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Brian Myles L’homme du Devoir

J’aurais pu tout aussi bien écrire « l’homme de devoir », car, de toute évidence, Brian Myles en est un. La jeune quarantaine, le regard franc et vif, costume impeccable et coupe de cheveux quasi militaire, il est le neuvième directeur d’un quotidien dont on a souvent annoncé la mort, qui ne survient pas. Que ses fidèles lecteurs – 18 % de plus depuis que La Presse a abandonné le papier en semaine – ne s’inquiètent pas, Brian Myles se battra bec et ongles pour sa survie. Il croit même que le journal prendra un nouvel envol s’il réussit de façon exemplaire sa transition vers le numérique.

J’aurais pu tout aussi bien écrire « l’homme de devoir », car, de toute évidence, Brian Myles en est un. La jeune quarantaine, le regard franc et vif, costume impeccable et coupe de cheveux quasi militaire, il est le neuvième directeur d’un quotidien dont on a souvent annoncé la mort, qui ne survient pas. Que ses fidèles lecteurs – 18 % de plus depuis que La Presse a abandonné le papier en semaine – ne s’inquiètent pas, Brian Myles se battra bec et ongles pour sa survie. Il croit même que le journal prendra un nouvel envol s’il réussit de façon exemplaire sa transition vers le numérique. Ses moyens financiers sont limités, soit ! mais n’est-ce pas le cas depuis qu’Henri Bourassa, le fondateur, signa son premier éditorial le 10 janvier 1910, deux ans jour pour jour après en avoir formulé le projet avec quelques amis et un généreux mécène, Guillaume-Narcisse Ducharme, président de la compagnie d’assurance La Sauvegarde ? Presque toujours à la peine avec quelques rares années de vaches grasses, le journal a traversé cent tempêtes avec à sa barre des capitaines résolus à vaincre, quels que soient les efforts à fournir.

Le quotidien, dont la réputation et l’influence ont toujours largement dépassé le modeste tirage, n’est plus le journal de combat de son fondateur, mais il reste le héraut du nationalisme québécois. Si Bourassa l’avait baptisé « Le Devoir », c’est qu’il avait justifié sa création par la défense de trois grands devoirs : le devoir religieux, le devoir national et le devoir civique. Il va sans dire que la révolution tranquille a eu raison de la première de ces missions, tandis que l’attention portée au devoir national a connu quelques fluctuations, surtout ces dernières décennies. Pour son nouveau directeur, c’est le devoir civique qui prime. L’orientation de Brian Myles est loin de trahir les intentions de Bourassa, qui écrivait dans son éditorial fondateur : « Le journal défendra les honnêtes gens et dénoncera les coquins ». Or, si le nombre de nationalistes purs et durs semble avoir diminué, tel n’est pas le cas des coquins, si l’on en juge par les récentes commissions d’enquête que mon interlocuteur a scrupuleusement suivies.

Brian Myles, appelé sous les drapeaux en janvier dernier, a encore peine à croire qu’il est le successeur d’une lignée de directeurs renommés dont certains, comme Gérard Filion, Claude Ryan et Lise Bissonnette, ont fait trembler des gouvernements et empêché des légions de ministres et de notables de dormir tranquilles. Des directeurs qui pouvaient compter sur des fantassins de la plume aussi aguerris qu’André Laurendeau, Olivar Asselin et Michel David, sans compter les crayons assassins de Robert Lapalme ou Normand Hudon. « Certains matins, me confie Brian Myles alors que nous nous apprêtons à casser la croûte au Balmoral, un bistro situé à deux pas de son journal, je me pince pour m’assurer que tout ça est bien réel. »

C’est qu’il avait pour ainsi dire fait son deuil du journal où il avait débuté comme commis de la rédaction au milieu des années 1990, après son baccalauréat en communications de l’Université du Québec à Montréal. Tout en montant quatre par quatre les échelons de la salle de rédaction, il fait sa maîtrise en communications à la même université et ses pairs l’élisent en novembre 2009 à la présidence de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Énergique et passionné par son métier, il est chargé de cours en journalisme à l’École des médias de l’UQAM tout en suivant les audiences des commissions Gomery et Charbonneau. En mai 2015, il quitte le 9e étage de la rue de Bleury pour enseigner le journalisme à plein temps. Un plein temps qui ne durera que quelques mois, car on le rappelle rue De Bleury, cette fois pour assumer les fonctions de maître après Dieu du journal dont il venait de démissionner.

« C’était une offre que je ne pouvais refuser. Je n’ai jamais fait de choix en fonction de l’argent ou de ma sécurité financière », affirme-t-il. C’est sans sourciller qu’il a quitté un emploi garanti pour accompagner, comme il le dit avec une assurance tranquille, les Québécois dans leur émancipation politique, sociale, économique et culturelle. « C’est non seulement un honneur que je n’attendais pas, mais une mission que je me serais reproché toute ma vie d’éluder. » Quand je mentionne malicieusement que j’ai du mal à me faire à l’idée, comme plusieurs lecteurs sans doute, que Le Devoir, défenseur acharné de notre langue depuis toujours, soit entre les mains d’un homme dont le nom et le prénom sont anglais, il se rebiffe aussitôt. « Claude Ryan avait lui aussi un nom de famille anglais, et il n’y a pas plus francophone que lui et moi. »

