Québec

Le Québec à l’heure de la démondialisation

Dans le contexte actuel où les accords commerciaux et les traités de libre-échange sont remis en question, le Québec multiplie les rencontres. Entrevue exclusive avec Christine St-Pierre,
ministre des Relations internationales et de la Francophonie,
sur le plan d’action de son ministère.

Parmi les priorités de votre ministère, le Québec doit souhaiter une fin heureuse aux négociations en vue de l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne ?

On l’oublie parfois, mais c’est le Québec, sous Jean Charest, qui est à l’origine de cette grande aventure. Bien sûr, c’est le Canada qui négocie, mais le Québec a son propre négociateur en la personne de Pierre-Marc Johnson. Nous sommes rendus à un moment crucial, soit la ratification de l’accord, une absolue priorité pour nous. Cela devrait se faire au sommet Canada – Union européenne, le 27 octobre prochain. En dépit des pressions anti libre-échange, nous sommes convaincus que l’Accord économique et commercial global (AECG) est une formidable initiative qui nous donnera accès à un marché de 500 millions de personnes.

À part l’Europe, quelles sont les autres priorités de votre ministère ?

Je dirais Cuba, un nouveau marché devenu très intéressant malgré ses dix millions d’habitants, car le dégel des relations avec les États-Unis pointe la voie vers un autre type d’économie qui nous stimule pour aller chercher des parts de marché ou établir des partenariats. Le Canada n’a jamais participé à l’embargo américain contre Cuba et les Cubains connaissent bien les Québécois qui en ont fait une destination de choix. D’ailleurs, le tourisme fait partie des secteurs attractifs. Les Cubains ont de grands besoins en matière d’infrastructures et de formation du personnel, notamment. Notre modèle coopératif les intéresse et, bien sûr, tout ce qui touche aux sciences, à la santé et à l’éducation. Nous allons y ouvrir un bureau. Pour nos PME, il est intéressant de développer des marchés comme Cuba, à trois heures et demie d’avion par des vols directs.

Le premier ministre s’y est rendu mi-septembre avec une délégation de 50 gens d’affaires ; j’y suis allée en novembre dernier, et c’était la première fois qu’un ministre des Relations internationales du Québec allait en mission officielle à Cuba. Nous avons eu des rencontres de très haut niveau et y ouvrirons un bureau.

Un marché facile à cueillir ?

Nous ne sommes pas les seuls à nous y intéresser ; les Chinois, les Allemands, les Coréens sont très actifs. Les Cubains se savent courtisés, mais je pense qu’ils aiment notre attitude et la relation que nous cultivons depuis plusieurs années. Notre gabarit aussi : nous sommes huit millions, eux dix millions. Ils sont, comme nous, très conscients de l’importance de protéger leur culture et leur patrimoine. Notre relation ne sera pas uniquement économique. Par exemple, les Grands Ballets Canadiens feront leur première tournée de Cuba en novembre, et nous sommes un partenaire financier de cette belle aventure.

Que se passe-t-il du côté de la Francophonie ?

Voilà un autre dossier hautement prioritaire. De toutes les organisations internationales, c’est la seule dont le Québec est membre à part entière, avec son propre droit de vote. Nous irons au prochain Sommet, fin novembre à Madagascar, avec des propositions.

Il y a un certain scepticisme dans la population quant à la Francophonie. Celle-ci s’est ouverte à certains pays qui ne sont pas des démocraties et qui ne respectent pas tous les droits de la personne, ou d’autres où le français n’est pas vraiment présent, comme le Qatar. À quoi sert la Francophonie aujourd’hui ?

La Francophonie, ce sont 80 États et gouvernements membres. Ces pays n’ont pas tous le français comme langue officielle, mais ce sont des pays qui s’intéressent à la Francophonie. D’ici 2050, on prévoit 700 millions de locuteurs francophones, principalement concentrés en Afrique. Nous voulons développer une économie de la Francophonie.

Oui, il y a des pays critiquables au chapitre de la démocratie et des valeurs, mais nous croyons que c’est en continuant d’avoir des relations avec eux, en nous présentant avec nos valeurs fondamentales, comme l’égalité hommes-femmes, la liberté d’expression, les libertés démocratiques, que nous pouvons faire avancer les choses. Cela a toujours été la philosophie du Canada et du Québec.

Il va se passer à Madagascar des choses qui vont montrer que nous tenons aux valeurs fondamentales, à la démocratie. Je pense par exemple aux LGBT : il y a des pays où ces gens sont persécutés. Nous pouvons peut-être apporter une influence pour faire évoluer la situation.

L’Afrique intéresse donc le Québec.

Sans l’ombre d’un doute. Quand nous avons rencontré les gens de la Banque africaine de développement, ils nous ont communiqué leurs priorités, notamment en matière d’énergie et d’agriculture. Deux domaines dans lesquels nous avons beaucoup d’expertise.

