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La Longue Marche

On ne peut plus nier que l’histoire humaine fut et est encore une longue marche vers la liberté. Cette route est parsemée d’accidents de parcours, de pentes raides, de nids-de-poule, voire de cratères !

On ne peut plus nier que l’histoire humaine fut et est encore une longue marche vers la liberté. Cette route est parsemée d’accidents de parcours, de pentes raides, de nids-de-poule, voire de cratères !

Il est évident qu’avec cette libéralisation universelle, le matérialisme l’a emporté sur bien d’autres préoccupations. La nature humaine pousse les intérêts personnels et matériels avec force. C’est pourquoi la libre circulation des biens, des services et des capitaux est devenue une valeur contemporaine et universelle que presque toutes les nations pratiquent à des degrés divers. L’Union européenne en est le modèle le plus avancé, le plus parfait, en dépit de certaines faiblesses, il est vrai. Cet exemple a inspiré l’ensemble de la planète à divers degrés.

Depuis quelques années, les traités de libre-échange entre nations se multiplient à grande vitesse. Certaines périodes en ont vu naître un par mois ! Le Canada n’est pas en reste, ayant conclu une multitude d’ententes multilatérales et bilatérales.

Le premier accord canadien, le déclencheur, inspiré d’ailleurs par nos relations culturelles et historiques avec l’Europe, fut l’ALE, conclu avec les États-Unis pour donner au Canada libre accès à des millions de consommateurs solvables qui étaient déjà nos meilleurs clients. Le Québec fut d’ailleurs précurseur et inspirateur de cette entente historique essentielle. Cet accord déclencha un formidable bond économique qui nous profita par la suite.

L’Ontario, à qui le Pacte de l’automobile assurait déjà sa principale exportation, fut moins enthousiaste, mais, grâce au Québec, Brian Mulroney reçut tout l’appui nécessaire, ce qui allait d’ailleurs mener un peu plus tard à des millions de consommateurs supplémentaires : l’ALENA. Le Québec, avec sa modernité dynamique liée à sa double inspiration européenne et américaine, peut être fier de sa contribution déterminante à l’intégration de l’Amérique du Nord, qui accusait plusieurs décennies de retard par rapport à celle de l’Europe.

Il est à regretter, cependant, que l’intégration humaine et la libre circulation des personnes aient évolué à l’inverse : en effet, les individus circulent moins bien entre le Canada, les États-Unis et le Mexique qu’il y a quelques années. Les entraves se sont multipliées pour les personnes entre les deux pays du Nord. Quant à la frontière Mexique – États-Unis, elle est déshonorée par une barrière physique qui symbolise une fermeture abjecte, contraire à la modernité qu’exige notre époque.

Surtout en cette période cruciale et tragique où le monde entier se rend compte que toute cette fluidité pour les biens matériels, gérée par l’OMC en particulier, n’a pas été accompagnée d’une organisation, d’un modèle de régulation de la circulation des personnes.

Qui eût pensé que les déplacements des personnes, avec les tragédies actuelles, deviendraient un enjeu politique majeur… et pas toujours bien géré dans la plupart des démocraties ? La présente campagne fédérale n’échappe d’ailleurs pas à cet enjeu. Jamais la question des migrants n’a joué un rôle aussi spectaculaire dans le débat public à Québec et à Ottawa comme à Paris, Berlin ou Bruxelles.

Cela nous ramène à cette évidence : la marche vers la liberté ne doit pas nous conduire à l’anarchie, qui finit par tuer la liberté elle-même. On entend souvent dire chez les jeunes : « Nous sommes des citoyens du monde », faisant l’impasse sur le fait qu’il n’y a pas de gouvernement mondial, qu’aucun ne s’annonce à un horizon rapproché, et que cette phrase frôle l’absurdité dans le contexte actuel.

Il est vrai que de nobles institutions mondiales font déjà de précieux efforts pour réguler et civiliser la mondialisation ; toutefois, les véritables gouvernements sont ceux des nations indépendantes, dont le nombre a crû de façon vertigineuse depuis 1945. Et soulignons qu’aucune des nations devenues libres n’a renoncé à son indépendance, et qu’on ne voit pas comment à l’avenir, l’on pourrait sacrifier la souveraineté nationale à une onirique gouvernance mondiale qui remplacerait celle des nations.

La seule façon acceptable de concerter les indépendances en respectant la liberté est celle de « l’Europe des nations », laquelle, suivant la prophétie de De Gaulle, nous en fournit un exemple convenable.

Mais réguler une trentaine de pays est plus simple que de le faire pour 200. Le drame actuel que vivent tant d’êtres humains forcés de changer de pays dans des conditions atroces peut amener l’humanité à une réflexion profonde sur les migrations. Sans compter qu’avec les changements climatiques, le pire est peut-être à venir. Quand des centaines de millions de personnes seront chassées de leur pays par la hausse du niveau de la mer, invoquerons-nous le droit international pour leur sauver la vie ou les abandonnerons-nous à une tragédie pire encore que le drame actuel ?

On dit à bon droit, « penser global et agir local ». Nous sommes maintenant condamnés à faire les deux à la fois. Nous avons l’OMC pour la circulation des biens matériels. Ne serait-il pas temps d’avoir une organisation mondiale de la circulation humaine ? Surtout que certains pays ont besoin d’un apport humain pour faire tourner leur économie. L’humanisme et le matérialisme pourraient se rencontrer de cette manière.

Si la situation se règle de façon satisfaisante, nous n’aurons plus sous les yeux les horribles images des derniers jours, mais celles de pays plus prospères, rajeunis et qui ne manqueront pas de main-d’œuvre ! C’est mieux que de voir un enfant de trois ans noyé dans un chaos planétaire qui devient une honte pour l’humanité.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que l’Allemagne d’Angela Merkel ait le comportement le plus exemplaire, en paroles comme en actes. Deux raisons peuvent l’expliquer. D’abord, l’Allemagne vieillit, ce qui conduit, le Québec est bien placé pour le savoir, au manque de main-d’œuvre. Tous ces migrants, dont le nombre est spectaculaire, vont contribuer à permettre à une économie, encore dynamique mais menacée, de maintenir ses succès respectables malgré les récentes perturbations des économies européenne et mondiale.

Les Allemands ont une autre raison, qui n’est pas matérielle, celle-là. Ils ont besoin d’oublier et de faire oublier, par des gestes humains et humanitaires, d’horribles souvenirs qui les hantent encore.

La solidarité mondiale et les motivations économiques pourraient concorder pour créer des effets positifs dans ce pays qui en a besoin. Mais, même pour les Allemands, rien n’est simple. Angela Merkel a revu sa position à quelques reprises. Son peuple s’interroge.

Et s’il y avait contagion mondiale de ces gestes positifs déjà amorcés ? Nous verrions peut-être, comme c’est déjà arrivé dans l’histoire, émerger de l’horreur quelques décennies glorieuses. Espérons-le, pour la planète et pour l’humanité.

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