Société

Entretien avec Serge Bouchard

Forces a rencontré l’anthropologue, auteur et animateur Serge Bouchard,
récipiendaire du prix littéraire du Gouverneur général 2017 pour son recueil
Les yeux tristes de mon camion. Il y est question de déboulonnage de statues, de réécriture de l’histoire et de la juste place qui doit revenir aux Premières Nations. 

Je ne suis pas très friand de ces émissions radiophoniques qu’avait l’habitude de présenter Radio-Canada et qui sont ni plus ni moins que de longs soliloques. C’est pourquoi j’ai rarement emprunté les quatre chemins de Jacques Languirand, qui était pourtant un ami, et pas davantage les chemins de traverse empruntés par Serge Bouchard. C’est donc l’esprit vierge de tout préjugé que j’ai déjeuné avec ce dernier au restaurant Au petit extra. C’était ma première rencontre avec l’anthropologue devenu animateur de radio et auteur, quoique nous ayons quelques amis en commun. Je devrais sans doute écrire « camarades », car Serge Bouchard dit ne pas avoir d’amis. J’ai reconnu de loin l’homme qui s’amenait à pas mesurés, le dos un peu courbé, mais tête droite et haute malgré un chapeau qui devait être écrasant par cette journée caniculaire de fin septembre. Sûrement parce qu’il est connu et peut-être aussi parce qu’il s’aide d’une canne, il n’a pas eu à pousser la porte du restaurant. Un garçon l’a ouverte pour lui et l’a salué avec la déférence qui convient au personnage.

Serge Bouchard, c’est un personnage. Un personnage qu’il cultive avec soin, mais non sans un certain sourire. Sa voix seule le trahirait, lui qui parle lentement, d’un ton grave qui siérait à un gourou. Citadin de naissance – il est né à Pointe-aux-Trembles, quartier où semble encore traîner la puanteur des raffineries de pétrole –, Serge Bouchard a la démarche d’un paysan. Il en a aussi l’œil malicieux, et son propos, quel qu’il soit, s’empreint de la sagesse qu’on prête aux gens de la campagne. Enfant, Serge Bouchard s’imaginait en Tonto, le compagnon comanche de Lone Ranger, mais, au lieu de parcourir comme lui le Far West américain sur un cheval blanc, il rêvait plutôt de chevauchées dans la forêt boréale. Contrairement à la plupart d’entre nous qui ne réalisons jamais nos rêves d’enfant, Serge Bouchard a passé des années dans les régions éloignées du Canada avec ceux qu’il continue d’appeler affectueusement « les Indiens ». Malgré la tendance actuelle consistant à oblitérer cette appellation, elle lui paraît plus sympathique qu’« autochtone », qu’il trouve réductrice. C’est d’ailleurs d’être Indien que rêvait l’enfant Bouchard, qui ignorait alors, comme nous tous, le mot même « autochtone ».

Serge Bouchard n’est pas « politiquement correct ». Il le sait, s’en targue et s’en fait un point d’honneur. Il aime les Indiens. Il a passé sa vie à les découvrir et à les faire connaître, publiant des dizaines d’articles sur les Inuits, les Métis, les Innus et les autres peuples autochtones d’Amérique, sans compter d’innombrables conférences aux quatre coins du pays. Il baragouine même quelques-unes de leurs langues. C’est donc le Québécois le mieux placé – et sûrement le moins objectif – pour me dire ce qu’il pense de l’initiative de l’ex-maire Denis Coderre de faire disparaître le souvenir de Jeffrey Amherst, commandant en chef des troupes de Sa Majesté en Amérique du Nord au 18e siècle. Serge Bouchard n’est pas tendre pour le conquérant de la forteresse de Louisbourg. À ses yeux, Amherst est un criminel de guerre et probablement le premier à vouloir utiliser la guerre bactériologique pour venir à bout de l’ennemi. Dans sa correspondance avec Henri Bouquet, un mercenaire suisse engagé dans l’armée anglaise, Amherst propose d’éradiquer les Indiens Delaware en leur donnant des vêtements portés par des victimes de la petite vérole.

