nous, les Asiatiques, nous sommes comme les Inuits, c’est dans notre adn de travailler ensemble, de nous aider les uns les autres, et c’est la raison d’être de nos coops. »

Ce que membre veut, Dieu le veut !

La Fédération des coopératives du Nouveau-Québec regroupe les coopératives des 14 villages du Nunavik, situés le long des baies d’Hudson et d’Ungava. Sur les 12 000 habitants du Nunavik, 8 900 font partie d’une coopérative, soit 75 %. Un taux record ! C’est en 1959 qu’une première co-opérative est mise sur pied, un magasin général, pour briser le monopole des comptoirs de la Baie d’Hudson (aujourd’hui Northern Stores), qui pratiquaient des prix exorbitants. Suit une coopérative de distribution de sculptures, pour éliminer les généreuses commissions versées aux intermédiaires. Chaque fois qu’un nouveau besoin se faisait sentir, les Inuits créaient une coopérative pour y répondre.

Certains de leurs projets exigeant des moyens financiers importants, les Inuits décident, en 1967, de mettre en commun leurs ressources en fondant la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec (fcnq). C’est ainsi qu’ils ont pu se doter d’un service d’approvisionnement et de distribution de mazout et d’essence, auquel se sont greffés, avec le temps, des entreprises de construction et de transport maritime, des hôtels, une agence de voyage, des camps touristiques de chasse et de pêche, des bureaux de poste, des immeubles à bureaux, des caisses populaires, un centre de formation et, tout récemment, un réseau de câblodistribution. La fcnq est partout ! Seul le transport aérien, monopole de la société Makivik, lui échappe.

Pas étonnant qu’en 45 ans d’existence, son chiffre d’affaires soit passé de 1,1 à 312 mil-lions de dollars, 230 millions provenant de la Fédération et 82 millions des coopératives locales. Bien évidemment, les sommes al-louées aux Inuits par la Convention de la Baie James et du Nord québécois ont contribué à cet essor en leur donnant les moyens de leurs ambitions. Mais même avant la signature de la Convention, les coopératives florissaient déjà au Nunavik, car la coopération est au coeur de la culture des Inuits. « Partager était leur mode de survie avant l’arrivée des Blancs, explique Sokchiveneath Chhoan, et l’idée de se soutenir mutuellement en cas de difficultés, de mettre en commun les profits et les pertes, leur était familière. »

Et des profits, il y en a eu : 12 millions de dollars en 2011, que les Inuits se sont partagés sous forme de ristournes qui les ont enrichis individuellement, mais aussi collectivement, fait valoir Sokchiveneath Chhoan. « Quand un service est offert par la coopérative, l’argent reste au Nunavik, il ne s’en va pas dans les poches d’actionnaires du Sud qui n’ont aucun intérêt à développer le Nunavik. »

Mais il y a aussi des pertes, car certains services de la fcnq sont déficitaires. C’est le cas de la câblodistribution. « J’avais prévenu les membres qu’on serait dans le rouge, mais ils m’ont dit d’aller quand même de l’avant, car on ne peut se passer d’Internet de nos jours », se rappelle Sokchiveneath Chhoan.

Même chose pour les services financiers. Jusqu’à 2007, la cibc était la seule banque à desservir le Nunavik, avec sa succursale de Kuujjuaq. Elle avait toujours refusé d’ouvrir des succursales dans d’autres villages du territoire, jugeant l’opération non rentable. Avec l’appui financier de Desjardins, la fcnq a donc mis sur pied la Coopérative de services financiers du Nunavik. Six des quatorze villages du territoire ont maintenant leur caisse populaire et 60 % des habitants du Nunavik un compte bancaire, alors qu’auparavant, ils étaient réduits à cacher leur argent sous le matelas. Mais ces caisses sont déficitaires de 500 000 dollars par année, un déficit que la fcnq éponge, car, comme pour Internet, les membres considèrent les caisses comme essentielles. « Si l’administration régionale Kativik et la société Makivik déposaient leur argent dans nos caisses, cela nous aiderait grandement à réduire notre déficit, confie Sokchiveneath Chhoan, mais elles restent fidèles à la cibc ! » Retombée inattendue de la mise sur pied de caisses populaires, des Inuits sont en train de se constituer un fonds de pension en accumulant des parts sociales, avantage non négligeable dans une société où la pauvreté est endémique.

Après Internet et les caisses, les membres voudraient maintenant que leur fédération leur offre un service d’information sur la santé via leur réseau de télé communautaire. Il y a de fortes chances que la fcnq obtempère, car dans une coopérative, « ce que membre veut, Dieu le veut » !

À la recherche de partenaires

Mais la fcnq est aujourd’hui victime de son succès : «Nous offrons à nos membres 12 services différents, cela devient difficile à gérer. Nous avons atteint notre plein potentiel. Il nous faut maintenant partager autrement, trouver des partenaires. » Cette analyse, Sokchiveneath Chhoan l’a appliquée à la création de la Schefferville Petro Inc. Pour approvisionner en produits pétroliers cette ville en pleine croissance sous l’impulsion du boom minier, la fcnq s’est jointe aux Naskapis et aux Innus au sein d’une société en commandite. « Si un géant comme Shell ou Imperial veut entrer sur ce marché, nous serons capables de lui faire concurrence », affirme le gestionnaire. La fcnq cherche aussi un partenaire pour ériger un mini barrage à Puvirnituq. Hydro-Québec ayant montré peu d’intérêt, elle négocie actuellement avec Genivar, et les discussions vont bon train. S’associer à des partenaires, c’est ainsi que la fcnq entrevoit son développement futur et celui du Nunavik.

