Économie

« Pas de récession en vue »

David M. Cote, président et chef de la direction de Honeywell, était de passage à Montréal à l’occasion de la Conférence de Montréal 2015 ; il a été interviewé par Michael Fortier, vice-président du conseil chez RBC Marché des Capitaux. Il parle de commerce international, de la compétitivité des entreprises et des nations, de la refonte de l’éducation, d’une réglementation accrue des banques et du système financier international, de politique étrangère et des relations sinoaméricaines, sur fond de crise mondiale.

Les États-Unis sont-ils vraiment intéressés par le commerce international ?

Oui, les États-Unis sont une nation commerçante ; ce n’est pas toujours une évidence, et c’est dommage.

Ceux qui tentent de plaider en faveur du commerce constatent que la contre-plaidoirie est beaucoup plus facile. Si vous réfléchissez au commerce, au progrès, à comment faire les choses différemment, à comment améliorer la productivité, vos arguments sont plus difficiles à défendre. Tout cela remonte au 16e ou 17e siècle, lorsque les Britanniques détruisaient les métiers à tisser parce qu’ils abolissaient des emplois ; je dirais que nous vivons aujourd’hui la même chose aux États-Unis.

Je crois que le TPA (Trade Promotion Authority) va passer. Ce sera serré, mais ça va passer. Ce sera un début, et on espère que le PTP (Partenariat transpacifique) suivra peu après, et ensuite, le TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement).

Alors, comment gérez-vous tout ce lobbying, tous ces silos industriels qui surgissent à gauche et à droite chaque fois qu’il y a un enjeu commercial important ? Et avec un Congrès maintenant divisé, non seulement pour des questions d’idéologie, mais avec des gens qui tentent de faire trébucher le président simplement pour le plaisir ?

Ça se produit, malheureusement. Pour revenir aux traités, la communauté des affaires y est en grande partie très favorable, y compris la communauté agricole, parce qu’elle reconnaît l’importance des exportations pour elle. Par contre, sur le marché du travail, on voit des gens totalement anti-commerce. Et, encore une fois, il est vraiment facile pour eux d’argumenter : il leur suffit de montrer du doigt une usine et de dire : « à cause du commerce, elle a fermé ». Il est beaucoup plus difficile de défendre l’argument à l’effet que « oui, à la suite des échanges commerciaux, vous avez peut-être perdu 300 emplois, mais nous en avons créé 10 dans 75 lieux différents, qui ont plus que compensé cela ».

Mais pourquoi des gens comme vous n’ont-ils pas réussi à mieux communiquer cela aux syndicats et aux travailleurs ? Serait-ce la faute du gouvernement ?

Je ne sais pas. Simplement, il est plus facile pour les gens de se familiariser avec un certain point de vue, et beaucoup plus commode pour les syndicats, à ce stade, de voir l’aspect négatif, de ne pas croire tous les économistes qui expliquent que le commerce est une bonne chose en général. Donc, je ne sais pas si le gouvernement pourrait faire beaucoup plus ; je souhaiterais plutôt que les politiciens croient davantage au commerce.

Tournons-nous vers la Chine quelques instants. Vous vous êtes beaucoup exprimé à propos des relations sino-américaines. Pensez-vous, compte tenu de la tension entre les deux pays, que des entreprises comme la vôtre puissent jouer un rôle dans la construction de ponts, ou est-ce une idée naïve ?

Non, ce n’est pas naïf du tout. Et je pourrais vous en parler sans fin ! Mais je pense vraiment que lorsque nous arriverons en, disons, 2100, l’histoire qui sera écrite sur le XXIe siècle ne racontera pas comment la Chine s’est développée en regard du Japon – c’est l’ancienne façon de voir les choses –, mais plutôt sur le rapport de la Chine aux États-Unis, de la même manière qu’on observe, dans les années 1800, le rapport des États-Unis au Royaume-Uni. Je pense vraiment que ce siècle pourrait être décisif.

Regardez comment, au moment où la révolution industrielle a commencé au Royaume-Uni, on y considérait les États-Unis. On était des coureurs des bois qui se contentaient de faire du volume à faible coût. Si je change les noms et l’époque et que je demande : « Qui a dit ça au sujet de qui ? » vous diriez que c’est ainsi que les États-Unis voient la Chine.