Si Serge Bouchard est d’accord pour débaptiser sa rue, il ne veut surtout pas qu’on oublie le misérable baron. « Il ne viendrait à l’esprit d’aucun Allemand, même de droite, d’appeler “Adolf Hitler’’ une grande rue de Berlin. » Serge Bouchard propose qu’on rappelle le souvenir d’Amherst par une modeste ruelle. Le hasard faisant bien les choses, puisqu’il existe une ruelle Pontiac, qu’on la nomme « Amherst » et qu’on renomme l’ex-rue Amherst « Pontiac » ! Ce chef des Outaouais de Détroit, qui avait réussi à coaliser les tribus algonquines contre l’invasion de leurs territoires des Grands Lacs par l’armée anglaise, mérite bien qu’on l’honore.

Serge Bouchard ne veut pas qu’on réécrive l’histoire, pas plus qu’il ne souhaite qu’on revoie toute la toponymie du Québec, mais il y a des limites à faire fi du passé avéré d’individus peu recommandables. « Il serait temps, par exemple, de défaire le piédestal sur lequel on a hissé John A. Macdonald, un premier ministre ivrogne et corrompu jusqu’à la moelle. »

Contrairement à la plupart des commentateurs et chroniqueurs québécois qui ont trouvé ridicule et même honteux que le premier ministre Justin Trudeau dénonce aux Nations unies « l’incapacité des gouvernements canadiens successifs à respecter les droits des Autochtones », Serge Bouchard juge qu’il s’agit plutôt d’un grand moment de notre histoire. « Le jeune Trudeau a racheté l’ignominieuse attitude de son père, qui voulait abolir les réserves sans aucun retour pour les Autochtones. Il rappelle qu’avec la Loi sur les Indiens de 1876, les Autochtones avaient perdu le droit de définir leur identité, le droit à leur autonomie politique et à l’éducation de leurs enfants selon leur culture et leurs traditions, leur droit d’acheter des terres, de voter et de recourir aux tribunaux. Toutes ces restrictions n’avaient qu’un but : forcer les Indiens à s’assimiler, comme le voulaient les horribles pensionnats religieux. La loi prévoyait que la seule façon pour un Indien de s’émanciper était de quitter sa réserve et de renoncer à son identité. Au Québec, les Autochtones ont acquis le droit de vote en 1969, soit 25 ans après les femmes !

« Aujourd’hui, les Premières Nations ne s’entendent pas toutes sur leur avenir, mais elles ont démontré leur volonté de survivre comme peuples et de préserver leur culture, leurs langues et leurs traditions. Les individus et les tribus ont repris leurs noms d’origine de même que les territoires qu’elles occupent. »

Serge Bouchard favorise-t-il la dispa-ri-tion des réserves, dont plusieurs connaissent des conditions de vie déplorables ? « Oui, mais on ne peut les abolir sans condition, sans qu’il y ait entente sur les territoires et leur gouvernance, sans que les Indiens touchent leur juste part des redevances sur les ressources naturelles, etc. On répète toujours que les Indiens sont inaptes à s’administrer, qu’ils n’ont pas la maturité de se gouverner, qu’ils sont contrôlés par des chefs malhonnêtes, etc. Il s’en trouve, oui, mais plus les Autochtones seront éduqués, moins ils supporteront la corruption de leurs chefs. De toute manière, qui sommes-nous pour leur faire la leçon ? Les exactions -commises par certains de nos maires et de nos politiciens devraient nous inciter à moins d’arrogance. »

Mon interlocuteur, qui avoue d’emblée son affection pour les Autochtones, a souvent été chargé de la transmettre à nos principaux corps policiers. Durant des années, il a éveillé la conscience des agents de la Sûreté du Québec et de l’Ontario, de la Gendarmerie royale, de la Communauté urbaine de Montréal et du service de sécurité d’Hydro-Québec sur la réalité des Autochtones. Au tableau noir, il leur racontait l’histoire de l’Amérique, d’abord peuplée uniquement des Premières Nations, puis les entretenait de l’arrivée des Français, puis des Anglais pour finir par l’Amérique multiculturelle d’aujourd’hui. Si j’avais su à ce moment de notre entretien que son fils est policier à Mont-Tremblant, je lui aurais demandé s’il a été influencé par son père et, surtout, s’il a des Autochtones une meilleure compréhension que certains policiers de Val-d’Or, en Abitibi.