Brian Myles est né à Trois-Rivières de parents d’origine irlandaise. Catholique et vivant à Griffintown, son grand-père, comme des dizaines de milliers de descendants irlandais, s’était assimilé aux francophones, les églises anglophones étant toutes protestantes. Son grand-père fut le premier à trahir sa langue maternelle en épousant une Canadienne française. « C’était un hybride culturel, dit Brian Myles avec un demi-sourire. » Pour finir de me clouer le bec sur cette question, il explique que ses recherches démontrent que ses lointains ancêtres étaient francophones. Des Normands pure laine qui franchirent la Manche en 1066 pour s’installer en Grande-Bretagne et, finalement, en Irlande jusqu’à la grande famine de 1845-1848. C’est à cette époque que les Myles, devenus d’authentiques anglophones, quittent l’Irlande pour le Canada et, à terme, finissent par boucler la boucle en redevenant francophones.

Même si j’essaie discrètement de tirer au jeune directeur les vers du nez sur ses convictions politiques, il demeure impassible, et n’en imposera aucune aux lecteurs du journal. La vocation du Devoir, croit-il, est d’« accompagner » les Québécois dans leur démarche vers l’émancipation. Si je l’ai bien compris, il voit davantage son journal comme un phare qui signale les récifs et guide à bon port plutôt qu’un navire amiral qui ouvre la route et dont on suit le sillon. « En 2016, alors que le nationalisme cherche ses repères, un journal comme le nôtre ne peut faire de l’aspect politique du nationalisme sa seule préoccupation. Être nationaliste aujourd’hui, c’est s’intéresser durablement à des questions sociales comme l’intégration des immigrants et l’éducation, par exemple. Peut-on accepter qu’il y ait un million d’analphabètes chez nous ? Peut-on accepter que nous ayons le plus haut taux de décrochage scolaire de toutes les provinces canadiennes ? Je veux faire du Devoir un observateur honnête, incisif, rigoureux et lucide du débat social. Voilà quelques-uns des combats que Le Devoir va mener sous ma gouverne, sans oublier celui que nous avons toujours mené pour la défense du fait français, non seulement au Québec, mais dans toute l’Amérique du Nord. »

Il est de tradition au Devoir que, dans les jours ou les semaines qui suivent la nomination du directeur, celui-ci publie quelques éditoriaux « fondateurs » précisant les orientations qu’il entend donner au journal. Il faut savoir que la direction du quotidien est structurée de manière très inhabituelle. Pour assurer l’indépendance totale de la publication, son directeur a plus d’autorité qu’un premier ministre sous le régime parlementaire britannique. Une fois en poste, il peut nommer tous les membres du conseil d’administration, dont le seul pouvoir véritable est l’acceptation des états financiers annuels et l’adoption du budget. Même si une nouvelle structure administrative a été mise en place en 1993, réforme ayant permis d’accueillir de nouveaux actionnaires comme le Mouvement Desjardins et le Fonds de solidarité de la FTQ, l’autorité suprême que s’était donnée Henri Bourassa n’a guère été réduite.

Dans les années 1960, quand Le Devoir était sous la férule quasi ecclésiastique de Claude Ryan (il avait étudié à l’université pontificale grégorienne de Rome !), on l’avait surnommé « le pape de la rue Saint-Sacrement ». Me le rappelant avec un sourire, Brian Myles se décrit comme « le pape de la rue De Bleury », en attendant de devenir celui de la rue Berri, où aménagera bientôt Le Devoir.

Parmi les grandes réformes que devra mener à bien le « pape de la rue Berri », il y a la conversion totale du journal au numérique. Déjà ardue pour une institution au trésor bien garni, il s’agit pour une entreprise aussi modeste que Le Devoir d’un exploit digne de celui du chameau de saint Matthieu devant passer par le chas d’une aiguille. Dès 1997, le journal a créé son site Internet, mais l’a muni d’un « mur » payant. Le site reproduit tout le contenu du journal, les archives remontant à 1992. « Les lecteurs, assure Brian Myles, seront toujours prêts à payer pour une information de qualité. » Sans dénigrer les autres quotidiens québécois, il est convaincu qu’aucun autre n’a la qualité d’information du Devoir. « Il nous reste à trouver les moyens de présenter un contenu encore plus diversifié et plus abondant. »

Ce n’est pas sans fierté qu’il m’annonce que le lectorat de son journal continue de progresser, contrairement au sort que connaissent la plupart des quotidiens. Les chiffres lui donnent raison. Multi-plate-forme, le quotidien compte 209 000 abonnés à Twitter, 179 542 à Facebook et plus de 1 200 000 lecteurs par semaine sur papier, tablette et téléphone intelligent. L’infolettre quotidienne rejoint 34 500 personnes, dont le tiers ouvrent chacune des livraisons. Même si Brian Myles se défend d’être à la tête d’un journal élitiste, il n’en reste pas moins que 41 % de ses fidèles sont des diplômés universitaires et 36 %, des professionnels et des cadres.

Si j’étais actionnaire, j’aurais confiance que le nouveau « pape » trouvera les moyens de réussir la conversion numérique du journal. J’aurais d’autant plus confiance que Brian Myles, sans s’en vanter, me semble persuadé qu’il peut faire des miracles. C’est la grâce que je lui souhaite ! 

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