Canada

Industrie Forestière - Sommes-nous Sortis du Bois?

Après avoir traversé une des pires crises de son histoire, l’industrie forestière canadienne se relève, lentement mais sûrement. Le contexte économique est favorable à l’exploitation et à la vente des produits du bois : la demande des marchés étrangers reprend de plus belle, la devise canadienne perd des plumes face au dollar américain, le baril de pétrole est bon marché. Durant la période sombre des dernières années, les sociétés forestières ont connu une cure d’amaigrissement forcée. Aujourd’hui plus productives que jamais, elles sont prêtes à affronter les défis de la prochaine décennie, et ce, dans de nouveaux marchés, armées d’une nouvelle gamme de produits.

«De manière générale, le marché du bois opérait à plein régime en 2005-2006. Par la suite, nous avons été touchés par quatre éléments principaux qui ont frappé l’industrie de façon spectaculaire », explique l’économiste en chef de l’Association des produits forestiers du Canada (apfc), Jean-François LaRue. Le premier facteur a été l’affaissement du marché immobilier américain, qui a coupé l’industrie de son plus grand marché d’exportation pour le bois d’œuvre.

Ensuite, ce furent les changements technologiques tels la généralisation de l’Internet à haute vitesse, qui a popularisé la numérisation des communications écrites et mené au déclin de la vente de journaux. Ce virage a signé à lui seul la fin d’une grande époque pour l’industrie, car historiquement, les journaux avaient toujours été un acheteur essentiel au sous-secteur des pâtes et papiers. Les emplois perdus dans ce secteur le sont probablement à tout jamais, selon les analystes. Troisième facteur : avec la période de parité du dollar canadien et de la devise américaine, l’industrie perdait un avantage concurrentiel important dans le marché mondial, reculant face à des concurrents en Amérique du Sud, en Finlande et en Suède.

Si l'on ajoute la hausse stratosphérique du prix de l’essence durant cette période, c’est véritablement une « tempête parfaite » qui s’est abattue sur l’industrie des forêts canadiennes. Rappelons qu’à son zénith, ce géant de l’économie canadienne employait plus de 300 000 travailleurs au Canada. Une décennie plus tard, on n’en dénombre plus que 190 000… une perte majeure d’emplois qui représentaient, pour la plupart, des métiers bien rémunérés avec de bons avantages sociaux et des régimes de retraite enviables.

Le retour des conditions gagnantes

Après ces années sombres, nous assistons actuellement au retour de facteurs très favorables, indique Jean-François LaRue : « Comme le marché américain de l’habitation, le prix du bois est à la hausse ; le taux de change, en forte baisse, nous redonne un avantage concurrentiel. Si l’on y ajoute la baisse des coûts en énergie et l’augmentation de la demande, les perspectives sont excellentes [pour l’avenir] même si elles ne sont pas encore idéales. » Il demeure que la crise a fait des dégâts, surtout auprès des travailleurs. « C’est certain que nous avons perdu beaucoup d’emplois, mais en échange, nous avons amélioré la performance des usines en activité, souligne Jean-François LaRue. Elles ont amélioré leur productivité de 3 % entre 2007 et 2013, ce qui représente trois à quatre fois la hausse de productivité des entreprises en général au pays. » Et, dans ce contexte, une réalité incontournable se démarque : le spectaculaire marché chinois.

Entre 2003 et 2013, la croissance des commandes de la Chine pour le bois canadien, surtout dans l’Ouest, comme en Colombie-Britannique, a augmenté de 375 %. Bien que la demande chinoise ralentisse quelque peu dernièrement, celle des États-Unis reprend de plus belle, retour encourageant de la part de ce marché d’exportation traditionnellement le plus important. Ces changements positifs se traduisent en chiffres réels. En décembre dernier, les entreprises forestières de l’Ouest du pays, fortement influencées par la demande chinoise, ont connu une hausse de 50,4 % de profits par rapport à 2013 : 170 millions de dollars en comparaison avec 113 millions douze mois auparavant. À l’est, les sociétés forestières ont connu des pertes de 132 millions de dollars en 2014, ce qui est tout de même une nette amélioration par rapport à 2013, où le chiffre était de 558 millions.

Les défis à venir

Malgré les bonnes nouvelles, il y a toutefois encore des points de pression, rappelle l’économiste en chef de l’apfc. « L’ère du numérique n’est pas appelée à disparaître, donc l’industrie doit se transformer. La seule manière de continuer à être concurrentiel, c’est d’adopter le plan de match suivant : tout d’abord, développer de nouveaux produits et conquérir de nouveaux marchés. Ensuite, améliorer encore davantage notre performance environnementale (déjà considérée comme la meilleure au monde), actuellement de 35 %. Enfin, il faut s’attaquer au défi des ressources humaines, qui est énorme. En effet, il y aura une vague massive de mises à la retraite d’ici 2020 dans le secteur. L’industrie aura besoin de 120 000 employés (60 000 nouveaux, 40 000 de remplacement et 20 000 pour les nouveaux débouchés), si les conditions actuelles continuent d’être aussi favorables. » La demande pour des travailleurs sera la plus criante dans le secteur de la transformation, où les usines auront besoin d’ingénieurs, de chimistes, d’opérateurs de machineries lourdes ayant des connaissances très avancées, ce qui représente des emplois intéressants et bien rémunérés.

