Énergie

Décarbonisation en mode accéléré

Politique énergétique 2030

La fin des énergies fossiles n’est pas pour demain… mais pour après-demain. Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a enclenché le 7 avril dernier le compte à rebours : la quantité de produits pétroliers consommés au Québec doit diminuer de 40 p. cent d’ici 2030. Selon lui, l’atteinte de cette cible « ambitieuse » et « exigeante » est incontournable dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques.

Pour y arriver, les Québécois devront étancher leur soif énergétique, principalement à partir de sources d’énergie renouvelable : électricité, biomasse, géothermie, solaire. Plus précisément, la proportion d’énergies renouvelables sera appelée à passer de 47,6 à 60,9 p. cent dans leur bilan de consommation énergétique.

Le Québec amorce « un virage historique » vers une économie faible en carbone. « On a 15 ans pour changer la donne. Ça semble long, mais ça va arriver très vite », avertit Philippe Couillard à l’occasion du dévoilement de la Politique énergétique du Québec 2016-2030.

« Le Québec a déjà réussi, dans les années 1980, à réduire de 40 p. cent son utilisation de pétrole, et cela, en huit ans seulement. -Comment ? Grâce à l’électrification quasi généralisée du chauffage », rappelle le titulaire de la Chaire de recherche de l’Université de Montréal sur les matériaux complexes, l’énergie et les ressources naturelles, Normand Mousseau.

Trente ans plus tard, Philippe Couillard mise lui aussi sur l’innovation pour accomplir une « réelle décarbonisation » de l’économie québécoise. Le Québec s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 37,5 p. cent d’ici 2030 et de 80 à 95 p. cent d’ici 2050… par rapport aux émissions de GES de 1990.

« Nous ne quitterons pas l’âge des hydrocarbures par manque de pétrole, mais parce que nous aurons inventé des technologies novatrices et que nous aurons déployé sur notre territoire des sources d’énergie plus propres », souligne-t-il, flanqué des ministres Pierre Arcand (Énergie et Ressources naturelles), David Heurtel (Développement durable, Environnement et Lutte contre les changements climatiques), Dominique Anglade (Économie, Science et Innovation) et Geoffrey Kelley (Affaires autochtones).

Le chef du gouvernement fait le pari que le Québec s’imposera « parmi les sociétés les plus prospères » du globe s’il s’efforce de devenir un champion des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique.

« Au Québec, les énergies propres, constituent un élément d’attractivité indéniable auprès des entreprises étrangères qui souhaitent s’installer dans la métropole ou en région », mentionne le dirigeant de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, tout en rappelant l’intention d’Amazon Web Services de s’établir au Québec afin de s’alimenter en énergie propre et renouvelable. « [Cela] témoigne des ouvertures économiques que peut représenter notre système énergétique pour les secteurs à hauts besoins en la matière. Nous devons nous donner les moyens de valoriser le positionnement du Québec et de sa métropole sur cet axe dans l’échiquier mondial », ajoute-t-il.

La réussite de la politique énergétique 2016-2030 repose aussi sur un changement des habitudes de consommation d’énergie des Québécois. « Les consommateurs doivent faire les bons choix, et il faut les aider à le faire », souligne Philippe Couillard, réitérant la volonté de son gouvernement d’améliorer l’offre de transport collectif. Il a bien en tête que le secteur des transports est à l’origine de 43 p. cent de l’ensemble des émissions de GES au Québec. « [Ce chiffre est] toujours en croissance», note-t-il. Le recours à l’automobile est de plus en plus fréquent à l’heure de pointe dans la région métropolitaine. Pour infléchir cette tendance, le gouvernement se dit décidé à poursuivre le chantier de l’électrification des transports, avec l’aide de la Caisse de dépôt et placement (système léger sur rail qui reliera la ville de Brossard, sur la Rive-Sud, à Deux-Montagnes, sur la Rive-Nord, en passant par le centre-ville de Montréal et l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau) et d’Hydro-Québec (déploiement du réseau de bornes de recharge rapide du Circuit électrique). « Nous devons rendre accessibles des solutions vertes à faible coût. Il faut intervenir de façon stratégique et faire les choix qui contribueront à améliorer la qualité de la vie des Québécois tout en réduisant la consommation d’énergies fossiles », soutient le ministre Pierre Arcand.

