Société

Virée d’adresses, rue Ontario Est

La rue Ontario Est. Oui. Parce que si plusieurs plaident en faveur de l’émergence de cités-États, les quartiers et certaines artères peuvent prétendre au développement de leur propre personnalité. 

Dans le cas de la rue Ontario, du boulevard Saint-Laurent à la rue Viau, on a affaire à un tronçon qui s’exprime avec caractère. La rue Ontario ne sombre pas dans le piège de cette authenticité régie par des développeurs qui nous l’emballent dans du papier marketing. Elle résulte de l’évolution de son tissu social, souvent loin des préjugés trop longtemps associés au Centre-Sud et à Hochelaga-Maisonneuve, qu’elle traverse. Elle demeure tout autant à l’abri de l’embourgeoisement que certains esprits paranoïdes se complaisent à imaginer, s’en prenant aux petits -commerçants. Car, entendons-nous, Ontario Est, ce n’est pas l’avenue Greene. Ce qui n’empêche en rien d’y voir fleurir des adresses valant le détour.

Restaurant Le Mousso

La dictature éclairée

Pour plusieurs, dont bibi, Le Mousso est tout simplement le meilleur restaurant à Montréal. Pour les comparables, classiques et connus, nous dirons mieux que Toqué !, mieux qu’Europea, deux tables pourtant admirables. Le coup de cœur est fort ! Les options ? Aucune. Seule la carte-dégustation est offerte, carte qui n’évolue qu’à fréquence saisonnière. C’est qu’ici, la virtuosité gastronomique, visiblement, nécessite grands soins. Les vins ? Tout aussi prescrits. Approche parfaite pour quiconque passe la journée à prendre deux mille décisions et qui, le soir venu, se retrouve souvent hébété devant un menu arborescent.

La dictature éclairée du Mousso est donc impeccable, surtout dans sa version accord mets-vins. Un voyage sans escale qui nous propulse sans tarder au centre de l’île aux plaisirs. Assemblages, combinaison des textures, légèreté aérienne, richesse des saveurs, tout ravit. Côté déco, le design est à l’avenant, idem pour l’éclairage. L’aménagement mise sur une certaine convivialité, au détour la conversation s’aiguille vers les œuvres au mur, dont une, rétroéclairée, signée Jean-Paul Mousseau, grand-père du petit-fils et non moins grand-chef propriétaire de l’établissement, Antonin Mousseau-Rivard. Un bémol au rayon musique : plutôt élevé, le niveau sonore semble avoir l’heur d’aspirer une clientèle s’accrochant à sa jeunesse comme à la dernière bouée du Titanic. Si Le Mousso n’est pas à la portée de toutes les bourses, il offre le meilleur rapport qualité-prix de l’univers connu.

> Le Mousso – 1023, rue Ontario Est (du mercredi au dimanche)

La Réserve du Comptoir 

À recommander sans réserve

Amis végétariens, à bientôt ! Enfant fort légitime du restaurant Le Comptoir, propriété des frères Noé et Ségué Lepage, La Réserve du Comptoir est un atelier-boutique où l’on confectionne et vend de belles enfilades de charcuteries (coppa, lomo, bajoue de porc fumée, pancetta, magret de canard séché, jambon de canard, terrine), de saucissons secs (figatelli, cumin, fenouil, chorizo, landjaeger, soppressata, pepperoni), de marinades et de pots (moutarde de cumin, mousse de foie, cotechino). Et on craque pour le boudin. Tout est mioum, tout est maison. La qualité des produits nous permet de surclasser nos repas de semaine et d’épater les amis en quête d’expériences gourmandes en mode week-end, durant ou après l’apéro. Ouvert depuis 2014, La Réserve du Comptoir propose sur place quelques tables où, dos à l’étal, on savoure sandwich et soupe, avec vue sur le happening constant de la rue Ontario. Fait notable, afin d’optimiser la qualité de séchage des saucissons, l’endroit abrite une cellule de séchage vitrée avec ventilation alternée, système fabriqué sur mesure et doté de buses de soufflage, ce qui améliore le brassage de l’air. Rien de moins.

