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« Make America great again », et « La France aux Français »

Par Bernard Landry

Cette phrase qu’il a répétée en boucle à des fins électorales, le candidat, puis président Donald Trump ne l’a certainement pas bien interprétée. La vérité brutale, c’est que la chaotique arrivée de Trump dans le paysage politique américain est un véritable désastre pour le prestige et la crédibilité de la première puissance du monde. Car c’est largement Trump qui fait qu’aujourd’hui, les États-Unis sont tout sauf « great ».

Déjà, la campagne a été déshonorante. Les propos misogynes grossiers de Donald Trump ont scandalisé les progressistes du monde entier. Avec de pareilles sottises, nul n’aurait pu être élu dans un modeste village québécois.

Dans la plupart des pays avancés, le respect des femmes et l’égalité hommes-femmes sont devenus un fondement incontournable de la justice et de la démocratie. La première puissance du monde, comme bien d’autres qui en sont loin, ne peut se permettre de régresser à cet égard.

Or, avant même d’être élu, le présidentiable s’était grossièrement engagé sur cette voie rétrograde, accumulant les propos dégradants.

Autre attitude rétrograde : les propos anti-immigrants réels ou potentiels. Le Mexique est un pays respectable, l’un des « tres amigos » de notre ALENA. En traitant les Latino-Américains de « voleurs et violeurs », Trump a insulté les populations de ses nombreux voisins du Sud, dont la langue est la plus parlée dans les Amériques, loin devant l’anglais. Avec une telle attitude, comment faire aboutir une évolution pourtant nécessaire des relations continentales ? L’Europe est en avance sur nous depuis un demi-siècle. Certes, on connaît le mépris du nouveau locataire de la Maison-Blanche pour cette ouverture de paix et de fraternité qui a entraîné le monde entier par sa noble exemplarité.

Trump ne cache pas sa ferveur protectionniste, qui risque de nous atteindre profondément malgré certaines orientations récentes plus positives vis-à-vis de l’ALENA ou, au moins, du Canada.

Comment croire au jugement ou à la sincérité du leader d’un pays qui est parvenu à dominer le monde justement par ses transactions économiques avec d’autres pays, en particulier dans le secteur vital de l’automobile ? Que seraient les États-Unis sans les empires de Ford, GM et Chrysler, qui ont régenté la planète pendant des décennies, ce dont témoigne leur importante présence en Ontario ?

Quand la première puissance du monde élit un populiste comme Donald Trump, quand la Grande-Bretagne se lance dans le Brexit, quand diverses rumeurs d’abandon de l’Europe circulent, il ne faut pas se surprendre d’une possible contamination de notre mère patrie. Divers analystes de sondages, à un plus fort niveau que jamais, font de Marine Le Pen la prochaine présidente de la République. Encore que, virage inattendu, Trump a soudainement changé spectaculairement de ton et même de fond dans son récent discours.

Le Front national, après un long parcours parfois extrémiste, a réussi à se faire percevoir comme plus présentable qu’à l’époque de Jean-Marie, le père fondateur. Avec le changement inattendu de Trump, rien n’est impossible.

Oui, il y a un phénomène de contagion du populisme vers l’Europe ; toutefois, les vrais responsables de ce cheminement sont largement les dirigeants et promoteurs de l’Union européenne, qui n’ont pas assez parlé aux peuples de cette aventure européenne, pourtant une des plus formidables de l’histoire contemporaine. L’Europe a réussi à maintenir la paix entre des pays qui, entre 1939 et 1945, se sont livré une terrible guerre faisant 50 millions de morts, sans compter les quinze millions de la « Der des ders », en 1914-1918.

Aujourd’hui, ces pays pratiquent avec ardeur la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes. Nul n’aurait cru qu’ils pourraient créer et maintenir avec succès une monnaie commune dont la valeur concurrence aujourd’hui celle du dollar. Il fallait être audacieux pour tenter cet exploit. Cependant, ce geste fut mal perçu par une grande partie des citoyens, à qui on avait négligé de bien expliquer les effets de l’euro. Un grand nombre croient encore l’euro responsable de l’inflation, alors que c’est le contraire. Si les Européens devaient payer leur pétrole avec leur ancienne monnaie, ils verraient ce qu’est réellement l’inflation !

Les dirigeants européens ont laissé s’installer au sein des populations le sentiment d’une centralisation technocratique en parfaite contradiction avec la grande idée du général de Gaulle : « l’Europe des nations ».

Plus problématique encore est l’espace Schengen de libre circulation des personnes, laquelle à l’époque présente inquiète de plus en plus. L’attitude de Donald Trump, avant son dernier discours, était totalement contraire à cette ouverture, c’est clair, et même Angela Merkel affiche certains regrets à cet égard. Aux États-Unis, on évoque d’un invraisemblable « Calexit » (l’indépendance de la Californie) ! À l’échelle du continent, c’est l’ALENA qui est menacé.

Malgré le traité Canada-Europe, le vent protectionniste continue à souffler sur le monde. Même l’OMC a eu de médiocres résultats avec le cycle de Doha.

Pendant ce temps, sans jeu de mots, Marine a le vent dans les voiles. Mais on ne peut imaginer que la France, ce pays progressiste, cette démocratie avancée puisse tourner le dos aux idéaux républicains et cesser d’être exemplaire. C’est par ailleurs le fameux « paradoxe français ». Les Allemands disaient autrefois : « Heureux comme Dieu en France ! »

La France est une des aventures nationales les mieux réussies de l’histoire humaine. Sa principale faiblesse est de ne pas y croire elle-même !

Sur une station spatiale internationale à la fine pointe du progrès, 50 p. cent de la technologie provient de découvertes américaines ; le reste vient de France. En médecine, les Français sont aussi à la pointe. En matière de découvertes sur le sida, la France a pris les devants dès le début par rapport aux Américains. Il serait absurde de nier le rayonnement français en gastronomie, en œnologie, en art de vivre en général. Ce n’est pas par hasard que les fanatiques rétrogrades ont cruellement frappé ce qu’ils considèrent comme la meilleure illustration de succès de civilisation et de joie de vivre.

Si les Français faisaient un inventaire objectif de ce qu’ils sont, ils ne prendraient pas un chemin rétrograde contraire à leurs véritables intérêts. Le feront-ils ? La réflexion est en cours.

Il faut espérer qu’après la prochaine élection présidentielle, nous pourrons continuer d’admirer et d’aimer les Français comme le Québec a tendance à le faire depuis 1967 et bien avant ! Et que nous pourrons continuer à scander non pas « C’est la faute à Le Pen », mais « C’est la faute à Voltaire et à Rousseau ». Vive la République, l’égalité, la liberté et la fraternité ! 

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