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Culture

Gregory Charles: homme d’affaires

Comment brosser le portrait d’une personne aux mille visages ? Quels propos élaguer lorsque son interlocuteur parle toujours d’abondance, mais rarement pour ne rien dire ? Un arrêt sur image ne saurait rendre justice à celui qui fonce dans la vie comme une fusée dans le cosmos. Gregory Charles est un homme singulier qu’il faut décliner au pluriel, car à lui seul, il est une multitude.

Comment brosser le portrait d’une personne aux mille visages ? Quels propos élaguer lorsque son interlocuteur parle toujours d’abondance, mais rarement pour ne rien dire ? Un arrêt sur image ne saurait rendre justice à celui qui fonce dans la vie comme une fusée dans le cosmos. Gregory Charles est un homme singulier qu’il faut décliner au pluriel, car à lui seul, il est une multitude. Pianiste populaire et classique, compositeur et parolier, improvisateur, co-médien, animateur de radio et de télé, conférencier, pédagogue, chef de chœur, concepteur… Comme s’il manquait encore une corde à l’instrument dont il tire déjà tant d’accords différents, il y ajoute depuis peu, presque malgré lui, celle des affaires.

Des producteurs, dont je tais les noms pour qu’ils n’aient pas à rougir, n’ayant pas cru à quelques-uns de ses pro-jets les plus audacieux, Gregory a résolu de les réaliser et d’en faire la promotion lui-même. C’est ainsi que, de fil en aiguille, il est devenu un « groupe ». Le Groupe Musique Greg (GMG), déjà plongé jusqu’au cou dans les spectacles vivants, les événements d’envergure, la télévision, et même l’édition, a racheté depuis peu les stations de radio de musique classique (cjpx) qu’avait lancées Jean-Pierre Coallier. Celles-ci, qui ont déjà pris les couleurs de Gregory, constituent désormais « la radio des classiques », ouvrant les ondes aussi bien à la Callas qu’à Piaf, à Mozart qu’aux chansons sans paroles que nous avons toutes fredonnées à un moment ou à l’autre.

Gregory a de la musique classique une définition non classique. Pour lui, une chanson pop ou une mélodie popu-laire qui survivent au temps, c’est du classique. Comme il n’accroche jamais sa défroque de pédagogue, non seule-ment ses stations diffusent « son » classique, mais les animateurs qu’il engage – qu’il s’agisse de Marc Hervieux ou de Bernard Derome – doivent trouver le moyen d’intégrer à la musique des commentaires sur l’actualité et la vie quotidienne. Une sorte de radio à la fois musicale et parlée !

Réussir à asseoir Gregory pour un lunch, c’est aussi difficile que d’arrêter une Formule 1 à mains nues. C’est seu-lement tard la veille qu’a été fixé notre rendez-vous au restaurant Le Montréalais de l’hôtel Reine-Élizabeth, à 11 h 30, heure où les lève-tard finissent à peine d’avaler leur petit déjeuner, mais qui convient à son agenda chargé. Nous sommes arrivés ensemble à la porte du resto, une minute avant l’heure convenue.

Nous ne sommes pas si tôt assis qu’il m’entretient du rôle important que jouent les artistes dans la société, men-tionnant l’effet qu’a eu le pianiste interprétant Imagine de John Lennon devant le Bataclan endeuillé. Selon Grego-ry, c’est l’image la plus forte qu’on retiendra des attentats de Paris. Celles que diffusent en boucle les chaînes d’information ont plutôt tendance à banaliser les tragédies. « Sans en être conscients, les artistes sauvent des vies. Combien de fois des spectateurs viennent me voir ou m’écrivent pour me confier que mon spectacle a transformé la leur. Je suis convaincu qu’il en est ainsi pour tous les artistes. »

Gregory, c’est l’enfant que tous les parents auraient voulu avoir : raisonnable, obéissant, travailleur, curieux, dé-terminé et reconnaissant ! Jamais il ne donne d’entrevue sans rendre hommage à sa mère et à son père, sans louer l’héritage que lui ont laissé certains des éducateurs qui l’ont formé, et bien sûr du partage, de la parabole des talents qui implique que les plus doués doivent donner davantage. À ce titre, Gregory n’est pas en reste, comme le dé-montre son engagement auprès des jeunes pour lesquels il est devenu un modèle que l’on cite sans réserve. Jacques-Yvan Morin, qu’il a eu comme professeur au moment de ses études de droit, ne lui avait-il pas souligné l’importance que ses nombreuses aptitudes soient mises au service des autres ? « Tu as une grande capacité pour apprendre, il faut en faire profiter les autres. » Sa maman, qui souffre de la maladie d’Alzheimer depuis plus d’une décennie, ne lui a jamais tenu un autre discours. « Jusqu’à sa maladie, elle a été la joueuse la plus importante de mon équipe, affirme-t-il. » Il la remercie encore de n’avoir jamais été complaisante à son égard. Gregory Charles, c’est le fils rêvé. Tellement que ceux qui ne le connaissent pas personnellement peuvent se demander parfois s’il ne frime pas un peu. Moi qui l’ai suivi depuis son incarnation du très jovial Julien Philippe dans le téléroman Chambres en ville, il y a 25 ans, je peux vous assurer que what you see is what you get ! Il n’y a pas de place chez Gregory pour la frime et la gloriole.

Nous causons depuis une demi-heure, indifférents aux menus que le garçon a posés sur la table. Patient, le garçon nous accoste une troisième fois, n’osant nous déranger tant la conversation est solidement engagée. À la fin, sans jeter un œil sur le menu, Gregory commande une salade César au poulet. J’acquiesce à une salade de homard et y ajoute un verre de vin blanc, tandis que Gregory décide de continuer à l’eau plate. Il fouette trop de chats à la fois pour pouvoir s’adonner à des plaisirs hédonistes.

