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Culture

Le français dans tous ses états : Les insolences linguistiques d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin

« On veut nous faire parler un français qui n'existe pas. »

On entendrait une mouche voler. Devant une centaine d’étudiants et une poignée de praticiens rassemblés dans un amphithéâtre de l’UQAM, Anne-Marie Beaudoin-Bégin arpente l’estrade, et livre son diagnostic : les Québécois souffrent d’insécurité linguistique. Et selon elle, il serait grand temps de briser les chaînes de ce complexe historique.

N’avions-nous pas déjà réglé le cas de l’identité et de l’acceptation de la langue parlée québécoise avec la manifestation du joual par sa majorité pratiquante ? Il semble que non, entre autres parce que les puristes continuent à faire le tri entre ce qui serait le « bon » et le « mauvais » français. Et à cataloguer un certain « français québécois » comme étant du joual, donc du mauvais français. « Personne ne parle le français que l’on présente dans les ouvrages de référence. Certains disent que les gens doivent être plus fiers de leur langue, mais ça fait 150 ans qu’on entend ce discours-là. On s’entend que ça n’a pas l’air de marcher ? » analyse la linguiste avec une pointe d’ironie.

Au printemps 2015, cette chargée de cours en linguistique de l’Université Laval publiait La langue rapaillée : comment combattre l’insécurité linguistique des Québécois, plaquette de 120 pages préfacée par Samuel Archibald, qui affirme à juste titre que ce livre fait « retrouver l’envie d’écrire et l’usage de la parole ».

Le complexe québécois

Selon Anne-Marie Beaudoin-Bégin, ce complexe québécois comporte à terme un danger : « Comment quelqu’un peut-il être fier de sa langue s’il est toujours en train de se faire dire qu’il n’est pas bon ? À force de dire aux gens qu’ils parlent mal leur langue, ils vont arrêter de la parler. » Celle qui enseigne également l’immersion en français à l’Université Laval -comprend que certains optent ensuite pour l’anglais, une langue plus souple, plus évolutive, qui n’hésite pas à créer et à accepter de nouveaux mots.

Elle observe que les immigrés se font donc enseigner ce français parlé qui n’existe pas dans la réalité. « Dans leurs cours, ils se font dire que les mots utilisés par les Québécois ne sont pas corrects, puis ils se font enseigner des mots qui ne sont jamais utilisés dans la vie courante ! Les immigrants, qui peinent déjà à apprendre le français, ne comprennent pas la logique. Comment donner envie aux allophones de parler le français si on leur dit que c’est du mauvais français ? C’est très néfaste. Du coup, la solution la plus simple, pour certains, c’est d’apprendre l’anglais. »

Puristes, vos papiers !

À en juger par la multiplication rapide des admirateurs à l’affût des publications quasi quotidiennes de l’intarissable Insolente linguiste sur la page Facebook de cette prof qui manie avec dextérité humour, irrévérence… et look de directrice artistique, on comprend qu’elle touche une corde sensible. Corde qui, visiblement, ne demandait qu’à vibrer. Le sujet est-il trop pointu ? En surface, peut-être. Mais depuis le mégaphone d’AMBB, sûrement pas. Sur Facebook comme dans son livre, la dame vulgarise avec grand art : « Les puristes n’ont pas le droit de dire que les autres parlent mal. C’est ça qui forme l’insécurité. Ce n’est pas parce que quelque chose est dans le dictionnaire que c’est vrai, et que quelque chose qui n’y est pas est nécessairement faux », sentence-t-elle.

Et comment réagissent les puristes ? « Beaucoup de langagiers et de profs aiment mes propos, parce qu’ils perçoivent le malaise et l’illogisme. D’autres croient que je dis qu’on peut parler n’importe comment. Pour beaucoup, la langue est une religion ; aucun argument logique ne peut passer à travers ce filtre dogmatique. Cela dit, tout le monde a droit à son opinion », conclut-elle, philosophe. Chose avérée, douze mois après sa parution, son livre a franchi les 2 000 ventes. Belle prouesse pour cet exposé aussi rafraîchissant qu’un drap au vent dans un radieux printemps gaspésien.