En guise d’exemple, le gouvernement québécois a choisi d’« accompagner » les acquéreurs d’un véhicule neuf électrique ou à faible empreinte carbone, y compris les véhicules à hydrogène, et de déployer des stations multicarburants (essence, biocarburants, gaz naturel, propane, électricité, hydrogène) à l’horizon 2030. Le but : voir sur les routes, d’ici une quinzaine d’années, un million de véhicules électriques et hybrides rechargeables immatriculés au Québec.

Aux yeux du Conseil du patronat du Québec, « [les consommateurs] vont devoir bénéficier d’un accompagnement et d’un accès à des solutions viables qui puissent répondre à leurs besoins, ce qui n’est pas encore le cas, à l’exception de certaines initiatives dans des territoires précis, comme celui de l’île de Montréal ».

Hydro-Québec voit grand

Le gouvernement libéral veut accroître à hauteur de 25 p. cent la production totale d’énergie renouvelable – et au premier chef, l’hydroélectricité – au cours des 15 prochaines années, apprend-on aussi à la lecture de la « première politique de transition énergétique du Québec ». Pourtant, aucun grand projet hydroélectrique n’est dans les cartons d’Hydro-Québec au moment présent. La société d’État, actuellement aux prises avec des surplus d’énergie, en déterminera un seulement d’ici la fin de la décennie. « La Politique énergétique 2016-2030 confirme plus que jamais qu’il est possible de voir grand avec notre énergie propre. […] Je suis très heureux que la Politique énergétique confirme le rôle primordial d’Hydro-Québec en tant que moteur du développement économique du Québec », déclare le président-directeur général d’Hydro-Québec, Éric Martel. Le nouveau dirigeant nourrit l’ambition de doubler les revenus de la société d’État d’ici 15 ans, tout en maintenant les tarifs d’électricité « les plus bas de l’Amérique du Nord » et en versant « un important dividende » à son unique actionnaire, c’est-à-dire le gouvernement du Québec.

Pour y arriver, le producteur d’hydroélectricité entend développer son savoir-faire sur la scène internationale afin de trouver de nouveaux débouchés à son électricité « renouvelable à 99,8 p. cent et faiblement émettrice de GES », mais également afin d’acquérir et de valoriser des infrastructures énergétiques et de commercialiser ses innovations.

Du vent ?

Outre l’hydro-élec-tri-ci-té, le gouvernement du Québec entend intensifier le recours à l’énergie solaire, à la biomasse ainsi qu’à l’éolien. Cela dit, l’État s’abstiendra de lancer de nouveaux appels d’offres avant que les surplus d’électricité soient partiellement écoulés. En revanche, il donnera aux producteurs d’énergie éolienne le feu vert pour vendre leur électricité directement sur le marché américain, friand d’énergies vertes.

L’industrie éolienne appréhende non sans inquiétude l’absence de projet au-delà de la mise en service des derniers parcs éoliens, prévue en 2017. « Est-ce que la politique énergétique du gouvernement prévoit des sommes pour maintenir les emplois créés et l’expertise développée au fil des ans dans la région de la Gaspésie ? Comment le gouvernement peut-il faire la promotion de l’exportation de l’énergie éolienne ? Des questions importantes qui demeurent sans réponses », souligne le président de la Fédération de l’industrie manufacturière (FIM-CSN), Alain Lampron. Quant au carnet de commandes du fabricant de pales d’éoliennes LM Wind Power de Gaspé, il sera vide dès septembre 2016 pour une « période possible d’un an et demi ». « Pour ces travailleuses et ces travailleurs, le temps presse », martèle le président du Conseil central Gaspésie – Îles-de-la-Madeleine (CCGIM), Jacques Mimeault.

Gaz naturel : une énergie « de transition »

Même s’il met le cap sur une économie faible en carbone, le gouvernement du Québec n’entend pas fermer complètement la porte aux combustibles fossiles d’ici 2030, à l’exception du charbon thermique. Quant au gaz naturel, il maintiendra entre 2016 et 2030 sa part du cocktail énergétique québécois, selon les prévisions gouvernementales. En effet, il est vu comme un substitut « temporaire » moins polluant pour le mazout et le diésel, par exemple pour les promoteurs de projets miniers du Plan Nord, qui n’ont pas de sources d’énergie verte à proximité.

