Québec
Société

SHARON AZRIELI mécène

Par Guy Fournier

J’ai rencontré Sharon Azrieli une première fois à un dîner annuel donné au profit de l’Orchestre de chambre McGill, cet ensemble qu’ont fondé les deux regrettés musiciens montréalais Lotte et Alexander Brott. Elle allait de table en table, s’assurant que tous les convives en avaient à la fois pour leur argent et pour leur estomac. Pour le dessert, elle avait retenu les services de Nathalie Choquette, dont la voix et la douce folie ont fait plusieurs fois le tour de la planète. Quand tous eurent bien ri, Nathalie et madame Azrieli ont joint leurs voix pour quelques airs interprétés avec autant de sérieux que de talent. Car avant d’être l’ange gardien de l’Orchestre de chambre McGill, Sharon Azrieli est soprano de carrière.

Je l’ai vue quelques jours plus tard présider au Ritz la soirée-bénéfice du Concours musical international de Montréal. Souriante et affable, elle faisait là encore le tour des tables, pour remercier personnellement chacun des quelque 250 dîneurs ayant payé le prix fort pour soutenir la cause d’un concours devenu incontournable pour les pianistes, violonistes ou chanteurs qui rêvent d’une carrière internationale. « Nous devons soutenir les artistes afin qu’ils soient libres de continuer à vivre pour leur art », avait-elle écrit dans le programme de la soirée. Cette soprano professionnelle est aussi une généreuse mécène qui siège au conseil d’administration de la fondation Azrieli, l’une des plus richement dotées du pays.

Inviter madame Azrieli à notre entretien fut moins simple que je l’avais imaginé. Non pas qu’elle ait hésité à s’y prêter, mais le choix du restaurant fut l’objet de plusieurs courriels et coups de téléphone. Conscient de son statut social, je lui proposai trois restaurants assez huppés, mais ils ne lui agréaient pas. Finalement, à sa demande, nous nous sommes retrouvés à l’Estiatorio Yia Sou, un de ces restaurants grecs populaires où les plats abondants peuvent rassasier les plus affamés.

Je m’y suis attablé devant une assiettée de pieuvre grillée dont j’aurais pu faire deux repas – le mollusque était par ailleurs délicieux –, tandis que mon invitée attaquait un gargantuesque souvlaki au poulet, tout en répondant avec patience à mes questions.

Sharon Azrieli a fait et continue de faire carrière, mais pas exactement de la façon qu’elle avait imaginée. Après des études au très sélect collège Vassar, de Poughkeepsie, New York, elle souhaite entreprendre des études de chant, mais ce n’est pas du goût de son père, qui n’y voit pas une façon « normale » de gagner sa vie. Elle se résigne donc à suivre des cours d’illustration à la Parsons School of Design. Elle finira par vaincre la résistance paternelle pour s’inscrire à la Juilliard School of Music, où elle étudie sous la férule d’Ellen Faull, longtemps star du New York City Opera.

La carrière de Sharon Azrieli semble bien s’amorcer puisqu’elle est remarquée par Richard Bradshaw, directeur de la Canadian Opera Company. Toutefois, son premier mari l’abandonne, lui laissant sur les bras deux jeunes bambins, Matthew et Solomon, aujourd’hui âgés de 21 et 19 ans. Leur maman ouvre fièrement son iPhone pour me montrer ses deux grands gaillards. Sharon décide de mener de front son rôle de mère de famille et son métier de chanteuse. Elle ne regrettera jamais cette décision qui a entraîné une carrière en dents de scie. Les larmes aux yeux – cette fois, ce n’est pas à cause de son rhume –, elle avoue que ses deux fils sont sa plus grande joie et qu’elle a beaucoup de compassion pour les femmes qui renoncent à la maternité pour une carrière.

De récital en récital, de Tokyo à Montréal en passant par Jérusalem et Haïfa, de rôles plus modestes à celui de remplaçante de la célèbre Mirella Freni pour Adriana Lecouvreur à l’Opéra de Paris, elle en vient à étudier à l’Academy for Jewish Religion de New York afin d’apprendre le métier de chantre. Elle occupera d’abord cette fonction au Temple Adas Israel, une synagogue du 19e siècle qui s’élève à Sag Harbor, dans la région des Hamptons. En 2000, Sharon s’établit pour de bon à Montréal, sa ville natale. Elle est chantre à temps plein durant quelques années au Temple Emanu-El-Beth Sholom de Westmount, synagogue plus que centenaire.