Nous avons posé un geste concret cette année en ouvrant un bureau à Dakar, au Sénégal. Nous voulons en ouvrir d’autres ailleurs sur le continent africain. Il faut aller au-delà des discours. Et nous croyons énormément à l’influence que nous pouvons avoir en Francophonie. De plus, les Africains aiment faire des affaires avec nous parce que nous n’avons pas de passé colonial. Mais nous ne contrôlons pas tout. Par exemple, nous aimerions bien qu’il existe des vols directs entre Montréal et Dakar. Nous en faisons la promotion, mais nous ne prenons pas les décisions.

Le ministère se porte bien, alors ?

Parmi les États faisant partie d’une fédération, le Québec est celui qui a le plus de rayonnement international et le plus de présence à l’étranger. Cela ne date pas d’hier : le premier bureau commercial a été ouvert à New York en 1940 et celui de Paris a été inauguré en 1961 par Georges-Émile Lapalme, ministre sous Jean Lesage. J’aime dire que c’est un petit ministère qui voit grand. Nous avons 28 représentations à l’international, nous sommes présents dans 15 pays et à ce jour, le Québec est partie de plus de 300 accords internationaux. Et le ministère va célébrer son 50e anniversaire en 2017 !

Aucune friction avec Ottawa ?

Non. Ils comprennent bien la doctrine Gérin-Lajoie, qui nous guide depuis le début : la santé, l’éducation, la culture sont de -compétence provinciale. L’administration de la justice ainsi que l’environnement sont de compétence partagée, donc nous travaillons ensemble. Mon ministère, selon la loi qui l’a constitué, coordonne toutes les activités du gouvernement du Québec sur la scène internationale. Par exemple, si une université signe un accord international, elle doit passer par nous.

Parlons environnement.

Nous sommes très engagés dans le dossier des changements climatiques. Nous avons toujours porté haut ce dossier, mais monsieur Couillard l’a vraiment mis de l’avant lors de la Conférence de Paris, avec la Bourse du carbone, par exemple. Nous avions un accord de principe à ce sujet avec le Mexique, et l’Ontario a demandé à s’y joindre ; sans oublier celui avec la Californie. Nos initiatives, notre leadership à l’international font des petits. Le premier ministre croit beaucoup au rôle que peuvent jouer les États fédérés dans la lutte contre les changements climatiques. Tous les paliers de gouvernement doivent s’y engager, c’est écrit noir sur blanc dans l’accord de la COP21.

Qu’en est-il de la protection du patrimoine ?

À l’instigation de Jean Charest, sous le gouvernement Harper, nous avons obtenu un siège à l’UNESCO, représentation importante dont la nouvelle titulaire est Julie Miville-Dechêne, autrefois présidente du Conseil du statut de la femme. Pourquoi le fédéral a-t-il accepté ? Encore une fois, en raison de nos champs de compétences. L’UNESCO touche l’éducation, la culture, des domaines de compétence provinciale. Notre travail d’influence porte ses fruits, car la ville de Québec accueillera fin octobre une conférence internationale de l’UNESCO sur la radicalisation menant à la violence. C’est le ministère qui l’organise, en partenariat avec l’UNESCO et, bien entendu, avec la ville de Québec.

Cela portera-t-il uniquement sur le rôle d’Internet dans la radicalisation ?

Essentiellement, oui. Les agents de radicalisation possèdent des moyens très sophistiqués. Nous espérons la présence de gros joueurs comme Google, Facebook, Twitter sur nos panels. C’est aussi une occasion de montrer notre savoir-faire avec le Centre de prévention de la radicalisation à Montréal, que nous cofinançons avec la ville de Montréal. Nous avons aussi un observatoire sur la radicalisation, ainsi qu’un plan d’action. Quant au Conseil du statut de la femme, il s’est penché sur le dossier des femmes radicalisées. Nous sommes reconnus comme étant proactifs.

Vous avez du pain sur la planche. Pourtant, on entend peu parler de vous. Est-ce volontaire ?

Je suis très active. Je ne veux pas incriminer les médias, mais mes dossiers n’intéressent pas beaucoup les journalistes. Un exemple : nous avons signé un accord avec le Sénégal pour l’ouverture de notre bureau de Dakar et obtenu des privilèges diplomatiques sans précédent pour le Québec. Un seul article a paru, dans La Presse. Notre relation avec la France, peut-être plus intéressante pour la presse en général, demeure importante, mais nous avons décidé de jouer sur d’autres terrains, dans l’esprit du développement économique et la prospérité du Québec.

Quand Pauline Marois est arrivée au pouvoir, elle a coupé 20 millions de dollars dans le budget de l’international, ce dont personne n’a parlé à l’époque. Lucien Bouchard a coupé 12 des 24 représentations à l’étranger. Ils ont même réduit l’aide internationale. De notre côté, nous avons rétabli les budgets l’an dernier.

Je suis fière de ce que nous faisons parce que nos priorités sont claires, ciblées : présence concrète en Afrique, avec des projets de croissance ; projets à Cuba ; une nouvelle politique internationale qui sera présentée en 2017 – la dernière remonte à 2006 – et qui tiendra compte des nouvelles réalités. J’aimerais bien lancer cette nouvelle politique pour marquer le 50e anniversaire du ministère des Affaires internationales, en 2017.