Quand je l’ai rencontré, Serge Bouchard arrivait de Val-d’Or. Il comparaissait devant la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics. Même s’il est de nature plutôt pessimiste, sa comparution lui a laissé un bon goût et un certain espoir pour l’avenir des Autochtones de la région de Val-d’Or et d’ailleurs au Québec. « Les choses changent, on semble enfin comprendre l’ampleur de leur tragédie. L’avenir n’est pas sombre, mais le chantier est immense et les défis sont considérables. Malheureusement, ça ne peut pas changer du jour au lendemain. »

Au hasard de son travail de conseiller auprès des policiers, quelques généraux de l’Armée française ont découvert les talents didactiques de Serge Bouchard. Ils les ont mis à profit pendant six ans auprès du Groupement industriel des armements terrestres de l’État français, une mission qui l’a obligé à faire la navette entre Montréal, Paris, Saint-Étienne, Roanne et Liège. Des années durant lesquelles il n’a pas réussi à surmonter sa peur de l’avion. Lui vient-elle de la frousse éprouvée lors d’atterrissages sur les pistes trop courtes du Nord ou des vols qui défrisent dans de petits avions manœuvrés par d’audacieux pilotes de brousse ? Il n’en sait rien. « Peut-être que je suis simplement claustrophobe », conclut-il après quelques secondes de réflexion durant lesquelles il a semblé revivre ses envolées les plus hasardeuses.

À 70 ans bien sonnés, Serge Bouchard ne parle pas de retraite. Tout au plus, mettra-t-il graduellement un terme aux conférences qu’il prononce un peu partout, presque toujours sur la situation malheureuse des Autochtones. Il fait aussi la tournée des salons du livre, car en plus d’être animateur à la radio, il passe le plus clair de ses temps libres à écrire, souvent avec sa compagne Marie-Christine Lévesque. Leur dernier né, Le peuple rieur (Lux éditeur), est sorti des presses à temps pour le 40e Salon du livre de Montréal le 15 novembre. À l’instar de son compagnon qui se voue essentiellement à la réhabilitation des Autochtones auprès de ses contemporains, Marie-Christine fait de même pour les femmes. C’est ainsi qu’elle a voulu qu’on reconnaisse le rôle crucial que certaines ont joué dans Elles ont fait l’Amérique, un livre écrit à quatre mains que les auditeurs de Radio-Canada ont proclamé « incontournable » en 2011. Serge Bouchard a rencontré Marie-Christine après la mort de sa femme (à 47 ans) et partage sa vie depuis 20 ans. Ils ont adopté une fillette chinoise aujourd’hui âgée de 16 ans.

Nous avons tout à coup consulté tous les deux notre montre. Nous étions attablés depuis deux heures et le restaurant était maintenant presque désert… Je suis parti abruptement, mon parcmètre ayant soif depuis plusieurs minutes. Quant à Serge Bouchard, il devait également retourner vaquer à ses occupations.

J’allais oublier… Durant l’entretien auquel il s’est généreusement consacré, Serge Bouchard, qui aime la bonne bouffe autant que la radio, a trouvé le moyen de régler son compte à un osso buco de porc copieux et bien relevé, tandis que je me hâtais d’achever un tartare de saumon si goûteux qu’il m’a semblé un peu court.

Cet homme dont on savoure les propos radiophoniques avec gourmandise est donc multitâches ! Sa conversation, intéressante quel que soit le sujet, justifie bien les nombreux titres qu’il porte et le prix Gérard-Morisset qu’on lui a décerné il y a deux ans. Son recueil Les yeux tristes de mon camion (Boréal et Boréal -compact pour la réédition) vient d’être couronné du prix littéraire du -Gouverneur général. 

Par Guy Fournier

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