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HEC Montréal et la révolution numérique

Comme le monde des affaires et le Québec tout entier, les universités sont confrontées à une réalité de plus en plus complexe, changeante et mondialisée. S’il ne peut pas les aider en matière de financement pour le moment, le gouvernement devrait au moins ne pas freiner leurs efforts d’adaptation, dit le directeur de HEC Montréal, Michel Patry.

Ancien collègue de travail du président du Conseil du trésor du Québec et ancien professeur de HEC Montréal, Martin Coiteux, Michel Patry est bien conscient qu’il ne peut espérer du gouvernement une solution à court terme au problème récurrent de financement d’universités comme la sienne. Mais le directeur de HEC Montréal voudrait au moins que Québec ne s’ingénie pas à lui compliquer encore davantage la vie. « On a compris que la remise en cause du gel des droits de scolarité est devenue une question quasi radioactive dont aucun politicien ne veut s’approcher pour l’instant. Mais pour trouver de nouvelles sources de revenus, il faut disposer d’un peu de flexibilité, avoir droit à un espace de liberté. Si vous voulez que les universités innovent, lâchez-nous un peu ! »

Or, dénonce-t-il, « les universités québécoises subissent depuis une dizaine d’années une augmentation des contraintes et des conditions à tous égards : création de programmes, investissements, immobilier... En plus d’alourdir et de ralentir le moindre changement, ces obligations de défiler devant des comités, de remplir toutes sortes de rapports et de rédiger des plans annuels ou quinquennaux coûtent cher, déplore-t-il. Je vous accorde que des erreurs ont été commises par le passé, dit-il, mais il arrive aussi que des avions tombent, et on n’arrête pas le trafic aérien pour autant. »

La belle centenaire

C’est le seul mouvement d’humeur qu’aura Michel Patry durant toute l’entrevue. Le magnifique édifice tout en verre de HEC Montréal, enchâssé dans la nature, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, bourdonne d’activité à la veille d’une journée portes ouvertes. Forces rencontre son directeur, décontracté dans son bureau baigné de douce lumière d’automne par de grandes baies vitrées donnant sur un mont Royal multicolore, le terrain de football du collège Jean-de-Brébeuf et le CHU Sainte-Justine.

De fait, l’expert en économie des organisations et de la réglementation est ici chez lui. Mis à part ses années de doctorat à l’Université de la Colombie-Britannique, il n’a jamais quitté HEC Montréal depuis ses débuts de jeune étudiant au baccalauréat, il y a 40 ans. « Moi, je suis “plate”. J’ai eu un parcours comme il ne s’en fait plus beaucoup aujourd’hui, dit-il en riant. J’ai eu deux coups de foudre dans la vie : un pour ma femme, que j’ai rencontrée au cégep et avec qui je fêterai bientôt nos 40 ans de mariage, et un deuxième pour une autre dame qui a plus de 100 ans, mais dont le cœur est jeune et qui m’a offert à chaque étape de ma carrière de nouveaux défis. »

Professeur, chercheur et membre fondateur du Centre inter-universitaire de recherche en analyse des organisations, mieux connu sous l’acronyme CIRANO, Michel Patry a pris les rênes de HEC Mont-réal en 2006. Fondé en 1907 pour aider au développement des entreprises canadiennes-françaises et de leurs activités -commerciales internationales, l’établissement compte aujourd’hui plus de 13 000 étudiants dont plus du tiers viennent de l’étranger, notamment d’Afrique et d’Europe. HEC Montréal accueille aussi plus de 8 000 cadres et dirigeants dans ses programmes de formation continue, dont 1 500 hors de nos frontières.

« Si je compare les étudiants d’aujourd’hui à ceux de mon époque, je dirais qu’ils sont beaucoup plus ouverts à l’international, constate Michel Patry. Ils sont aussi nettement plus confiants et moins complexés. Dans mon temps, c’était une grosse affaire pour un finissant d’avoir un entretien d’embauche à Toronto. Aujourd’hui, les jeunes te disent, à la collation des grades, qu’ils partent pour Singapour. Cela reflète sans doute aussi le succès international des entreprises québécoises, comme le Cirque du Soleil, Bombardier, CGI… mais aussi les PME, qui doivent être de plus en plus tournées vers le monde. »

Les questions qui font vibrer les jeunes ont aussi changé, poursuit-il. Considéré probablement comme assuré, l’avenir de la langue française a cédé la place notamment à l’environnement, à la responsabilité sociale des entreprises et à la montée des inégalités.

Michel Patry aimerait aussi pouvoir dire que le grand nombre de cadres et de professionnels qui viennent renouveler leurs compétences dans son école montre que les entreprises d’ici ont enfin compris l’importance de la formation continue de leur personnel. « Des progrès ont été réalisés, mais le Québec reste en retard en ce domaine. Il y a encore ce sentiment que la responsabilité de la formation relève uniquement du gouvernement. »

Il en va de même, selon lui, pour le rapport que la société québécoise entretient avec le monde des affaires en général. « Nous nous intéressons à tous les types d’organisations : les petites ou les grandes entreprises privées, les organisations publiques ou parapubliques, et même les coopératives. Il est certain que le monde des affaires est moins honni de nos jours au Québec qu’il l’a déjà été. Mais l’on sent encore poindre, à l’occasion, un sentiment ambigu. »

Un autre monde

Il n’y a pas que les étudiants qui ont changé. Le monde auquel ils vont faire face est aussi en transformation rapide. Le développement fulgurant d’Internet, des téléphones intelligents et des mille et une autres technologies de l’information est en train, par exemple, d’amener l’émergence d’un nouvel univers, dit des « données numériques massives » (big data en anglais), « qui va complètement transformer les entreprises en matière d’organisation, de logistique, de marketing, de stratégie et de chaîne d’approvisionnement », annonce Michel Patry.