Nous voulons montrer que le Québec est ouvert. La charte des valeurs a nui à notre réputation dans le monde. Dans les premiers mois de mon mandat, tout le monde m’en parlait, les gens voulaient comprendre.

Est-ce que tout cela est bien communiqué ?

Notre diplomatie est agile, mais il faut encore davantage exploiter les réseaux sociaux. Je donne l’exemple : j’ai 12 000 abonnés sur Twitter. Nos représentants sur le terrain doivent communiquer ce qu’ils font. Le ministère des Affaires internationales est un secret bien gardé. Les Québécois doivent saisir l’importance du ministère et le rôle du Québec à l’étranger. Ce qu’ils ont surtout retenu jusqu’ici, c’est que le Parti Québécois se servait des relations internationales pour vendre la souveraineté du Québec.

Êtes-vous perpétuellement en voyage à l’étranger ?

Je fais aussi de la diplomatie sur notre territoire : je me déplace en région pour parler du ministère. L’an dernier, j’ai amené 14 membres du corps consulaire, dont l’ambassadrice de l’Union européenne, dans le Grand Nord pour leur parler du Plan nord. Nous sommes allés voir le barrage Robert-Bourassa, nous avons rendu visite aux Cris, nous sommes allés à la mine Raglan, située à 2 500 km de Montréal. S’ils n’ont pas vu cela, ils ne peuvent -comprendre notre territoire.

Le Québec a la plus importante représentation consulaire après New York, et la plus grosse concentration d’organisations internationales, soit 63, se trouve à Montréal. Jamais personne n’était allé les voir. J’ai entrepris de les visiter toutes. Nous préparons une autre mission consulaire pour présenter la stratégie maritime. Nous avons déjà 20 inscriptions. Nous irons à Bécancour, à Rimouski, aux Îles-de-la-Madeleine. Malheureusement, je ne pourrai les accompagner, car je pars en mission avec le premier ministre à Cuba. Je visite aussi les centres de solidarité internationale, à Trois-Rivières et à Alma. Nous travaillons avec eux depuis 1977, mais jamais personne du ministère n’était allé les rencontrer.

Il va sans dire que Montréal International, que nous finançons, a fait beaucoup de travail pour attirer de grands organismes chez nous. Mais une fois qu’ils sont arrivés ici, la moindre des choses, c’est d’aller les saluer et leur demander si tout va bien.

Quand je rencontre des diplomates étrangers établis à Montréal, je demande toujours : « Qu’est-ce que vous aimez le plus à Montréal ? » Ils mentionnent la sécurité, la qualité de la main-d’œuvre, et le fait qu’il est facile de trouver du personnel multilingue. J’aimerais faire comprendre aux Québécois que nous avons un grand pouvoir d’attraction.

Au sud se trouve notre plus gros partenaire commercial, les États-Unis, qui éliront un nouveau président en novembre. Êtes-vous inquiète du vent de protectionnisme qui semble souffler fort là-bas ?

Notre attitude consiste à ne pas commenter l’élection présidentielle. Laissons-les voter. De notre côté, nous continuons à faire la promotion du libre-échange. Nous croyons beaucoup à l’ALENA. Il est vrai que le dossier du bois d’œuvre nous préoccupe. Pour ce qui est du commerce, il y a eu une remontée, mais nous aimerions faire encore mieux. La valeur du dollar nous aidera en ce sens, en plus de donner un bon coup de pouce au tourisme provenant des États-Unis.

Nos bureaux sont très actifs à Boston sur la question énergétique ; Chicago travaille sur la stratégie maritime, surtout depuis que nous sommes membres à part entière, avec l’Ontario, depuis 2015, de la Conférence des gouverneurs et premiers ministres des Grands Lacs et du Saint-Laurent. Pendant ce temps, à Los Angeles, on s’occupe de technologie et d’électrification des transports, ainsi que du volet culture et cinéma. À New York, où se trouve notre plus importante délégation générale, se tiendra une importante foire des arts cet automne, avec 4 000 acheteurs de spectacles venus de partout dans le monde. Il va sans dire qu’il y aura une forte présence d’artistes québécois.

Et vous, Madame la Ministre, vous vous plaisez dans votre rôle de cheffe de la diplomatie québécoise ?

Si je n’aimais pas cela, je n’y serais pas. J’ai appris cela dans mon ancien métier. Je suis en politique depuis neuf ans et demi, et je dis, en toute sincérité, que je vis les plus belles années de ma vie. J’aime mon travail, j’aime mon équipe, j’aime mon premier ministre, un homme qui a de la classe et de l’envergure intellectuelle, qui adopte un ton rassurant. Il élève toujours son discours au niveau de l’intelligence des gens. Il croit que le Québec peut être prospère et il est dévoué à la cause de l’environnement. Je suis fière de faire partie de son gouvernement, parce que loin de nous cantonner à l’idéologie, nous posons des gestes concrets.

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