International

pour une Europe renouvelée

Entrevue exclusive avec Enrico Letta,
ancien premier ministre d’Italie

La crise grecque et le Brexit ont certes ébranlé la confiance des populations et des observateurs, mais l’ancien premier ministre italien Enrico Letta, durant sa carrière politique comme aujourd’hui à titre de doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po Paris, est toujours demeuré convaincu que l’avenir passe par une Union européenne forte et proactive. Dans une entrevue accordée à Forces, ce passionné du Canada explique comment il entrevoit l’avenir de son pays, de son continent, mais aussi d’une économie mondiale tiraillée entre libre-échange et protectionnisme.

Que retenez-vous de votre passage à la tête de l’Italie ?

Essentiellement que c’est un pays qui a besoin d’une Europe forte, tout en étant essentiel à l’Europe. L’Italie a chuté quand l’Europe a chuté, entre 2009 et 2011, et repris sa marche quand l’Europe a arrêté sa chute. À l’inverse, l’Europe a besoin d’une Italie forte pour aller dans la direction souhaitée. Bien d’autres sujets ont retenu mon attention à titre de dirigeant, mais ce point ressort particulièrement.

Aux débuts de la crise grecque, on a souvent évoqué un risque de contagion à l’Italie. Ce risque s’est-il dissipé depuis ?

Je n’ai jamais cru que l’Italie serait une deuxième Grèce et j’ai toujours travaillé avec mon prédécesseur, Mario Monti, pour -l’extraire des cas problèmes de l’Union européenne et pour qu’elle se sorte de la crise grâce à ses propres forces. En vérité, l’Italie est le seul pays européen qui ait connu la crise et s’en soit tiré sans aide européenne. Tous les autres ont été sous tutelle : la Grèce, Chypre, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande… pas l’Italie : nous avons décidé que notre grand pays fondateur de l’Union européenne possède la force et les richesses pour s’en sortir.

Est-ce que le Brexit change la donne pour l’avenir de l’Union européenne ?

Bien sûr, le Brexit représente un tournant ; on ne peut continuer comme si de rien n’était. Le Brexit a symbolisé l’idée d’une coupure dans la relation entre l’Europe et les populations. S’il faut, certes, mener une négociation adéquate avec le Royaume-Uni pour que le divorce soit équitable et juste, la question-clé est toutefois celle de la relance de l’Union européenne. J’accorde une haute importance au travail des semaines et des mois à venir. Je pense que la position du statu quo, c’est-à-dire d’attendre les prochaines élections dans des pays membres comme la France ou l’Allemagne, et ne rien faire avant, est un choix aveugle. Nous avons absolument besoin d’une relance rapide de l’Union européenne.

Vous souhaitez donc que la séparation du Royaume-Uni se fasse rapidement ?

Absolument. Je ne pense pas que nous puissions attendre indéfiniment. La négociation doit débuter sans tarder, car nous devons montrer au monde entier une image forte, plutôt que d’inspirer l’incertitude.

Vous avez toujours cru au modèle européen. Le modèle que l’on connaît actuellement peut-il perdurer en dépit du Brexit et autres événements marquants des dernières années ?

Il doit changer radicalement. Je suis de ceux qui pensent que l’Europe est notre présent et notre avenir, mais je crois aussi que l’Europe que nous avons construite est trop timide à plusieurs égards. Engagée à mi-chemin dans plusieurs dossiers, elle n’est pas capable de fournir des réponses aux grandes questions qui inquiètent les citoyens, notamment la sécurité, l’immigration, le chômage. Je pense qu’il s’agit d’un problème sérieux.

Vous souhaitez donc une Europe plus proactive ?

Je veux une Europe plus proactive dans les domaines où une réponse concrète est nécessaire. Je ne veux pas d’une Europe qui traîne sur ces réponses ni d’une Europe bureaucratique qui s’occupe de tout. Il faut rechercher un équilibre. L’Europe doit s’occuper des dossiers cruciaux, à commencer par les principales craintes des citoyens.

Pour revenir à l’Italie, croyez-vous que le système bancaire tiendra le coup ?

Je pense que le système bancaire italien est plus solide qu’on le croit ; il va démontrer sa force. Bien entendu, les banques font face à un problème sérieux et j’espère que les dirigeants trouveront des solutions rapidement. Malgré tout, selon moi, on surestime le danger.

Diriez-vous que l’instabilité politique des dernières années a nui à la croissance économique du pays ?

Je pense que notre terrible plongée de 2010-2013 a fortement nui à la croissance et au taux de chômage. Nous payons aujourd’hui les coûts de cette profonde crise, dont nous amorçons une sortie qui exigera du temps. Le pays doit collectivement se pencher sur les causes de la crise. Il faut agir davantage en ce qui concerne le chômage de manière générale et le chômage des jeunes en particulier, la croissance économique. On ne peut pas se contenter de la situation actuelle.

Vous avez quitté votre poste de chef du gouvernement dans la foulée de mesures de rigueur budgétaire. Jugez-vous que vos décisions de l’époque étaient les bonnes ?

En fait, j’ai quitté mon poste en raison de la décision du chef de mon parti [Matteo Renzi] de devenir lui-même chef du gouvernement. Ce fut plutôt un combat politique typique à l’intérieur d’un parti. Cela dit, je pense que le pays a besoin de maintenir les règles budgétaires. Il doit éviter de recommencer à alourdir la dette. Je suis convaincu que tout choix qui ferait regrimper la dette de l’Italie est nocif. Il faut plutôt effectuer une bonne révision des dépenses afin d’ainsi abaisser les impôts et favoriser la croissance. Mais on ne peut abaisser les impôts tout en alourdissant la dette. J’espère que le gouvernement actuel n’ira pas dans cette voie extrêmement dommageable.

