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Andrée-Lise Méthot

Andrée-Lise Méthot, Fondatrice et associée directeure, Cycle Capital Management

Fondatrice et associée directeure, Cycle Capital Management

Nous sommes arrivés en même temps au restaurant Graziella, rue McGill, à Montréal, où Andrée-Lise Méthot semble avoir ses habitudes. Comme je l’avais « Googlée » – pour peu qu’on ait fait au moins une bêtise ou un bon coup dans sa vie, on y est tous fichés – je l’ai reconnue sans peine. Nous avons pris place tout au fond du restaurant, loin des clients bavards, mais trop près des enceintes qui débitent en continu leur musique d’ascenseur. Un mot discret d’Andrée-Lise a fait comprendre au garçon que nous avions trop à nous dire pour supporter pareille concurrence sonore.

J’ignorais presque tout de cette femme souriante qui a décidé, il y a une douzaine d’années, de sauver notre planète des gaz à effet de serre, des carburants fossiles, de la malfaisante pollution, de la disparition des espèces, des déchets envahissants, enfin de tous ces maux que l’on redoute, mais qui n’empêchent pas la majorité de dormir sur leurs deux oreilles. Andrée-Lise Méthot, elle, ne dort toujours que d’un œil. Dire qu’elle est très optimiste à propos de l’avenir de la planète serait mentir. Même si elle a peu de doute que la vie existe à demeure sur terre, elle ne parierait pas tous ses avoirs sur les chances de survie de l’espèce humaine. Dans un siècle ou deux, peut-être moins, il pourrait ne rester que des bactéries ou quelque autre forme de vie rudimentaire. Notre planète retournerait à son état d’il y a quelques milliards d’années.

Les sombres pronostics de mon invitée, énoncés alors que j’étudiais le menu, m’ont quasiment coupé l’appétit. J’ai donc commandé une deuxième entrée plutôt qu’un plat principal. Andrée-Lise Méthot, pas le moins du monde ébranlée par l’avenir incertain qu’elle venait de prédire à notre planète déjà malmenée, a passé sa commande comme si l’avenir était rose bonbon. C’est sans doute son activité incessante qui lui assure pareille sérénité. Car Andrée-Lise est une battante : elle ne prêche pas, elle agit. Rêve-t-elle aussi ? Certains ont dû le croire lorsqu’elle a pris l’environnement à bras-le-corps, clamant que les énergies vertes constitueront pour l’économie un stimulant irrésistible.

En 2000, quand le gouvernement du Québec l’a nommée à la tête du Fonds d’action québécois pour le développement durable, personne ne se doutait à quel point son engagement serait profond. Andrée-Lise est en quelque sorte devenue le bogue de l’an 2000 de nos élus. C’est la vestale qui veillerait à ce que le feu ne s’éteigne jamais, l’ambitieuse qui n’allait pas se contenter des 45 millions de dollars mis à sa disposition pour faire verdir les technologies. Ainsi, le Fonds a participé au financement d’environ 150 projets et sa directrice a fait ses classes dans le monde de la finance, dont elle ignorait au départ l’abécédaire. Les millions mis à sa disposition s’étant rapidement épuisés, Andrée-Lise a pris conscience qu’investir à fonds perdu ou presque n’était pas très mobilisateur.

Avec la bénédiction du Fonds de solidarité de la FTQ et de son Fonds d’action pour le développement durable, Andrée-Lise lance alors le FIDD (Fonds d’investissement en développement durable), doté d’abord d’un capital de 18 millions de dollars. Une goutte d’eau dans l’océan, soit ! Mais la pompe est amorcée. Andrée-Lise se rend compte rapidement qu’il faut de l’argent, beaucoup plus d’argent pour parvenir à obtenir un rendement susceptible d’attirer les investisseurs. Il fallait donc lever de nouveaux capitaux pour concurrencer les autres grands fonds de capital-risque.

Aujourd’hui, le FIDD, que sa fondatrice et associée directeure a rebaptisé Cycle Capital Management, gère 230 millions de dollars de capital-risque, investi dans des entreprises de pointe dont l’univers, pour le commun des mortels, semble tenir de la science-fiction. Il en faut, de l’enthousiasme, pour convaincre des investisseurs de risquer leur argent dans des entreprises naissantes. Il faut, de plus, un pouvoir de persuasion irrésistible lorsque ces entreprises embryonnaires semblent nébuleuses et font appel à des technologies que seuls quelques initiés comprennent. « C’est presque un acte de foi que nous demandons aux investisseurs », admet candidement Andrée-Lise. Elle sait bien que si quelques sociétés réussissent, d’autres – peut-être la majorité – ne vivront que quelques années, si elles ne meurent pas en couches.

