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Vivre à Londres

J’habite à Lambeth, la zone la plus diversifiée socialement de Londres, à la fois à l’égard des identités multiculturelles et de la richesse, les très riches côtoyant les pauvres. « Pour les personnes qui recherchent une véritable expérience du mélange culturel de Londres, c’est l’endroit où aller : Lambeth est vraiment le quartier authentique de Londres », déclarait en 2012 John Rae, directeur d’une société d’analyse de marché, dans les pages du London Evening Standard.

J’habite à Lambeth, la zone la plus diversifiée socialement de Londres, à la fois à l’égard des identités multiculturelles et de la richesse, les très riches côtoyant les pauvres. « Pour les personnes qui recherchent une véritable expérience du mélange culturel de Londres, c’est l’endroit où aller : Lambeth est vraiment le quartier authentique de Londres », déclarait en 2012 John Rae, directeur d’une société d’analyse de marché, dans les pages du London Evening Standard. Toutefois, la composition de l’arrondissement change rapidement avec l’augmentation des prix de l’immobilier et des loyers, ce qui pousse les personnes à revenus réduits à déménager ailleurs, et les entreprises locales à fermer. Le mois dernier, mon épicerie fine préférée, un établissement portugais qui servait ses délicieuses tartes à la crème à la communauté locale depuis vingt-cinq ans, a été contrainte de fermer en raison de la perspective du triplement de son loyer.

Cet embourgeoisement va de pair avec la nouvelle image de Londres : immeubles vertigineux et grues de construction ponctuent l’horizon. Londres était autrefois une ville à dimension humaine : jusqu’au début des années 1960, la hauteur des bâtiments y était limitée à 30 mètres, et, jusqu’en 1961, le Royal Liver Building de Liverpool a été le plus haut bâtiment commercial de Grande-Bretagne. Mais la silhouette de Londres est aujourd’hui très différente : les deux tiers des près de 50 bâtiments qui s’élèvent au-dessus de 100 mètres dans la capitale ont été construits depuis 2000. Selon l’enquête la plus récente, menée en novembre, les travaux de construction dans le centre de Londres, notamment celle du 100, Bishopsgate, qui abritera le nouveau siège britannique de la Banque Royale du Canada, sont maintenant à leur plus haut niveau depuis la crise financière de 2008. Des gratte-ciel sont construits à des fins résidentielles et d’investissement, principalement par des développeurs de Chine, de Singapour, de Malaisie, du Qatar et d’Inde. Dans un rapport sur la crise du logement publié en novembre 2015, Daniel Saint-Valentin, du groupe Bow, le plus ancien groupe de réflexion conservateur au Royaume-Uni, a appelé Londres « capitale mondiale de la résidence secondaire », car jusqu’à 85 % des premières ventes de propriété concernent des acheteurs étrangers.

Dans le passé, des règlements stricts faisaient en sorte que le logement social coexiste avec les développements privés, de sorte que, même aujourd’hui, dans des zones très riches comme Kensington ou Chelsea, 25 % des foyers sont classés logements sociaux. Cependant, dans de nouveaux projets tels que One Nine Elms, une paire de tours résidentielles de 58 et 43 étages financée par le plus grand développeur de Chine, seulement 57 des 494 appartements (prix à partir de 1,3 million de livres, plus de 2,6 millions de dollars canadiens) seront considérées comme « abordables » (propriété partagée), soit beaucoup moins que l’objectif de 40 % affiché initialement. Selon Jake Freeland, de Radical Housing Network, cité en octobre dans The Guardian, « la surchauffe de l’investissement international est responsable de l’éclatement des communautés existantes de Londres, et ces communautés sont loin de recevoir ce qui devrait leur revenir ».

