Québec
Culture

Le Cirque Éloize Des racines jusqu’au ciel

Après les limites de la création, Cirque Éloize repousse les frontières :
il s’est déjà produit dans 500 villes réparties dans 50 pays. Et la compagnie québécoise ne compte pas s’arrêter là : après une importante tournée en Chine, une foule de projets dans ses cartons, l’avenir lui est grand ouvert.

Au-delà de la beauté et de la poésie de ses spectacles, Cirque Éloize doit son succès et son expansion à un plan d’affaires unique et à l’originalité de ses méthodes de conquête des marchés. Fondée en 1993 par un groupe d’artistes des Îles-de-la-Madeleine, la compagnie soufflera donc en 2018 ses 25 bougies.

Parmi les pionniers du cirque contemporain, qui fait la place aux artistes avec une bonne dose de théâtralité et de musique et d’où les animaux sont absents, Cirque Éloize voit son nom associé à une création artistique intimiste, proche des gens.

Un cirque unique enraciné au Québec

Tout d’abord, Cirque Éloize présente ses créations circassiennes sur scène plutôt que sous chapiteau, explique en entrevue Jeannot Painchaud, son fondateur, président et directeur artistique. « À l’époque, nous étions les premiers à le faire », dit-il ; la formule a été depuis reprise par d’autres. Sans les restrictions qui vont de pair avec le chapiteau, les tournées en salle de spectacle ouvrent un monde de possibilités.

Et puis, Cirque Éloize mise sur la proximité avec le public, répétera-t-il tout au long de l’entrevue. Car ses artistes créent des spectacles qui jouent avec les émotions, où l’on peut voir les expressions faciales des artistes. « Il y a cette idée du clan, de la famille, qui est au cœur de nos créations », souligne Jeannot Painchaud.

Cirque Éloize se veut aussi un mélange de disciplines qui franchit les frontières des genres : théâtre, performances circassiennes, danse et musique y sont conjugués avec brio. D’autres créateurs, notamment des réalisateurs de cinéma, ont été invités à y apporter leur richesse. Bref, un équilibre entre l’acrobatique et le poétique : « Pour nous, l’écriture est importante, mais il doit aussi y avoir un élément de danger, de risque », fait valoir le fondateur.

« Cette multidisciplinarité est quelque chose de très québécois », affirme Jeannot Painchaud, qui a grandi dans un environnement montréalais propice à cet état d’esprit. « Nous portons notre identité. »

Autre particularité de la compagnie qui lui a permis de faire sa place : le développement de son réseau de distribution. « Nous travaillons autant avec les programmations culturelles qu’avec les promoteurs privés », explique Jeannot Painchaud. Parfois, notre spectacle est le plus culturel, parfois, c’est le plus accessible au sein d’une programmation ou d’un festival. »

En France, les responsables du cirque se sont fait dire que cette façon de faire était « une hérésie », se rappelle le fondateur, car « les deux mondes ne se parlent pas ». Mais ce gestionnaire visionnaire semble bien avoir eu raison : son cirque est en tournée en sol français depuis maintenant 17 ans.

Un autre de ses points forts consiste à présenter une succession d’idées originales, « histoire de toujours surprendre, d’une création à l’autre ». De Cirkopolis à Saloon, en passant par ID, les mondes évoqués sont complètement différents, bien que la signature du Cirque Éloize demeure bien palpable.

Toutes ces créations ne sont pas fondées sur l’imaginaire, mais sur des mondes réels, auxquels les spectateurs peuvent s’identifier, indique Jeannot Painchaud. Alors que le public semble rechercher le divertissement avant tout, le choix de pousser ses créations plus loin, vers la réflexion, peut étonner. Mais l’un n’empêche pas l’autre, souligne Jeannot Painchaud : « Quand on met un peu plus de recherche, de profondeur, quand il y a quelque chose qui touche l’âme, le tout dit sans prétention, cela peut mener à une certaine réflexion sociale. » « Dans chaque spectacle, il y a de petits moments de magie ou d’émotion qui peuvent porter à se découvrir davantage, voire changer la vie de quelqu’un », dit l’homme, admettant qu’il s’agit là d’une motivation pour chacune des créations.

Et ce moment peut varier d’une personne à l’autre ou d’un pays à l’autre. Par exemple, en présentant Cirkopolis en Chine, quelques touches d’humour ont été ajoutées, des paroles en chinois, ainsi que des moments de tendresse. « Ça a beaucoup touché, à notre plus grande joie », relate Jeannot Painchaud, soulignant l’image de froideur souvent associée à cette culture. « On a semé une graine en Chine », dit-il, non sans fierté.

Modèle d’affaires

Le cirque a aussi voulu avoir son autonomie rapidement. Il reçoit peu de subventions gouvernementales, dit Jeannot Painchaud : 90 % des revenus proviennent de la vente de spectacles de tournée, qui demeurent le noyau d’Éloize.