Les Britanniques nous avaient affublés d’un surnom péjoratif, « les Jonathans ». Puis, à l’exposition du Crystal Palace, en 1851, alors que les Britanniques exhibaient leurs innovations aux yeux du monde, tous ont été stupéfaits de voir ce que les Américains, ces « Jonathans », avaient accompli au cours des 30 ou 40 dernières années.

Je pense que la même chose pourrait se produire durant ce siècle. Beaucoup parlent de la non-viabilité du système en Chine ; c’est peut-être vrai, mais leur système est en train d’évoluer d’une manière que nous ne semblons pas comprendre. Entre la Chine d’il y a 50 ans, quand ma mère me disait : « Mange ton foie, il y a des enfants qui meurent de faim en Chine », et la Chine d’il y a 20 ans, et celle d’aujourd’hui, où, dans les villes, on se sent comme en Occident… on voit bien que leur système ne cesse d’évoluer, et pourtant, nous ne le reconnaissons pas.

Cette évolution sera l’événement majeur du XXIe siècle, et cela signifie deux choses pour les États-Unis. D’abord, que nous devons développer des liens pacifiques, fondés sur le commerce, avec la Chine. Certains diront que ce ne sera pas possible : deux systèmes trop différents, trop d’animosité… que les quatorze dernières fois dans l’histoire du monde où deux puissances ont grandi en même temps ou bien qu’une nouvelle puissance a été menacée, cela a toujours abouti à la guerre. Pour ma part, je crois qu’il ne s’agit pas d’une certitude. Et je rappelle ceci aux Américains, à propos de notre grand allié, le Royaume-Uni : « Saviez-vous qu’il y a 200 ans, ils ont brûlé notre Maison-Blanche ? » Un acte plutôt agressif, non ? Or, nous avons réussi à faire évoluer les choses ; nous devons faire de même avec la Chine. Mais c’est un jeu qui se joue à deux ; on ne va pas s’écraser et dire oui à tout !

Aux États-Unis, nous devons bâtir un programme de compétitivité pour affronter ce nouvel ordre mondial. Il nous faut plus de maths et de sciences, d’infrastructures… Attention : la Chine, il y a deux ans, est devenue notre première destination de ventes hors États-Unis ; ce n’est pas anodin, étant donné qu’elle est l’économie numéro 2.

Alors, êtes-vous optimiste quant aux relations entre la Chine et les État-Unis ?

Oui. Je pense qu’il y aura toujours des frictions. Avons-nous les mécanismes pour être en mesure de gérer cela, et est-ce que les deux parties considèrent qu’il est important pour elles de le faire ?

L’économie Américaine

Revenons aux États-Unis. Avez-vous jamais pensé que, d’ici deux semaines, on puisse voir l’Ex-Im Bank perdre sa charte ?

Je dois dire que cette nouvelle-là m’a vraiment surpris. Mais elle s’inscrit dans la perspective commerciale. Honeywell n’est pas un énorme bénéficiaire de l’Ex-Im Bank, donc je peux me permettre une certaine indépendance à ce sujet. Certains de nos clients en bénéficient, et c’est une bonne chose. Finalement, cela ne risque pas de nous tuer. Ce qui me met hors de moi, c’est que, tout en appuyant la nécessité des exportations, nous sommes prêts à tuer la Banque Ex-Im ! Et pour des raisons qui n’ont aucun sens pour moi ! J’ai eu cette discussion avec les sénateurs, et ils ont dit : « Eh bien, il s’agit “d’assistance sociale corporative”. J’admets que je ne suis pas en désaccord, il s’agit effectivement “d’assistance sociale corporative” ». Mais le problème, c’est que tous les pays le font. Si on peut obtenir que tout le monde cesse ces pratiques, c’est une excellente idée, mais, d’ici là, il ne faut pas lâcher prise unilatéralement, précisément au moment où on veut stimuler les exportations et l’emploi. Cela n’a aucun sens ! Bien sûr, l’idéologie joue un rôle là-dedans.

Vous étiez convaincu que TPA s’en sortirait ; pensez-vous également que la chute de l’Ex-Im Bank puisse être évitée ?

Churchill a dit, il y a cinquante ans : « On peut toujours compter sur les Américains pour faire les choses correctement après avoir épuisé toutes les possibilités. » Je ne peux pas vous dire à quel point je me fie à cette phrase, parfois. Quelque lugubre que la situation puisse sembler, je m’en remets encore à Churchill !

