Québec

Les abeilles L’hécatombe qui fait bzzzz

Au XXIe siècle, après 50 millions d’années de prospérité à butiner les fleurs, les abeilles subissent un inquiétant déclin causé par l’activité humaine. À terme, la perte du meilleur insecte pollinisateur au monde aurait un effet dévastateur sur nos vies. L’hécatombe a frappé une partie de la population québécoise, au point d’alarmer les environnementalistes, les apiculteurs et l’État. Les solutions proposées suffiront-elles à les sauver ?

L’importance de l’abeille n’est plus à démontrer. Seul insecte à produire de la nourriture consommée directement par l’être humain, elle permet la reproduction de 30 % des plantes et des arbres qui nous nourrissent. Pommes, concombres, amandes, raisins, tomates, dattes, avocats… ces fruits et légumes, parmi bien d’autres, disparaîtraient de nos tablettes sans les abeilles.

Seulement aux États-Unis, le nombre de ruches actives a chuté de moitié depuis la Deuxième Guerre mondiale, avec l’arrivée en force de l’agriculture industrielle. Depuis le milieu du XXe siècle, quatre grands facteurs ont contribué à la chute de populations d’abeilles sauvages et domestiques : les monocultures, les pesticides, les maladies et les parasites, ainsi que la raréfaction des fleurs. Dans un souci de productivité, de vastes territoires ont été consacrés à des monocultures tels le maïs et le soja, éclipsant de nombreuses plantes nécessaires à l’alimentation des abeilles comme la luzerne et le trèfle. On a bombardé les champs d’herbicides, de fongicides, d’insecticides et autres pesticides afin de les « purifier ». Certains produits, combinés, sont mortels pour les abeilles, d’autres troublent les neurones, causant une désorientation fatale. Les pesticides affaiblissent leur système immunitaire, provoquant la propagation de maladies et de parasites comme le varroa destructor, l’une des causes majeures de perte d’abeilles au Canada qui, en 2002, a décimé 55 % des colonies québécoises.

Un état des lieux préoccupant

Historiquement, les pertes de colonies d’abeilles durant l’hiver, qui oscillaient entre 10 et 15 %, sont passées à 16,8 % en moyenne (de 7,7 à 24,4 % selon la province) au cours des 10 dernières années, selon le plus récent rapport de l’Association canadienne des professionnels de l’apiculture (ACPA). Mais Léo Buteau, président de la fédération des apiculteurs du Québec, observe des signaux encourageants  : «  Au Québec, le taux de mortalité hivernale est de 15,6 %, donc en dessous de la moyenne canadienne. Nous sommes loin des taux de 30 % que nous avons déjà connus. Bien sûr, il y aura fort à faire pour revenir à 10 %. »

Parmi les facteurs causaux que citent les apiculteurs dans l’étude de l’ACPA, la « mauvaise qualité des reines » prime au Québec. Les chercheurs pointent généralement les parasites, les organismes nuisibles, les agents pathogènes et la perte de diversité génétique. On mentionne aussi la dégradation de l’habitat et la gestion des ruches, les changements climatiques et, enfin, l’exposition à des pesticides, notamment les néonicotinoïdes.

Les néonics, l’ennemi no1?

Les néonicotinoïdes (néonics) sont utilisés au Québec pour traiter les semences de maïs et de soja. Ces pesticides nouvelle génération sont « systémiques » : répandus dans l’ensemble de la plante traitée, ils se retrouvent ainsi dans son pollen, son nectar et tous ses tissus. Les abeilles sont exposées aux néonics par la pulvérisation des gouttelettes de pesticides, les poussières dégagées lors de la mise en terre des semences traitées, le pollen, le nectar et l’eau contaminés. L’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) de Santé Canada indique que les néonics utilisés sur les semences de maïs ont contribué à 70 % à la mortalité des abeilles observée au Québec en 2012 et 2013. Selon les groupes environnementaux Équiterre et David Suzuki Foundation, presque la totalité des semences de maïs et entre 35 à 50 % des semences de soja employées au Québec sont traitées avec des néonics, pour une superficie de 500 000 hectares.