Ces transformations se produiront dans un environnement où l’on peut avoir l’impression que la mondialisation avance moins vite qu’auparavant, mais où toute organisation est plus connectée que jamais au reste du monde. « Aujourd’hui, les ressources sont mobiles, les capitaux sont mobiles, les talents sont mobiles. Un événement en Chine peut avoir des répercussions sur une PME québécoise », observe le directeur de HEC Montréal. Cela a pour résultat que « le monde est plus complexe et plus incertain pour les gestionnaires qu’il ne l’a jamais été ».

Dans ce contexte, à HEC Montréal, on est arrivé à la conclusion que ce dont les futurs entrepreneurs et gestionnaires québécois auront le plus besoin, ce n’est pas de cours hyperspécialisés sur les dernières trouvailles technologiques, mais avant tout une formation de base la plus large et solide possible qui leur permette de comprendre les changements constants de la réalité et de s’y adapter. « Le taux d’obsolescence des connaissances est tel qu’on sait que les gens vont devoir constamment se remettre à jour. À HEC Montréal, nos programmes comprennent plus de mathématiques, plus d’économie, plus de sociologie, plus de psychologie que ceux de la plupart des autres écoles commerciales en Amérique du Nord. »

On valorise beaucoup aussi l’analyse de cas concrets, la simulation de situations réelles et les stages, au Québec comme à l’étranger. « C’est une chose de suivre un cours sur l’importance de l’interculturel, mais c’en est une autre de monter un projet en équipe dans une école commerciale à Copenhague avec des étudiants de partout dans le monde. »

Cette exposition à différentes langues, différentes cultures et différentes visions de la réalité se vit aussi à l’intérieur des murs de HEC Montréal grâce à ses programmes bilingues et trilingues et à son important contingent de professeurs et d’étudiants étrangers, fait valoir Michel Patry.

« Le fait que nos étudiants québécois se retrouvent dans chacun de leurs cours avec plus d’un tiers d’Européens, de Nord-Africains, d’Africains subsahariens ainsi que d’Asiatiques les habitue au monde dans lequel ils auront à évoluer durant leur carrière. De plus, un certain nombre de ces étudiants étrangers font le choix de rester ensuite au Québec, ce qui est une bénédiction pour une société qui sera de plus en plus aux prises avec un problème de rareté de main-d’œuvre. »

Encore et toujours se réinventer

Mais pour attirer cette clientèle internationale, comme pour garder les meilleurs étudiants du Québec, il faut savoir se classer parmi les meilleurs dans un monde où le nombre d’écoles de gestion a explosé depuis 25 ans et doit dépasser aujourd’hui les 14 000. HEC Montréal court ainsi les concours et les palmarès internationaux tant en matière de recherche que d’enseignement, avec un certain succès, il faut le dire. « Ces palmarès sont un peu un mal nécessaire, dit Michel Patry. D’un autre côté, le fait que nous nous classons souvent parmi les meilleurs du pays, et parfois même du monde, est loin d’être insignifiant. »

La recette lui réussit même si bien que l’établissement dit manquer aujourd’hui cruellement d’espace. Depuis l’ouverture, il y a presque 20 ans, de son nouvel édifice du chemin de la Côte-Sainte-Catherine, le nombre d’étudiants a augmenté de plus de 60 %, la recherche a triplé et le nombre de cadres en formation a plus que doublé. Le récent réaménagement de l’ancien édifice de l’avenue Decelles, à côté de l’Université de Montréal, ne suffit pas. L’on cherche maintenant d’autres locaux de l’autre côté du mont Royal afin de regrouper au centre-ville tous les cours offerts à la clientèle des professionnels et des cadres. Reconduit récemment pour un troisième mandat à la barre de HEC Montréal, Michel Patry s’est donné un nouveau plan d’action en trois points qu’il résume par « les trois “R” ». Il voudrait ainsi renouveler tout ce qui va bien à l’École, qui doit suivre le rythme effréné de l’innovation, en particulier l’arrimage de la formation aux nouvelles technologies de communication. Il souhaite aussi renforcer les domaines d’activité dans lesquels son établissement brille déjà sur la scène internationale, tels la recherche opérationnelle, le recours aux produits dérivés en finance et l’utilisation des données numériques massives. Il espère enfin parvenir à réinventer notamment les modes de financement de son établissement en ayant, par exemple, davantage recours à la philanthropie et en attirant plus d’étudiants issus du monde professionnel ou de l’étranger.

Les choses se présentent plutôt bien jusqu’à présent, se félicite-t-il. De 2 à 3 millions de dollars il y a une dizaine d’années, la collecte annuelle de dons de la fondation de l’établissement atteint 10 millions aujourd’hui. « Nous sommes parvenus, ces dernières années, à améliorer constamment notre productivité, dit-il. Les professeurs et les employés de l’École affichent une belle et précieuse ouverture au changement et à l’innovation. »

Pluie d’automne

La pluie se met à tambouriner sur les grandes vitres du bureau lorsque Michel Patry revient à cette question du financement des universités. Le problème fondamental, répète-t-il, n’est pas le niveau des subventions gouvernementales, qui est grosso modo le même au Québec qu’ailleurs au Canada, mais le gel des droits de scolarité à un niveau beaucoup trop bas. Selon des estimations, les universités disposeraient ainsi d’environ 6 000 dollars de moins par étudiant par année au Québec qu’en Ontario. Michel Patry estime que cela se traduit par un manque à gagner d’environ le tiers du budget de son établissement, de 150 millions de dollars.

« Il est miraculeux que nous parvenions à maintenir ce niveau d’excellence dans de pareilles circonstances. Mais il y a une limite à étirer un élastique », conclut-il.

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