Ne délaissant ni l’opéra ni le chant, Sharon Azrieli s’inscrit à l’Université de Montréal pour commencer une maîtrise en art vocal. Elle obtient ensuite son doctorat dont la thèse démontre l’influence qu’ont eue les prières et les chants hébraïques sur l’œuvre de Verdi. Est-elle religieuse pour autant ? Si elle ne pratique pas de façon régulière, elle a du mal à comprendre les personnes qui ne croient en rien. « Comment nier l’existence de Dieu devant toutes les beautés de la terre, devant tant de créations sublimes d’artistes de toutes les époques ? Il y a Daech, c’est vrai, il y a les guerres, il y a les génocides, mais Dieu n’y est pour rien. C’est la liberté qu’il laisse à l’homme… et celui-ci en use souvent à très mauvais escient. »

Sharon, qui parle couramment hébreu (français, anglais et espagnol aussi), n’est jamais loin de ses racines juives. Elle séjourne souvent en Israël où sa mère vit une partie de l’année et où elle donne des récitals. La fondation Azrieli, dont sa sœur Naomi est la PDG, fait des dons substantiels en Israël. L’an dernier, elle a octroyé 10 millions de dollars à l’université de Jérusalem pour des travaux de recherche sur les cellules souches. Mais c’est toujours au Canada que la fondation se montre la plus généreuse. En 2016, elle a donné 10 millions de dollars au CIFAR (le Canadian Institute for Advanced Research) afin de promouvoir la recherche sur le cerveau et les origines de la conscience humaine. Quelques années plus tôt, l’Université Concordia avait reçu cinq millions pour créer un institut d’études israéliennes.

Au conseil de la fondation, les arts et la culture sont un peu la chasse gardée de Sharon. Le surlendemain de notre rencontre (elle s’est bien gardée de m’en parler), elle a annoncé un don de deux millions de dollars au Centre national des Arts à Ottawa qui avait lancé en septembre une campagne pour la promotion de la création artistique au pays.

Si les enfants Azrieli peuvent être aussi généreux, c’est à cause de leur père David, décédé en juillet 2014 à Montréal. Juif d’origine polonaise, David Azrieli – Azrylewicz de son nom véritable – est né en 1922 à Maków Mazowiecki, petit village de Pologne dont l’importante population juive – près de la moitié – fut décimée par les troupes d’occupation nazies. À 20 ans, David fuit son pays et rejoint la Palestine où il s’inscrit comme étudiant en architecture à l’Institut technologique de Haïfa. Il abandonne ses cours pour s’enrôler dans l’armée lorsqu’Israël déclare la guerre à une coali-tion d’États arabes. En 1954, désabusé de la situation au Proche-Orient, presque sans le sou, il immigre à Montréal et se lance dans l’immobilier, construisant d’abord de petits duplex avant de se lancer dans les centres commerciaux et, finalement, de grands édifices. À 75 ans, souhaitant compléter ce qui était resté en suspens, il termine ses études d’architecture à l’Université Carleton. Il meurt en 2014 après avoir créé sa fondation en 1989, laissant une fortune évaluée à plus de trois milliards de dollars.

David Azrieli a contribué de façon significative au développement urbain de Montréal, même si la montée du mouvement indépendantiste poussait plutôt les promoteurs vers Toronto. En 1973, Azrieli achète la maison Van Horne que les héritiers du magnat du rail tentent en vain de vendre depuis quatre ans. Voyant que les groupes qui s’opposent à la démolition sont de plus en plus bruyants, il la fait démolir à la faveur de la nuit. Un édifice en hauteur, aujourd’hui occupé par l’hôtel Sofitel, s’élève sur le site. Le geste audacieux du promoteur sera l’occasion pour la non moins célèbre Phyllis Lambert de créer le mouvement « Sauvons Montréal ».

Il y a quelques années, Sharon Azrieli a fait l’acquisition d’une vieille résidence de l’avenue Boulevard. À coup de millions, elle a fait restaurer cette maison construite en 1848, ce qui en fait la puînée des résidences patrimoniales de Westmount. Je crois -comprendre qu’elle espérait ainsi racheter à sa manière l’action controversée posée par son père. Elle ne nie pas, mais dit regretter que trop de Montréalais ne connaissent pas mieux l’héritage laissé par le paternel. Elle l’admet d’emblée, ni elle ni les autres membres de sa famille n’ont été jusqu’ici très présents ni très actifs dans la société francophone de Montréal. « Je m’engage davantage dans le milieu culturel montréalais et notre fondation y est de plus en plus présente. »

Avant de nous lever de table, je lui demande si elle est une femme heureuse. Elle répond oui, presque trop vite. Une ombre voile son regard l’espace d’un instant. Nous nous quittons là-dessus, sans plus d’explications, après une accolade qui nous vient spontanément à l’un et à l’autre. Cette femme étonnante et si peu conformiste est indéniablement attachante.

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