En 2010, à 42 ans, Grégory Charles épouse Nicole Collet, une Franco-manitobaine rencontrée au hasard d’un des spectacles qu’il donnait au théâtre Dejazet de Paris. Issue d’une famille terrienne du petit village de Saint-Claude, à 100 km de Winnipeg, éloignée des paillettes du show-business, cette gestionnaire chez Microsoft y assistait presque par hasard. Mademoiselle n’a pas reconnu tout de suite le partenaire idéal ; lui a vu sur-le-champ la femme qu’il lui fallait. « Jusqu’à cette rencontre, j’étais un mauvais candidat à la vie de couple. J’en avais plein les bras avec ma carrière et mon travail communautaire. La présence de mes parents me comblait, si bien que ma vie n’était compa-tible qu’avec des amourettes ». Nicole Collet l’a retourné comme un crêpe. « À partir du moment où tu aimes quelqu’un plus que toi-même, tu touches à l’amour véritable, tu touches même à l’éternité. »

Venant d’un indécrottable romantique, voilà une affirmation qu’on prendrait avec un grain de sel, mais Gregory ne se définit pas comme tel. C’est un homme rationnel qui ne fait ni n’énonce rien sans réflexion. Un pragmatique qui règle sa vie comme du papier à musique.

Après avoir travaillé à Ottawa et Toronto et s’être installée à Paris comme directrice de la division Dynamics de Microsoft, la nouvelle amoureuse abandonne l’Europe – mais non Microsoft – pour s’établir à Montréal, qu’elle quitte de temps à autre pour des missions à l’étranger ou simplement pour suivre son homme. Cela n’en fait pas pour autant des parents absents pour la petite Julia, née en janvier 2012 et prénommée du titre de la chanson que John Lennon a écrite pour sa mère, Julia Stanley. L’enfant est aussi occupée et infatigable que ses parents. Elle pro-fite du temps que lui laisse la maternelle pour apprendre la danse, le chant, le piano, le violon et la gymnastique. Les chats ne font pas des chiens !

Quatre heures de sommeil lui suffisant, les jours de Gregory sont plus longs que les nôtres. Comme il occupe très consciencieusement chaque heure de sa journée, il lui reste de six à sept semaines « off » chaque année pour son bon plaisir. C’est aussi le temps de vacances qu’il juge nécessaire pour les personnes qui travaillent dans ses entreprises. Voilà qui doit en faire un patron bien-aimé.

« Je crois être un bon patron. Je ne suis pas “contrôlant”, je ne suis en compétition avec personne, sauf avec moi-même, je ne suis pas envieux et je ne me compare jamais aux autres. Je suis un enthousiaste et un passionné. Je veux seulement qu’on aille toujours plus loin, qu’on mette la pédale au plancher et qu’on se défonce. » Il réfléchit un instant, puis ajoute avec un petit sourire dubitatif que ce genre de patron cause sûrement chez le personnel des « dommages collatéraux ». Je n’ai pas tenté de m’en enquérir, mais j’imagine que certains employés ne doivent pas toujours trouver leur patron reposant !

Cet homme qui n’en est pas un de compromis, qui peut être aussi intransigeant à l’égard des autres qu’il l’est vis-à-vis lui-même, est aussi un homme de foi. On ne passe pas sa vie immergé dans le « gospel » et dix ans parmi les Petits chanteurs du Mont-Royal de l’oratoire Saint-Joseph sans en être marqué. « Je suis un pratiquant infidèle », m’avoue-t-il, un éclair malicieux dans le regard.

Né à Saint-Germain de Grantham d’une mère aussi catholique qu’on peut l’être dans ce coin de pays et d’un père originaire de Trinidad, Gregory est progressivement passé de l’Église romaine à la presbytérienne. « C’est à cause de la musique, dont l’Église catholique a trop oublié l’importance. Écouter de la musique dans l’environnement mys-tique d’une église ou dans l’atmosphère apaisante d’une cérémonie religieuse permet de réfléchir à ce qu’on veut faire de sa vie. Je veux aussi que la personne qui m’aide à réfléchir soit quelqu’un qui vive comme moi, qui soit ma-rié avec des enfants. J’ai des amis et des confrères qui sont devenus prêtres. Je ne les désavoue pas, mais qui sont-ils pour me parler d’amour, de vie conjugale et de paternité ? »

Casser la croûte avec Gregory Charles, c’est vitaminer sa journée, c’est recevoir une infusion d’énergie, c’est res-sentir que tout est possible pourvu qu’on y mette de la détermination. C’est surtout côtoyer un homme heureux qui répète qu’il a toujours été chanceux. « À la distribution des parents, à celle des éducateurs, à celle de l’amour et à celle de sa progéniture, j’ai toujours tiré le bon numéro. » J’ai trop d’expérience de la vie pour ne pas savoir que der-rière cette chance, il y a une aptitude naturelle au bonheur et le désir acharné de faire fructifier les talents dont il a hérité.

Comme nous allions nous lever de table, une cliente attablée non loin de nous a glissé un papier à Gregory. Il l’a d’abord lu en silence ; je lui ai demandé de le relire à voix haute . « Je vous remercie, écrivait cette dame, d’avoir eu sur mon fils qui risquait de mal tourner une influence déterminante. »

C’est donc vrai, comme le mentionnait Gregory au début de notre entretien : les artistes peuvent sauver des vies.

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