> La Réserve du Comptoir – 2000, rue Amherst (angle de la rue Ontario Est)

Café Sfouf 

Un pur bonheur

Dès huit heures, Gaby Kassas, sympathique Italo-Libanaise, est à l’œuvre derrière le comptoir du Café Sfouf, espace gorgé de lumière naturelle grâce aux larges fenêtres de type portes de garage coulissantes, le tout ceignant l’entièreté d’une façade panoramique, ouverte en été. L’aménagement intérieur, mi-urbain, mi-champêtre, résulte du souci d’un équilibre qui se veut total. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple, bon, efficace et harmonieux ? La clientèle : étudiants, femmes en congé parental, travailleurs autonomes. Bien sûr, on retrouve cette personne qui tient conférence durant six heures devant un interlocuteur (épuisé), détaillant sans réserve la souffrante démarche inhérente à la création de son prochain solo de danse – ah, pourquoi la fenestration donne-t-elle sur le rez-de-chaussée plutôt que sur le onzième étage –, mais en général, tout est réuni pour y passer des heures de conversations, de travail, d’études, de lectures et de plaisirs absolument conviviales. À bord de ce vaisseau intemporel, on savoure de l’excellent café, des tartines sucrées ou salées, allant des cretons maison au labneh, salade, soupe, quelques gâteries aux émanations proche-orientales, dont le glorifié sfouf, gâteau au curcuma qui accompagne toute boisson chaude.

Seul hic : c’est fermé le lundi, mais Gaby a droit au repos, non ? L’infime quantité de prises électriques peut désorienter ceux qui carburent à la puissance de nos valeureux barrages hydroélectriques. Au bout de quelques heures, plusieurs voient fondre la batterie de leur ordinateur plus rapidement qu’une action de Valeant. La stratégie consiste sans doute à créer un certain roulement. Vers les 16 heures, à hauteur du Sfouf, la rue Ontario se transforme en vaste bouchon pointant vers le pont Jacques-Cartier. On observe alors la cohorte de véhicules tout en soufflant sur un chai latte, bercé d’une playlist réconfortante.

> Café Sfouf – 1250, rue Ontario Est (du mardi au dimanche)

Arte e Farina 

Le paradis

« Des mages ! Ce sont des mages ! » Quiconque a vu le film d’animation Astérix et Cléopâtre se souvient de la phrase culte prononcée par Tournevis. Phrase que vous ne pourrez réprimer lorsque vous poserez vos dents sur les produits d’Arte e Farina, porte voisine du Café Sfouf. Là où, sept jours semaine, Sandro et Mirko, le premier originaire de la Vénétie, le second du Piémont, transforment des ingrédients de base en compositions magistrales. Généralement offertes en trois saveurs, les pizzas du jour, dont une végé, varient en fonction de l’inspiration et des arrivages. Aucune équivalence connue en nos contrées. D’apparence pourtant si simples, les grissini, petits pains allongés et secs, donnent envie de pleurer, mais moins (et pourtant !) que les frittelle de Venezia, divins beignets emplis d’onctueuse crème pâtissière. Quant aux diamanti, douceurs à la pâte d’amande et aux oranges confites de Sicile, on en reste aphone. L’amateur de panettone y trouvera quant à lui son Graal. On y va généralement pour manger sur le pouce au comptoir, mais surtout pour emporter à la maison. L’équipe fait aussi traiteur, et le tout, à prix d’ami. Le sacerdotal Sandro Carpene arrive chaque jour à 4 h 30 le matin et ferme l’échoppe en fin de journée pour se mettre au lit vers les 21 heures.

> Arte e Farina – 1256, rue Ontario Est

AtelierB

L’art béton

Planchers, comptoirs, tables, chaises, bancs extérieurs, panneaux décoratifs, bols, crochets : le béton a la cote auprès des architectes et des designers. Normal, si l’on considère que ce matériau est éternel – à certaines exceptions autoroutières près. Encore faut-il savoir en maîtriser l’art, la recette, y vouer passion et respect. C’est que le béton est complexe à manier : si plusieurs y prétendent, peu y parviennent.