Le boom minier et le Plan Nord

Pour l’heure, le développement du Nunavik passe par les minières. L’entente signée entre Xstrata et les dirigeants Inuits pour exploiter la mine Raglan a jusqu’ici rapporté 100 millions de dollars à leurs collectivités. La fcnq n’est pas en reste. Elle a décroché le contrat de construction des 210 chambres qui logent les employés de la mine et s’apprête à construire la récréathèque. Adriana et Oceanic Iron Ore négocient actuellement des ententes pour exploiter d’autres sites. D’autres millions vont pleuvoir sur le Nunavik.

Si le gouvernement péquiste donne suite au Plan Nord et que ce dernier est à l’image du boom minier, les Inuits ont gagné le gros lot ! Pourtant, Sokchiveneath Chhoan est partagé. Il reconnaît que le Plan Nord va créer des occasions d’affaires extraordinaires pour les Inuits, mais croit qu’il va aussi aggraver la crise de la main-d’oeuvre qui sévit au Nunavik. « Quand une -compagnie minière offre 450 dollars par jour à un travailleur, aucune coopérative ne peut rivaliser avec elle. Le taux de roulement de notre main-d’oeuvre est déjà de 300 %, alors, imaginez ce que ce sera avec le Plan Nord ! » ajoute-t-il.

Sans compter que le Plan Nord ne résoudra pas les problèmes sociaux du Nunavik : « Il faudrait appliquer le Plan Nunavik avant le Plan Nord ! » dit-il avec conviction. Le Plan Nunavik, c’est ce plan que les leaders Inuits ont déposé en 2010 et qui énonçait les conditions de leur appui au Plan Nord. La première, c’était que le gouvernement s’engage à consacrer des sommes importantes, et sur une longue période, pour lutter contre les maux qui gangrènent les communautés du Nord : violence, toxicomanie, crise du logement, pauvreté, maltraitance des enfants, et piètre qualité des services de santé et d’éducation (makivik.org/fr/building-nunavik/le-plan-nunavik).

Quoiqu’il advienne, le Plan Nord ira de l’avant selon Sokchiveneath Chhoan. « L’Asie a soif de minerais, et si on n’embarque pas dans le train, dans cinq ou dix ans, il sera trop tard. » Il espère simplement que le régime de redevances sera révisé afin que les populations retirent le maximum de l’exploitation minière, et que les droits des autochtones sur leur territoire seront respectés. « Vous savez, quand les compagnies partent, il ne reste que de grands trous dans le paysage. Mais si elles font affaire avec nos coopératives, on aura au moins la certitude que l’argent restera dans le Nord et contribuera au développement du peuple du Nunavik. Et la fcnq est prête à assumer cette responsabilité, fidèle au premier mot de sa devise : Atautsikut, ensemble. « Ensemble, travaillons au développement de notre peuple, sans que personne ne soit laissé pour compte. » ×

La Fédération des coopératives du Nouveau- Québec (FCNQ)

= Regroupement des coopératives des habitants du Nunavik
= Revenus : 312 M$ (230 M$ issus de la FCNQ et 82 M$ des coopératives locales)
= Valeur des actifs mobiliers : 342 M$
= 555 employés, dont 180 au siège social de Baie-d’Urfé et 375 au Nunavik.
= Filiales : Coopérative de services financiers du Nunavik, Voyages FCNQ, FCNQ Construction, Taqramut Transport, Hôtels des coopératives du Nunavik, Aventures Arctiques, Nunavik Petro Inc., Schefferville Petro Inc.
= Services : câblodistribution, poste, location de bureaux, vente et mise en marché d’art inuit, formation en gestion et en vérification comptable.

Le Nunavik

Superficie
507 000 km² au nord du 55e parallèle, l’équivalent de l’Espagne.

Habitants
12 000, répartis dans les 14 villages côtiers des baies d’Hudson et d’Ungava. Le plus grand est Kuujjuaq (2 400 résidents) et le plus petit, -Aupaluk (moins de 200 résidents).

Institutions
L’Administration régionale Kativik (ARK), qui offre tous les services gouvernementaux.
La Société Makivik, qui gère les millions de dollars de la Convention de la Baie James.

Quelques mots en inuktitut

Ulaakut : bonjour
Nunavik : « le territoire où vivre » ou « la grande terre »
Nunavimmiut : habitant du Nunavik.
Kativik : « endroit où l’on va pour se rassembler »
Makivik : s’élever
Atautsikut : ensemble

LA FORCE DE LA COOPÉRATION

Dans le monde
= 1 milliard de membres répartis dans plus de 90 pays.
= 100 millions d’employés, 20 % de plus que les multinationales
= Les revenus combinés des 300 plus grandes coopératives atteignent 1 000 G$, presque autant que le PIB (produit intérieur brut) de l’Espagne
= Les coopératives financières servent 857 millions de personnes, 13 % de la population mondiale. Au Canada
= 18 000 000 de membres, 9 000 coopératives
= Valeur des actifs des coopératives : 252 G$
= 155 000 employés
= Un des taux les plus élevés de membres de coopératives d’épargne et de crédit par habitant, soit 46,2 % Au Québec
= 3 300 coopératives et mutuelles
= 8,8 millions de membres (certains sont membres de plus d’une coopérative)
= 92 000 employés
= 25,6 G$ de revenus
= Valeur des actifs mobiliers des coopératives : 173 G$

Au Canada
= 18 000 000 de membres, 9 000 coopératives
= Valeur des actifs des coopératives : 252 G$
= 155 000 employés
= Un des taux les plus élevés de membres de coopératives d’épargne et de crédit par habitant, soit 46,2 %

Au Québec
= 3 300 coopératives et mutuelles
= 8,8 millions de membres (certains sont membres de plus d’une coopérative)
= 92 000 employés
= 25,6 G$ de revenus
= Valeur des actifs mobiliers des coopératives : 173 G$

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