Dans un récent discours, vous avez mentionné huit questions sur lesquelles vous croyez essentiel que l’administration se penche : la dette, les infrastructures, l’éducation, en particulier en mathématiques et en sciences, la réforme de l’immigration, la réforme de la responsabilité délictuelle, la réforme du système des brevets, l’énergie et un commerce libre et équitable. Craignez-vous, à l’approche de 2016, que la campagne présidentielle néglige totalement les véritables enjeux ?

Je suis assez certain qu’elle les négligera ; c’est ainsi que les campagnes fonctionnent. J’ai souvent dit que je ne suis pas sûr que j’aurais pu être politicien, parce que, en tant qu’homme du New Hampshire qui gère des entreprises, ce que je pense, ce que je dis et ce que je fais doivent être une et même chose ; alors que quand on est politicien, ce sont trois choses distinctes. Ce n’est pas pour dénigrer la politique, mais plutôt pour dire qu’il y a un niveau de complexité, plusieurs étapes intermédiaires entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Et voilà pourquoi, au moment d’une campagne politique, ces grandes questions ne seront pas abordées, sauf s’il y a de fortes pressions en ce sens. En général, on tente de faire appel au côté émotionnel ou idéologique des choses.

Mais un PDG tel que vous ne pourrait-il pas influer sur au moins une partie du discours pour l’orienter vers certaines de ces questions ?

Je pense réellement que, à l’égard du taux d’approbation aux États-Unis, les seules personnes que nous devançons sont les membres du Congrès. Je dirais que nous avons plus de crédibilité qu’un sénateur, et encore, ce n’est pas sûr. Pourtant, il est important pour nous de faire passer notre point de vue. Nous devons dire publiquement que l’heure est venue pour les politiciens américains de chercher à encadrer l’ensemble de la question, ce qu’ils évitent tous de faire.

Le discours est plutôt qu’on essaie de frauder l’assurance-maladie, ou la sécurité sociale, qu’il y a trop d’abus... Au lieu de dire : « Regardez, il s’agit en fait d’un problème sociétal. Nos engagements dépassent de loin ce que nous pouvons générer grâce aux recettes fiscales, même si nous avions une imposition à un taux de 100 %. Nous devons faire les choses différemment si nous voulons un pays prospère pour nos enfants et nos petits-enfants ». Je ne pense pas que cet argument se heurterait à une large opposition, mais, jusqu’à présent, tout le monde est très réticent à le mettre de l’avant.

Commerce International

Honeywell est établie aux États-Unis. Lorsque vous envisagez l’ouverture d’une nouvelle installation ou un placement à l’extérieur du pays, vous posez-vous la question : « Pourrions-nous dépenser cet argent aux États-Unis ? » Vous sentez-vous antipatriotique parce que vous implantez une usine au Pérou ou au Japon ?

Comme vous pouvez l’imaginer, je suis très fier d’être Américain. Et je ne me sens pas antipatriotique en raison de décisions que nous devons prendre en tant qu’entreprise. La majeure partie du processus de décision consiste pour moi à tenir compte des quelques tendances et changements fondamentaux à grande échelle qui sont en cours dans le monde d’aujourd’hui et pour les décennies à venir. La deuxième partie du processus décisionnel porte sur la croissance des régions déjà à forte croissance, qui augmentent leur part dans l’économie mondiale. En 1990, les États-Unis représentaient 26 % de l’économie mondiale ; en 2010, c’était 23 %, et nous nous retrouverons à environ 20 % en 2030. D’autres régions développées telles que l’Europe, le Japon, le Canada et l’Australie, entre autres, représentaient environ 50 % de l’économie mondiale en 1990, 42 % en 2010 ; en 2030, ce sera autour de 32 %.

Maintenant, si vous jetez un œil aux régions à forte croissance, en 1990, elles totalisaient environ 27 % de l’économie mondiale, en 2010, environ 37 %, et en 2030, le taux projeté est de 48 %. En d’autres termes, la moitié de l’économie mondiale reposera sur ces régions à forte croissance, surtout la Chine. Donc, quand j’envisage certains de ces investissements, je réfléchis à ce que sera la croissance à long terme.

Selon-vous, est-ce que la renaissance aux États-Unis d’un secteur manufacturier pourrait être fondée sur la technologie et sur le savoir ?