En juin 2015, le Groupe de travail sur les pesticides systémiques, groupe international réunissant 29 scientifiques indépendants, après analyse de plus de 800 publications (révisées par les pairs) sur les néonics, confirme que ceux-ci présentent un risque élevé pour les abeilles et pour l’environnement. Pour sa part, le Centre de recherche sur les grains (CÉROM) a démontré que l’utilisation systématique de semences traitées aux néonics n’est pas justifiée, et des études de la United States Environmental Protection Agency (USEPA) ont prouvé que de telles semences ne produisent pas d’augmentation significative du rendement des cultures de soja. Dès 2013, l’Europe a imposé un moratoire sur l’usage de trois néonics sur des cultures attirant les abeilles. En France, la nouvelle loi de juillet 2016 visant à protéger les pollinisateurs interdira l’usage de tous les néonics à partir du 1er septembre 2018.

Le plan du gouvernement québécois

En novembre 2015, le ministre David Heurtel a annoncé la Stratégie québécoise sur les pesticides 2015-2018 afin de réduire l’usage des néonicotinoïdes : interdits pour un usage à des fins esthétiques, ils ne seront autorisés dans le secteur agricole que si leur emploi est préalablement justifié par un professionnel en agronomie. Or, selon un rapport de Jean Cinq-Mars (mai 2016), vérificateur général adjoint et commissaire au développement durable, le ministère québécois du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) ne fait pas de suivi adéquat. « Le MDDELCC n’a pas de portrait complet de l’utilisation des pesticides pour le milieu agricole, ce qui limite la précision de son calcul des indicateurs de risque pour la santé et l’environnement », soulignait-il. Notamment, la majeure partie des néonicotinoïdes utilisés pour enrober des semences « n’est pas comptabilisée dans le bilan des ventes ».

Le président de la Fédération des apiculteurs du Québec demeure optimiste : « Le MDDELCC cible actuellement 22 molécules dangereuses pour la santé des humains et des abeilles. Je fais confiance au système d’approbation ; il faut permettre aux producteurs agricoles d’y avoir recours lorsque c’est nécessaire. D’un point de vue plus large, il est important de limiter de façon générale les pesticides, qui ont tous des effets néfastes sur les abeilles, et pas seulement les néonics ». Une voie prometteuse au Québec : la popularité grandissante des produits bio, notamment pour le soja, avec zéro insecticide. « Comme le bio paie mieux à la tonne pour ce qui est du soja, cela incite les producteurs à commander des semences exemptes de pesticides. Une tendance semblable s’installe graduellement pour le maïs », poursuit Léo Buteau.

À la recherche de reines

Le problème des pesticides étant en bonne voie d’être atténué, selon Léo Buteau, la question de la qualité des reines deviendra prioritaire. « Le marché des reines disponibles au printemps est mal adapté aux conditions climatiques du Canada, car il faut les importer », indique-t-il. Actuellement, le Canada importe chaque année près de 150 000 reines de Californie, du Chili, d’Australie et de Nouvelle-Zélande. À l’Université Laval, la Chaire de leadership en enseignement en sciences apicoles mène actuellement des recherches afin de développer des variétés d’abeilles performantes et bien adaptées aux conditions locales ainsi qu’aux besoins des apiculteurs. 5

En chiffres

Les abeilles domestiques jouent un rôle important dans l’économie et le secteur agricole du Québec : la pollinisation des cultures est estimée à 166 millions de dollars par année. Au Québec, la productivité de miel a décliné de plus d’un kilogramme par colonie entre 1998 et 2013.Une ruche en production, au printemps, peut valoir entre 350 et 450 dollars.

Le Québec possède 365 espèces sauvages d’abeilles.

Solutions urbaines

À Montréal, au cours des dernières années, le nombre de ruches en ville est passé de 10 à 370 sur les toits des immeubles. On en trouve notamment à la maison Birks, à la Tohu, à l’hôtel Reine Elizabeth, au Palais des congrès, à l’Accueil Bonneau, à l’aéroport Pierre-Elliot-Trudeau ; un nombre considérable de ruches privées ne sont pas comptabilisées. À l’UQAM, des apiculteurs bénévoles entretiennent deux ruches d’abeilles mellifères sur le toit d’un des nombreux pavillons ; chaque année, ces 80 000 à 100 000 abeilles produisent entre 500 et 700 pots de miel vendus sur le campus. Des campagnes sont en cours pour inciter les citadins à planter des fleurs qui attirent les abeilles. 

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