Pourtant, des organisations comme le FMI encouragent les investissements actuellement, période de taux d’intérêt bas. Vous n’êtes pas de cette école ?

Il faut absolument qu’il y ait de l’investissement, mais pour un pays comme l’Italie, cet investissement ne peut pas provenir d’une augmentation de la dette. Nous n’avons plus de marge de manœuvre en ce qui concerne le déficit et la dette. Je dis oui à l’investissement, oui à la baisse des impôts, mais avec des fonds issus de la révision des dépenses. Ce sont des choix difficiles à faire, mais il faut les faire. Dans le budget italien, il y a encore place à des économies.

Comment percevez-vous la montée du protectionnisme qu’on observe aux États-Unis et en Europe ?

Cela me préoccupe fortement. J’estime que la montée du protectionnisme est dommageable, et j’espère vivement que l’accord de libre-échange Canada – Union européenne (AECG) sera ratifié bientôt. J’ai beaucoup travaillé, lorsque j’étais au gouvernement, pour en arriver à une finalisation de ce projet. Je pense que cet accord entre le Canada et l’Europe est stratégique, mais je crains, des deux côtés de l’Atlantique, une montée du protectionnisme surtout liée aux peurs des gens et au populisme, qui est en train de faire des dégâts. C’est pourquoi je soutiens qu’il faut s’attarder au contenu, être très rigoureux.

Dans ces conditions, êtes-vous confiant de voir ratifier l’accord entre le Canada et l’Union européenne ?

Ce n’est pas une prédiction facile. J’anticipe un ratio de probabilité 50 % – 50 %, ou peut-être 51 % – 49 % en faveur de la ratification de l’accord. Quoi qu’il en soit, c’est très serré.

Concernant le mode de scrutin, auriez-vous un conseil à donner au gouvernement fédéral de Justin Trudeau s’il décidait de privilégier un mode de scrutin proportionnel similaire à celui que connaît l’Italie ?

Je n’ai pas de conseil à donner au Canada. […] Je crois toutefois qu’il ne faut pas faire l’erreur de croire qu’en ces temps modernes, où la vitesse est nécessaire et où Internet domine, la concentration du pouvoir entre les mains d’une personne ou d’un seul parti soit appropriée. C’est une erreur, parce que cela entretient l’illusion d’une baguette magique en politique. Je pense que les coalitions, ce n’est pas le diable, parce qu’elles aident les citoyens du pays à se rassembler, elles aident la classe politique à être plus unie et elles contribuent à une représentation plus adéquate des gens. Je pense qu’il faut trouver le bon équilibre, que les coalitions ont encore leurs forces et qu’il ne faut pas les voir comme quelque chose de négatif.

Au sujet de Justin Trudeau, on constate qu’il fait courir les foules lorsqu’il se déplace à l’étranger. -Comment percevez-vous son élection à la tête du Canada ?

C’est quelqu’un de très dynamique. Il a un côté rock star qui intrigue beaucoup les Européens. Reste à voir ce qu’il parviendra à livrer, mais pour le moment, la sympathie à son endroit est très grande.

Vous travaillez maintenant dans le monde de la science politique. Vous ennuyez-vous de la politique active ?

Je suis heureux du double travail que j’ai ici à Paris. D’abord, à titre de doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po. C’est un travail enrichissant qui me permet d’avoir des relations avec les meilleures universités au monde, y compris, d’ailleurs, celles du Canada et du Québec. Pour moi, c’est une façon de travailler avec les jeunes et de profiter de leur fraîcheur.

D’un autre côté, en tant que président de l’Institut Jacques Delors, je peux poursuivre mon engagement pro-européen au nom du grand fondateur du marché unique qu’est Jacques Delors.

En parallèle, je m’intéresse toujours au Canada, à ses évolutions, ses choix, ses idées. J’ai toujours eu une grande passion pour le Canada et je crois que la relation entre l’Europe et ce pays est très importante. C’est pour cela que je me suis tant engagé dans le dossier de l’accord Canada-Europe et que je plaide aujourd’hui en faveur de sa ratification. 

Enrico Letta en cinq dates

Août 1966

Enrico Letta naît à Pise, en Italie. Après avoir étudié le droit international, il décroche un diplôme en droit des communautés européennes de l’École supérieure Sainte-Anne de Pise.

Octobre 1998

Âgé de 32 ans, il devient ministre pour les Politiques communautaires et sera, l’année suivante, nommé ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat. Député européen pendant deux ans, il devient en 2009 vice-secrétaire du Parti démocrate italien.

Avril 2013

Enrico Letta devient premier ministre d’Italie et est chargé de former un gouvernement d’union nationale. Il affirme que la situation dans laquelle se trouvent l’Italie et l’Europe ne peut plus durer et que les politiques d’austérité ne suffisent plus.

Février 2014

Mis sous pression par le chef de son parti, Matteo Renzi, Enrico Letta démissionne à la suite d’un vote de la direction du Parti démocrate réclamant un changement de gouvernement. Dans les jours suivants, Renzi devient premier ministre de l’Italie.

Avril 2015

Enrico Letta annonce qu’il quitte ses fonctions de député pour enseigner à Paris. Il est aujourd’hui doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po Paris et préside l’Institut Jacques Delors, qui a pour mission de réfléchir à l’état et à l’avenir de l’Union européenne.

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