Dans le cadre de la dévolution des pouvoirs au Royaume-Uni, le maire de Londres, Boris Johnson, a pris en mains les politiques et les dépenses en matière de logement, mais, jusqu’à présent, les résultats sont loin d’être impressionnants. En 2014-2015, Londres a construit seulement 20 520 nouveaux logements, selon le ministère des Communautés et du Gouvernement local, à un moment où au moins 62 000 nouvelles maisons seraient nécessaires chaque année. Au début de 2015, la population de Londres est retombée à son niveau pré-Deuxième Guerre mondiale, soit 8,6 millions de personnes, et il est prévu qu’elle atteigne les 10 millions dans les quinze prochaines années. Avant de quitter ses fonctions, l’année prochaine, Johnson tente d’obtenir une encore plus grande dévolution des pouvoirs pour Londres, par exemple celui de saisir et de vendre des terres appartenant à d’autres organismes publics, et de contrôler davantage de leviers financiers.

Les prochaines élections municipales de Londres, prévues en mai 2016, mettront en vitrine deux points de vue opposés sur la politique du logement : le candidat conservateur Zac Goldsmith, milliardaire eurosceptique, est un promoteur du projet de loi Government Housing and Planning, qui permettra d’étendre le Right to Buy1 à des associations de locataires et de forcer la vente de logements sociaux. L’autre principal candidat est Sadiq Khan, un travailliste qui a grandi dans un logement social, et qui a été le premier député musulman à représenter une circonscription de Londres. Il fait campagne sur le besoin de logements plus abordables et souligne que le projet de loi du gouvernement entraînerait une baisse de près de 22 000 propriétés abordables à Londres en 2020. S’il est élu, il utilisera les pouvoirs de planification de la mairie afin de veiller à ce que, dans tout nouveau développement, la moitié des logements soient véritablement abordables. Le journal The Independent a révélé en avril que plus de 50 000 familles ont été déplacées hors de Londres par leurs arrondissements au cours des trois dernières années en raison de compressions des prestations d’aide sociale et de la flambée du prix des loyers. Khan et d’autres politiciens du parti Travailliste, tel son nouveau chef, Jeremy Corbyn, parlent de « nettoyage social ». Centre for London, un organisme de bienfaisance qui concentre ses œuvres sur les problèmes majeurs qui frappent Londres, vient de publier, en novembre 2015, un rapport qui fait état que les services publics de Londres se trouvent face à des temps difficiles : « Au cours des cinq dernières années, les arrondissements de Londres ont absorbé, en chiffres absolus, des compressions budgétaires de 44 %, tandis que la population de la capitale et ses besoins continue de croître », y mentionne-t-on.

Londres est réputée pour sa diversité sociale et ethnique, laquelle, soutiennent de nombreux analystes, a renforcé la cohésion de la collectivité. Dans une étude publiée en 2013 par le professeur Patrick Sturgis, son équipe conclut que « les résidents des quartiers composés d’origines ethniques diverses faisaient état, en fait, de niveaux plus élevés de cohésion de la communauté que ceux qui vivaient dans des secteurs moins diversifiés – pour autant que les niveaux de pauvreté et de ségrégation soient contrôlés »2. Si des logements inabordables, des loyers élevés et des bas salaires font que de plus en plus de résidents aux abois quittent le centre de Londres, quel en sera l’effet sur la cohésion de la collectivité ?

Pendant ce temps, mon ancienne épicerie fine de Lambeth a été transformée temporairement en un espace social pour militants et artistes et en boutique communautaire où toutes les transactions sont tenues d’utiliser la monnaie locale, la Brixton Pound (B £)3, afin d’encourager la production et le commerce locaux. Londres n’est pas près de perdre son ouverture et son radicalisme bien connus. Le plus beau, c’est que dans ce local, on sert les mêmes merveilleuses tartes à la crème !

1. Le Right to Buy du Royaume-Uni est la possibilité, pour les locataires d’un logement social, d’acheter ce logement à un prix préférentiel (n.d.l.t.).
2. Notre traduction.
3. Pour en savoir plus sur la Brixton Pound, visiter le site : brixtonpound.org/what.

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