Pour moi, ce sont deux choses distinctes. Et si j’envisage d’investir, je tente de le faire là où la croissance se trouve. Donc, si la croissance s’annonce forte en Chine ou en Europe, je veux que mes actifs se trouvent en Chine et en Europe. Même chose pour les États-Unis et les Amériques.

Pensez-vous que les États-Unis sont bien placés pour un décollage du côté manufacturier ?

J’ai tendance à le croire, car il s’agira alors de fabrication s’appuyant sur des logiciels, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je crois que nous devons changer fondamentalement notre système d’éducation en insistant sur les mathématiques, la science, la programmation de logiciels…

L’autre jour, à des retrouvailles de ma classe du secondaire, 40 ans plus tard, on nous a fait faire le tour de l’école, ce fut plaisant. J’ai vu toutes les affiches contre l’intimidation, sur la motivation, des affiches du type « Nous sommes super »… J’ai vu l’exposition d’art, c’était très bien. Mais rien, nulle part, sur un club d’échecs ou de mathématiques, une exposition scientifique, sur le gagnant ou la gagnante d’un prix d’excellence technique…

Aux États-Unis, nous récompensons les arts de toutes sortes de façons. Je suis membre du Kennedy Center, une institution remarquable, et nous reconnaissons toujours le travail et la contribution des artistes, mais je me dis toujours : « Bon sang, comment se fait-il que nous ne fassions pas la même chose pour le monde des affaires ? » Si ce n’était du succès de la communauté des affaires, rien de tout cela ne serait possible. Je crois que nous prenons parfois les choses à l’envers ; on oublie l’importance de l’entreprise dans la prospérité de la société. Nous devons commencer à considérer tout ce que les entreprises apportent à une société. Elles ajoutent à la productivité, font augmenter le niveau de vie. Cela, d’ailleurs, les Chinois le comprennent très bien ; mais je pense qu’en Occident, nous l’oublions parfois.

Vous avez siégé au conseil d’une banque américaine majeure, où vous avez vécu la récession et la crise. En tant qu’entrepreneur, vous voulez avoir un système bancaire solide aux États-Unis et dans le monde, un cadre de réglementation fiable, ainsi que l’accès au capital. Sept ans plus tard, avez-vous le sentiment que, aux États-Unis, le système bancaire a dépassé la période critique et que les banques sont beaucoup mieux réglementées. Qu’il est très peu probable que 2008 se reproduise ?

Ouf ! Voilà une question beaucoup plus difficile. Je pense que la perspective d’une répétition de la crise de 2008, étant donné que quatre-vingts ans s’étaient écoulés depuis la Grande Dépression de 1939, est sans doute peu probable avant longtemps. Je ne sais pas si la réglementation que nous avons mise en place est le facteur déterminant, ou si c’est plutôt une question de cycles. Il se trouve qu’environ six mois après le début la crise, j’ai lu Liar’s Poker, de Michael Lewis. Ce qui m’a frappé, c’était que j’avais l’impression que ce livre, portant sur une crise survenue vingt ans plus tôt, venait tout juste d’être écrit. Et j’ai pensé : « Mon Dieu ! Nous n’avons rien appris, c’est exactement la même chose qui se produit maintenant ».

Donc, j’ai toujours cru que nous avions besoin d’une réglementation intelligente. Je ne suis pas convaincu qu’aux États-Unis, nous nous y prenions de la meilleure façon. Nous avons une foule de comités qui examinent ceci ou cela, mais je ne suis pas sûr que nous parvenons au type de surveillance que nous recherchons.

Cela étant dit, les exigences accrues en matière de fonds propres sont probablement l’une des meilleures initiatives en vue d’un système financier plus robuste. En ce qui concerne la réglementation, il nous reste des éléments à comprendre ; je ne crois pas que nous soyons encore au point. Mais je ne pense pas qu’il y ait de récession à l’horizon ; cela, non.

Honeywell En bref

Fondée en 1906, la multinationale américaine est aujoud’hui présente dans des secteurs aussi diversifiés que le nucléaire, l’aérospatials, l’automation du bâtiment, la défense et l’industrie automobile. Son chiffre d’affaires est de 40 milliards de dollars et elle compte plus de 130 000 employés répartis dans 100 pays. Elle est inscrite au palmarès de Fortune 100.

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