Celui-ci a aussi créé un volet unique de production : celui des événements corporatifs sur mesure : animation de fêtes et célébrations de grandes entreprises, ou encore ateliers de consolidation d’équipes de travail. Ce faisant, il développe un réseau de contacts et noue des liens avec les gens d’affaires, ce qui aide la compagnie. Le but est de « s’emmieuter », dit ce natif des Îles en souriant.

D’autres formules existent : récemment, les artistes du Cirque ont été en vedette lors de lancements de nouveaux modèles de voiture, à l’occasion d’un grand mariage en Inde ou encore pour animer, durant six mois, un restaurant qui venait d’ouvrir à Dubaï.Cette portion corporative représente 20 % du chiffre d’affaires de l’entreprise, indique Jeannot Painchaud.

D’acrobate à gestionnaire

Avec un cirque qui grandit vers la maturité, la gestion est devenue la « deuxième passion » de son président. L’évolution de son entreprise, qui compte désormais une centaine d’employés, a amené son chef à mener une réflexion approfondie sur cette facette de son travail. Serait-ce une autre clé de son succès ?

« Quand il y a du bonheur au travail, la croissance arrive comme par magie », répond-il.

Mettre le pied en Chine

Depuis une dizaine d’années, Cirque Éloize tentait de percer en Chine, marché aux possibilités immenses où la tradition du cirque est déjà bien implantée. Selon Jeannot Painchaud, il s’agit d’un marché extrêmement complexe à apprivoiser. Il y a pénétré avec une tournée des théâtres, « ce qui nous correspond », dit-il.

Et la tournée pour l’été 2017 vient d’être signée : 50 spectacles dans 20 villes, y compris Pékin et Shanghai, avec sa création phare ID, le plus grand succès du Cirque jusqu’à présent. D’intenses discussions sont en cours en vue d’autres spectacles en tournée, dans ce pays où les théâtres se sont multipliés au cours des dix dernières années, sous la gouverne de l’État, a-t-il ajouté.

L’avenir ici et ailleurs

Le marché américain, où son nom est déjà bien connu, est aussi dans la mire d’Éloize, qui souhaite y élargir sa présence. Ainsi que le Québec, dit Jeannot Painchaud, qui a parfois l’impression d’être davantage connu à l’étranger.

Cirque Éloize sera aussi au cœur des célébrations du 375e anniversaire de Montréal. Sur le thème « créer des ponts », qui a interpellé l’équipe du Cirque, des spectacles seront présentés dans les 19 arrondissements montréalais au fil de 19 fins de semaine, à l’été 2017.

Pour assurer la pérennité de la compagnie, Jeannot Painchaud souhaite aussi développer une plateforme qui lui assurerait une présence plus constante dans les autres pays. D’abord en offrant des séries de spectacles sur de plus longues périodes, une saison entière, par exemple, et aussi en doublant les équipes, pour qu’un même spectacle puisse être en représentation à deux endroits en même temps. « Il ne faut pas s’absenter trop longtemps d’un marché si on veut soutenir la marque. »

À cet égard, le dirigeant fait valoir que l’été 2016 a représenté un gros « laboratoire » pour l’équipe d’Éloize, et une phase de développement intense. « C’était la première fois que nous avions cinq équipes en parallèle. »

En 2016 également, Cirque Éloize a mis fin à son partenariat conclu en 2010 avec le Cirque du Soleil, qui devait apporter son expertise commerciale au développement de la stratégie interna-tionale d’Éloize. « Il y a eu un questionnement identitaire. Il y a eu des remous. Nous avons racheté les parts et tout s’est clarifié. Nous nous sommes réorientés vers nos valeurs », dit aujourd’hui Jeannot Painchaud.

Éloize s’en va vers une très belle période. « Il faut savoir qui on est pour savoir où l’on va », philosophe son directeur avec un sourire rayonnant. 5

 

ID

combine les danses de la rue aux arts du cirque. Acrobates, vélo de trial et danseurs hip hop se rencontrent sur la place publique d’une grande métropole pour célébrer leur identité et leur individualité.

Cirkopolis

est inspiré de l’esthétique du film Metropolis de Fritz Lang, avec des références à Kafka. Il met en scène des artistes qui veulent défier la monotonie et le conformisme en se révoltant contre une ville-usine sombre et froide.

Saloon

est la plus récente création du cirque. Inspiré de l’héritage du Far West, le spectacle a lieu dans un décor de saloon d’antan, lieu de rencontre, de fête et de coups de théâtre. Rodé aux États-Unis, le spectacle s’est posé au Festival Western de Saint-Tite, où les festivaliers québécois ont eu droit pour la toute première fois à un événement de cirque bercé de musique folk.

 

Cirque Éloize en chiffres

3 millions de spectateurs  11 créations originales  50 pays  500 villes

1 400 événements privés   4000 + représentations

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