Malgré son jeune âge, Cycle Capital Management compte déjà quelques fleurons prometteurs. Enerkem, par exemple, met à Edmonton la dernière main à une première usine qui transformera les déchets en éthanol, carburant qui produit moins de la moitié de gaz à effet de serre que l’essence. Enerkem a dans ses cartons deux autres projets d’usine, l’un à Varennes et un autre à Rotterdam, aux Pays-Bas. Andrée-Lise me parle ensuite d’Agrisoma. Les yeux brillants, le verbe triomphant, elle m’explique que l’équipe ayant mis au point le canola vient de développer une semence de moutarde qui s’appelle carinata, une plante miracle qui croît là où rien ne pousse. Or, en plus de constituer une source de protéines pour les animaux d’élevage, cet oléagineux convient à la production de biocarburant. En effet, cinquante livres de semences produisent assez de carburant pour faire parcourir à un avion Q400 de Bombardier quatre fois le trajet Montréal – Toronto, réduisant de moitié les gaz à effet de serre engendrés par le carburant traditionnel. L’an dernier, Agrisoma a ensemencé 5 000 hectares de carinata, et compte en ensemencer 250 000 d’ici 2018.

Ce ne sont pas les seuls espoirs de Cycle Capital Management. Andrée-Lise et son équipe misent gros sur le nitrure de gallium (GaN), un semi-conducteur à large bande. Ce nitrure, très dur et très stable, possède une capacité thermique fort élevée qui le protège de la fissuration. Il existe un marché potentiel de 10 milliards de dollars pour les applications du nitrure de gallium mises au point par d’anciens chercheurs de Nortel, de triste mémoire pour des millions de petits investisseurs. Le résultat de leur travail est déjà mis à profit par BMW et LG Électronique, et d’autres clients aussi prestigieux frappent à la porte. Ainsi, c’est un marché potentiel de 10 milliards de dollars qui s’ouvre à MineSense Technologies, une entreprise dont Cycle Capital Management est l’un des quatre investisseurs majeurs. Fondée à Vancouver, MineSense Technologies fabrique des systèmes de détecteurs hyper performants qui diminuent d’environ 20 p. cent les frais d’exploration minière et réduisent de presque un tiers les résidus de minerai.

Andrée-Lise Méthot est encore plus convaincue de l’impérieux besoin de préserver notre environnement que la plus militante des écologistes. Si elle a choisi de ne pas manifester dans la rue avec une pancarte ni de faire des déclarations alarmistes, c’est qu’elle croit dur comme fer que c’est avec de l’argent, donc de plus en plus d’investissements, qu’on finira par raffiner les technologies aptes à nous protéger de l’inévitable cataclysme qui nous attend si rien n’est entrepris pour sauver la planète.

C’est à Baie-Comeau, où elle est née dans une famille modeste, qu’Andrée-Lise a décidé qu’elle contribuerait à changer le monde. Ses parents l’ont incitée dès sa plus tendre enfance à être curieuse de tout. Sa mère ne s’étonnait pas de la voir, à six ans, passer des heures dans le garage de papa à démonter un moteur. « Avec mes parents, j’avais le droit de tout faire. Comme un garçon ! Ils m’ont donné confiance en moi, et grâce à eux, j’ai toujours cru que le monde m’appartiendrait pour peu que j’en aie la volonté. »

Ses études secondaires terminées, elle entre au Département de génie de l’Université Laval. D’abord pour étudier la physique des fluides, avant de se tourner vers le génie géologique, qui confirme sa résolution de consacrer sa carrière à l’environnement. « Quand on respire l’air du grand large, qu’on est né au confluent d’un fleuve comme le Saint-Laurent et d’une rivière comme la Manicouagan, il est normal que l’on voie au-delà de l’horizon, que le monde nous paraisse à portée de la main. Cela peut surprendre, mais j’ai toujours eu la conviction que tout m’était possible. »

Cette conviction, Andrée-Lise la transpose au Québec. Elle est convaincue que si chacun s’y met, surtout les jeunes, la Belle province peut devenir une autre Silicon Valley. « Notre société n’a pas de complexes. Elle est ouverte, inventive et créatrice, et n’a aucun préjugé à l’égard des femmes. Qualité aussi rare que précieuse, notre société procède de deux cultures différentes. » Comme plusieurs autres entrepreneurs, Madame Méthot garde les yeux grands ouverts sur la Chine. « La Chine nous oblige à revenir au b.a.-ba de la communication. Selon moi, il est fondamental d’apprendre le chinois et d’étudier la pensée de Confucius si l’on souhaite négocier avec ce pays. Plus nous avançons, plus il est nécessaire que nos entrepreneurs deviennent multilingues. La plupart d’entre nous avons déjà l’avantage de parler français et anglais, mais il faut pousser encore plus loin cet avantage. Il faut nous tourner résolument vers les autres. C’est malheureusement très nord-américain d’être centré sur soi, mais ça se guérit ! »

Je n’ai pas terminé ma minuscule entrée de crabe des neiges et Andrée-Lise n’a pas avalé son dernier ravioli qu’elle a déjà réussi à me redonner confiance en l’avenir de la planète. Je sais désormais qu’Andrée-Lise, qui rencontre une centaine d’investisseurs potentiels chaque année, constitue une arme de persuasion massive. Grâce à cette femme et à ceux qui acceptent de risquer leur argent pour développer de nouvelles technologies, mes petits-enfants pourront probablement avoir une aussi belle vie que la mienne. Merci, Madame Méthot, de travailler pour eux. Je veillerai à ce qu’ils vous en soient reconnaissants.

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