Spécialiste en sociolinguistique historique du français québécois, Anne-Marie Beaudoin-Bégin conclut ainsi notre entretien : « L’avènement des nouvelles technologies fait en sorte que l’on communique beaucoup plus qu’avant. Le monde évolue rapidement, donc la langue évolue rapidement aussi. Les autorités langagières doivent suivre ce même rythme. Quand la norme prescriptive, celle que l’on qualifie de “bien parler”, s’éloigne trop de l’usage, il y a un problème. Il ne faut pas critiquer l’usage, il faut critiquer la norme ! »

Le bout de la langue

Plaquette de 120 pages, La langue rapaillée : combattre l’insécurité linguistique des Québécois est disponible en librairies, pour un amical 12,95 $, aux Éditions Somme toute.

Les insolences de Facebook

L’insolente linguiste est le nom de la page Facebook d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin, sympathique chroniqueuse aux propos tranchants, qui publie des billets empreints d’humour et de réflexion.

Quelques insolences linguistiques

« Pour sauver une langue, on doit la rendre attrayante, en arrêtant de dire que le français est la grande langue de Molière et de Rimbaud. C’est comme si le français était le fauteuil dans le salon, qu’on réservait à la visi-te ! » Sur sa page Facebook, intitulée L’insolente linguiste, Anne-Marie Beaudoin-Bégin adopte un ton résolument familier – certains diraient irrévérencieux, voire un brin baveux. Au passage, elle écorche le dogmatisme langagier prévalant parfois dans le Grand dictionnaire terminologique et la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française, chez Guy Bertrand (le fameux ayatollah de la langue d’ICI Radio-Canada), le Multidictionnaire de Marie-Éva de Villers, le dictionnaire numérique Antidote, alouette. « J’écris sur Facebook en familier par choix stylistique et pour démontrer un peu que ce n’est pas parce qu’on écrit ou parle de cette manière qu’on n’a pas de contenu. Et aussi pour aller avec mon personnage d’insolente ! » dit-elle en souriant.

Extraits choisis

Au bout des Internets

Juste vous dire, comparer le Québec à la Louisiane pour justifier qu’on s’inquiète de l’avenir du français, c’est comme comparer une tarte aux pommes à une chaise. Y’a tellement de facteurs différents qui entrent en ligne de compte que je pense que si je les énumère tous, j’vas arriver au bout des Internets.

Bojoual en beau joualvert

Le fait de nommer la langue des Québécois par un autre mot que le mot « français » entretient le sentiment d’insécurité linguistique et donne des armes à tous les puristes. C’est vrai, t’sais, c’est pas du français, c’est du joual. On peut continuer à rabaisser ça comme on veut, comme au XIXe siècle où certains Anglos disaient qu’on parlait un French Canadian Patois.

Le droit de dire drette ?

Y’a des mots qui ont pris un sens particulier en registre familier, pis qui peuvent juste pas être utilisés dans leur version « soignée » dans ce contexte. Prenons « drette », qui, au Québec, est une version familière de « droit » ou « droite ». Si quelqu’un dit « Tourne à drette ! », ça peut aisément se transformer en « Tourne à droite ! ». Idem pour, mettons, « Le cadre su l’mur est pas drette », qui peut être « Le cadre sur le mur n’est pas droit ». Mais si j’arrive avec la phrase « C’est drette ça que j’pense », ben ça marche pas. On dira pas « C’est droit (ou droite) ça que je pense ». Ou si je dis « On va faire ça drette de même », je peux pas transformer la phrase en « On va faire ça droit de même (ou “comme ça”) ». Ça marche juste pas. Si on fait une analyse grammaticale de « drette » dans ces contextes, on constate que c’est un adverbe. On peut donc dire que « drette » a été lexicalisé sous une forme adverbiale en registre familier, pis qu’il s’emploie pas comme ça dans sa version soignée. Y’en a des dizaines d’exemples de même. « Ben », version familière de « bien » en est un autre. Faque ceux qui sortent les arguments élitistes selon lesquels le familier est un signe de manque de vocabulaire ou de petitesse lexicale voient pas plus loin que leur complexe de supériorité.

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