Chez AtelierB, le béton est élevé au rang d’art. En fait, pensons davantage au noble artisanat ou aux procédés de fine menuiserie. Pensons à des tapisseries antiques, importées d’Angleterre, tissu ornemental dont le relief va servir de canevas naturel pour des panneaux bétonnés grand format, aux motifs floraux, l’ensemble évoquant la digne époque victorienne. Pensons aux tables de ping-pong qui, sur le terrain extérieur de la maison de campagne ou dans l’arrière-cour, se transformeront un peu chaque année, la patine du temps et des saisons y laissant d’honorables marques, tels des grains de beauté. Des projets plein la tête, Frédéric Tremblay et son équipe projettent de métamorphoser sous peu l’atelier-salon de démonstration en café tout béton. D’ici là, ils continuent d’être à la fine pointe en matière de recherche et d’application, collaborant avec des architectes et des entrepreneurs soucieux de durabilité, de créativité et d’innovation. Excellente raison d’aller badiner du côté des Promenades Ontario, AtelierB ouvre sur rendez-vous.

> AtelierB – 3434, rue Ontario Est (sur rendez-vous)

Atomic Café

L’âme d’Homa

L’esprit est jeune, on s’y sent comme chez soi, qu’on ait 18 ou 78 ans. Le genre d’endroit où l’on peut siroter un thé durant six heures en pompant sans vergogne le Wi-Fi, sans pour autant avoir l’impression de déranger. Encore faut-il aimer l’aspect plus alternatif, un certain esprit post-punk-coop. La tasse du grand café américano s’apparente au camion-citerne. L’aspect rétrofuturiste du lieu nous téléporte vaguement à l’époque des Oraliens. On navigue entre l’esprit d’Expo 67, celui des Clash, des fanzines, de l’auberge de jeunesse belge et de la prochaine tournée de notre band en Abitibi. Le menu est de type snack-bar. Quant au hot-dog all-dressed, bon à s’en confesser, on nous explique que les saucisses sont importées des États-Unis et que peu d’adresses à Montréal les proposent. Les tarifs sont dérisoires. La terrasse extérieure est la Mecque pour s’imprégner de la faune et de la flore est-ontariennes. Cerise sur le sundae, on y sert également de l’alcool.

RUE ONTARIO EST EN VRAC

Petit parcours depuis la rue Saint-Hubert, jusqu’à Viau.

Brasserie Cheval Blanc : pour son aspect fin du 20e siècle. Donne le goût de lire Richard Martineau, dans Voir. Ouverte en 1987, à l’époque parmi les premières microbrasseries artisanales à (re)voir le jour au Québec.

Librairie Le Chercheur de trésors : il faut d’abord oser entrer, tant l’endroit semble confidentiel. Une fois à l’intérieur, on y déniche de véritables perles de littérature, de poésie et de livres anciens. Irréductible enseigne, adresse voisine de celle du défunt poète Denis Vanier, en ce lieu célébré.

Bar Holst : pour son arsenal de bières maison, sa terrasse et ses pizzas à croûte mince.

Bar Grenade : plutôt à l’exclusivité de la jeunesse, pour les drinks, pour la musique et la terrasse que l’on peut réserver.

Le Petit extra : ce resto-bistro adjacent au Lion d’or demeure une valeur sûre.

Arhoma : pour ses produits frais, à emporter.

Ma grosse truie chérie : pour sa terrasse en été, son menu tout-cochon réconfortant en hiver.

Hoche Café : parce qu’on s’y sent comme dans le quartier Saint-Jean-Baptiste à Québec.

La Grange du boulanger : une boulangerie-pâtisserie artisanale de tradition française à découvrir.

Marché Saint-Jacques et Marché Maisonneuve : combien de rues possèdent deux marchés publics ? 5

 

LA RUE ONTARIO AVANT LA PROVINCE

La province de l’Ontario a été nommée plusieurs années après la rue Ontario ! John S. Cartwright, banquier de Kingston, et J. B. Forsyth, marchand de Mont-réal, achètent et subdivisent la ferme de Sir John Johnson dans la partie nord du faubourg Québec. Ils donnent à trois nouvelles voies les noms de Grands Lacs, dont l’Ontario. Par la suite, la rue Ontario est prolongée vers l’est et vers l’ouest. Jusqu’en 1948, on a cru que cette dénomination rappelait la province voisine du Québec, mais la découverte des documents de subdivision par l’archiviste de la Ville, Conrad Archambault, a rétabli les faits : la rue Ontario était dénommée depuis plus de 25 ans lorsque la province a choisi son nom, en 1867.       Source : Les rues de Montréal : répertoire historique, Montréal, Éditions du Méridien, 1995. 

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