Jean-François LaRue lance toutefois un avertissement : -« Con-cer-nant la compétitivité, il ne faut pas être naïf : il existe toutes sortes de façons de contourner les règles du commerce international. Il faut que le gouvernement canadien et ceux des provinces se penchent sur la manière d’appuyer l’industrie forestière afin qu’elle puisse développer de nouveaux produits, tout en lui permettant de maintenir ses assises solides dans le marché mondial. »

Une injection dans la recherche et le développement

La mission consistant à ajouter de la valeur à nos produits forestiers, tout en contribuant à améliorer les processus et réduire les coûts de production revient en grande partie à FPInnovation, dont le siège social est à Montréal. Pierre Lapointe, président et directeur général de la société de recherche et de développement, est confiant en l’avenir des produits traditionnels des scieries et des papetières, malgré les difficiles dernières années. « Selon le secteur dont on parle, il est vrai que nous sommes en train d’en sortir, dit-il. Mais il est important d’amener ces compagnies à proposer de nouveaux produits, à adopter de nouveaux processus. Si l’on regarde du côté de la deuxième et de la troisième transformation, c’est difficile en ce moment, surtout au Québec, notamment en raison de l’absence de production de meubles. »

En ce qui concerne les produits innovateurs les plus prometteurs pour le marché de l’exportation, le pdg de fpinnovation mentionne notamment des structures de pont en bois constructibles en une dizaine de jours, des projets de construction d’habitations de quatre à six étages complètement à partir de bois, des stades de soccer, etc. «Tout ce secteur est plein de promesses pour l’avenir. » Avec l’omniprésence de la presse électronique, qui fait plafonner le sous-produit forestier du papier journal, il est important de s’éloigner de ce dernier. «Il y a possibilité d’utiliser ces usines-là pour créer de nouveaux produits, par exemple de la pâte souple. » Les deux paliers de gouvernement sont en train de répondre à l’appel et soutiennent de manière assez ciblée le secteur de la transformation, indique Pierre Lapointe. Le gouvernement fédéral vient d’annoncer l’octroi à FPInnovation de nouveaux fonds totalisant 20,6 millions de dollars.

La contribution des forêts privées

Il est bien souvent question des forêts publiques lorsque l’on aborde la question de cette ressource naturelle du Canada. Mais comme le rappelle Marc-André Côté, directeur général de la Fédération des producteurs forestiers du Québec, la forêt privée a un rôle essentiel à jouer dans ce secteur de l’économie. Seulement au Québec, le territoire forestier appartenant à 130 000 propriétaires génère plus de 2,5 milliards de dollars en revenus et maintient plus de 25 000 emplois. « Certains propriétaires vont miser sur la faune, d’autres sur la sylviculture. Il y a beaucoup d’aménagement forestier dans les forêts privées et, en ce moment, on pourrait accroître la récolte de bois de façon durable. Chaque année, on coupe en deçà du potentiel », souligne-t-il. Selon les calculs des ingénieurs forestiers, doubler la récolte de bois dans ces forêts générerait des répercussions économiques et doublerait le nombre d’emplois créés par elles, tant sur les sites mêmes que dans les usines.

Mais pour atteindre ce potentiel, maintient Marc-André Côté, les propriétaires de forêts privées ont besoin d’un soutien réel de la part des gouvernements et d’une plus grande cohésion entre tous les propriétaires : « Chez un particulier, il n’y a pas d’avantage financier à planter une forêt, surtout en raison du temps de croissance et de nombreux risques (possibilité de destruction par le feu, par les insectes, etc.), mais cette activité génère énormément de retombées économiques. Que ce soit au Québec, ou dans d’autres juridictions, les pays industrialisés soutiennent financièrement la sylviculture chez les propriétaires privés. » Récemment, le gouvernement Couillard a annoncé son intention de permettre aux entreprises de récolter davantage de bois dans les forêts privées afin de « profiter de la reprise ».

Les sous-secteurs de l’industrie

Les trois principaux sous-secteurs de l’industrie forestière sont la fabri-cation de produits en bois massif (représentant, en 2013, 44 % de la contribution du secteur forestier à l’économie canadienne), la fabrication de produits de pâtes et papiers (36 %) et la foresterie et l’exploitation forestière (20 %). La révolution la plus importante dans le secteur des pâtes et papiers provient de dérivés comme les fibrilles cellulosiques et la cellulose nanocristalline, qui permettront potentiellement de créer de nouveaux produits, notamment de nouveaux matériaux de construction, de nouveaux biocarburants pouvant remplacer les -combustibles fossiles, des bioproduits pharmaceutiques, des plastiques biodégradables, des produits d’hygiène personnelle et des produits chimiques industriels.

L’industrie forestière en chiffres

En 2000, la foresterie a connu une meilleure performance que les industries des hydrocarbures et a été le plus grand contributeur au surplus -commercial du Canada, avec une balance positive de 38 milliards de dollars. L’an dernier, ce surplus est tombé à 19,1 milliards. Les produits de la forêt fournissaient 3 % du PIB canadien, il y a deux décennies. L’an dernier, le chiffre était de 1 %, selon L’association des produits forestiers du Canada. Au total, cette industrie dégage un chiffre d’affaires de 57 milliards de dollars par an, qui représente 12 % du PIB manufacturier du Canada.

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