Pour le président-directeur général de la Société du Plan Nord, Robert Sauvé, « l’accès à une énergie propre, fiable et à coût concurrentiel est une des conditions de réussite du Plan Nord ». Il se réjouit donc de la perspective d’une « augmentation de l’approvisionnement en gaz naturel [ainsi que de la] conversion des systèmes au mazout et au diésel, combustibles fossiles polluants utilisés dans plusieurs collectivités hors réseau et par certaines entreprises des territoires nordiques, en solutions plus propres telles que l’éolien et la biomasse forestière, qui pourra être valorisée à des fins énergétiques ».

Exploitation pétrolière et gazière

Le gouvernement libéral réitère également son appui à l’exploitation de gisements pétroliers et gaziers au Québec – mais pas sur l’île d’Anticosti – même si cet appui apparaît irréconciliable avec sa volonté d’amorcer et réussir une transition énergétique. D’ailleurs, un projet de loi sur les hydrocarbures sera déposé prochainement à l’Assemblée nationale, fait remarquer le ministre Pierre Arcand.

Aux yeux de Greenpeace, de la Fondation David Suzuki et d’Équiterre, le gouvernement du Québec fait fausse route en continuant d’encourager l’industrie pétrolière et gazière.

Pour sa part, l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ) accueille favorablement une nouvelle politique éner-gé-ti-que « équilibrée » et «novatrice ». « L’approche par étapes présentée pour la mise en valeur des projets en hydrocarbures est en accord avec ce que notre association met de l’avant depuis plusieurs années », indique le président de l’APGQ, Michael Binnion.

Le gouvernement libéral « concilie de façon équilibrée les considérations économiques, sociales et environnementales » dans le document d’une soixantaine de pages, estime le Conseil du patronat du Québec. Le principe consistant à prévoir « la bonne énergie au bon endroit est [notamment] respecté », selon lui.

La Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) voit aussi d’un bon œil la « vision énergétique plurielle » de l’équipe du premier ministre Philippe Couillard. « La politique fait de la croissance d’Hydro-Québec un élément fondamental de développement économique et, simultanément, reconnaît formellement la contribution du gaz naturel à l’économie québécoise », dit la présidente-directrice générale de la FCCQ, Françoise Bertrand. Malgré ses « aspirations ambitieuses en matière d’économie verte », le Québec ne doit pas pour autant renoncer à exploiter les hydrocarbures que son territoire recèle, et cela « par étapes, en toute transparence et en adoptant les meilleures pratiques », poursuit-elle. Les Québécois s’approvisionneront en pétrole « encore plusieurs décennies ». Pourquoi devraient-ils dépenser des milliards de dollars en pétrole provenant de l’étranger ? s’interroge la FCCQ.

266 millions de dollars par an : insuffisant ?

Le gouvernement libéral entend améliorer de 15 p. cent l’efficacité énergétique, suivant une progression de 1 p. cent par an. Mentionnons que le Québec figure parmi les plus grands consommateurs d’énergie du monde au prorata de sa population.

La ministre Dominique Anglade promet « plus de soutien aux industries afin de les aider à agir pour convertir leurs procédés industriels et accroître leur efficacité énergétique ». D’ailleurs, le gouvernement mettra sur pied un nouvel organisme sous la responsabilité du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, afin de coordonner les mesures d’efficacité énergétique, mais aussi celles liées à la transition énergétique. Cet organisme sera doté d’une enveloppe budgétaire de quatre milliards de dollars sur quinze ans, soit 266 millions de dollars en moyenne par an.

De son côté, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) juge les enveloppes prévues nettement insuffisantes. « Grosso modo, le gouvernement annonce 266 millions par année, alors qu’il consacrera cette année deux milliards au Fonds des générations pour le remboursement de la dette, soutient le secrétaire général de la FTQ, Serge Cadieux. La transition vers une économie plus verte est un objectif supérieur qui mérite des moyens très importants », conclut-il.

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