Société

La dernière bataille des baby-boomers

Chaque fois que j’entends la voix doucereuse d’Eddy Savoie vanter les mérites des Résidences Soleil en s’adressant aux « gens du bel âge », je suis prise d’une violente crise d’identité. C’est moi, ça ? Le malaise a redoublé quand je suis entrée de plain-pied dans la soixantaine, en février dernier.

Vous me voyez en résidence, en train d’écouter les Rolling Stones à tue-tête dans mon trois et demie chauffé avant de sortir Miss Harley du garage pour aller manger chez Smoke Meat Pete à L’Île-Perrot avec mon chéri ? Au diable le sel et le gras, only the best pour moi.

Les baby-boomers ne devaient pas vieillir. Les Who ne chantaient-ils pas « I hope I die before I get old » devant des foules d’adolescents en délire qui se fichaient bien de la possibilité, voire de la certitude de voir un jour à quoi ressemble une résidence pour personnes âgées, un hospice, comme on disait à l’époque, ou un CHSLD.

À moins d’avoir gagné leur vie au gouvernement ou dans la grande entreprise où l’employeur s’en est chargé pour eux, la nécessité d’épargner deux millions de dollars – le montant nécessaire, dit-on, pour s’offrir une retraite dorée comme celles des brochures des institutions financières – n’a pas effleuré l’esprit des boomers voués à la jeunesse éternelle.

Quand ils y pensaient, terrassés par l’angoisse la nuit au fond de leur lit, ils promettaient au dieu des planificateurs financiers d’être plus généreux envers leur REER, jusqu’à ce qu’un douloureux rappel chasse les bonnes intentions de 3 h 20 : l’école privée de Simon réclame son dû pour l’année, et le camp de vacances d’Émilie s’impatiente de recevoir un dépôt.

Le choix entre la vie maintenant et une douce retraite devra attendre. Une vieillesse confortable, le bel âge dans toute sa splendeur, si vous voulez, n’est qu’un fantasme pour une majorité de Québécois.

La peur d’être maltraités

Il n’y a rien de plus terrifiant, quand on approche l’âge de la retraite, mis à part un python royal, que de lire dans le journal les détails d’(encore) un scandale de maltraitance, petite ou grande, dans un CHSLD.

Des vieux ébouillantés, échappés, frappés, insultés, ignorés. Mal nourris, peu lavés. À qui on met des couches, qu’ils en aient besoin ou non, parce que c’est plus facile pour le personnel débordé. Des vieux attaqués par d’autres bénéficiaires en crise ou punis par des préposés qui se sont trompés de carrière.

Il ne manque que des pythons sous les lits…

Je refuse de croire que tous les pensionnaires de CHSLD soient victimes de mauvais traitements. Du moins, pas de façon délibérée. Mais quand la société et l’État estiment qu’un préposé qui s’occupe de personnes vulnérables, aux besoins complexes et multiples, vaut à peine plus que le salaire minimum, et qu’un repas ne doit pas coûter plus de deux dollars, doit-on s’étonner du nombre de dérapages ? De tant de misère en fin de vie ?

Je déteste qu’on utilise l’expression « soins en fin de vie » pour décrire l’euthanasie, ou l’aide à mourir si vous préférez. Cela me laisse un arrière-goût d’arrière-pensée : « Si tu n’aimes pas la fin de ta vie et les soins qu’on te prodigue, nous avons une solution de remplacement. » Pendant ce temps, l’État semble faire tout en son pouvoir pour rendre insupportable la fin de vie des plus vulnérables.

La solution serait d’investir dans les soins à domicile. Depuis le temps qu’on en parle, l’immobilisme transpire l’irresponsabilité. Comment expliquer qu’une solution moins coûteuse que l’institutionnalisation, qui rendrait les gens plus heureux à un moment de leur vie où chaque miette de bonheur se déguste comme un filet mignon, n’aboutisse jamais ? Mieux et moins cher, et on s’en passe ? Mais qu’attendons-nous, bordel ? Les plus cyniques, et j’en suis, vous diront qu’il n’y a pas de béton dans l’offre de soins à domicile, alors qu’il en faut pour construire des CHSLD.

Le retour des communes

Mais tout n’est pas perdu. Ma génération voudra faire les choses autrement, comme elle le fait depuis son éclosion, après la Deuxième Guerre mondiale. Les boomers ont tout réinventé : l’école, la famille, les loisirs, le travail, etc., obsédés par la liberté de choisir ce qui leur convient. La liberté de ne pas faire comme leurs parents.

Les pourvoyeurs d’hébergement privé aux gens du bel âge se heurteront à notre indifférence. Des soirées passées à jouer aux poches, non merci. Nous sommes la génération du sur-mesure. La tornade de notre individualisme frappera tant les gestionnaires de résidences privées que les CHSLD. Vivre comme nous l’entendons jusqu’à la fin sera notre dernière croisade. Et nous allons la gagner, coûte que coûte, c’est dans notre ADN. Quitte à fouiller dans notre coffre aux souvenirs.

Aux États-Unis, et même en Europe on assiste au retour des communes, comme au temps des hippies, mais adaptées aux besoins des personnes du troisième âge. Exaspérés par les solutions uniques de l’industrie de la vieillesse et par les États au bout de leurs moyens, de plus en plus de gens mettent leurs ressources en commun, partagent une grande maison achetée ou louée, et se procurent des soins à la carte adaptés aux besoins des membres de leur commune auprès d’organismes de soins privés à domicile.

Pas besoin d’être ou d’avoir été hippie pour en profiter mais j’avoue que l’image d’une gang de petits vieux se berçant sur le perron d’une vieille victorienne retapée en écoutant du Led Zeppelin, certains fumant la mari d’après-souper qui soulage l’arthrite, d’autres sirotant un limoncello glacé, me réjouit. Pas vous ?

Aux États-Unis et au Canada anglais, un concept appelé cohousing, l’équivalent de nos coopératives d’habitation, mais axées sur les besoins des personnes âgées, se répand à la vitesse grand V, selon le magazine Senior Living. Des gens qui partagent des intérêts similaires se font construire entre 20 et 30 unités individuelles disposées autour d’un jardin -communautaire. La préparation des repas se fait en commun. Les loisirs correspondent aux intérêts que partagent les propriétaires de ces unités dont les prix sont peu élevés, car elles ne comportent pas de cuisine.

Une résidence autogérée pour personne âgées autonomes, en quelque sorte.

Un jour, la fin viendra

Mais au privé comme au public, vient le jour où les jambes ne nous portent plus. Où la vue baisse. Où chaque geste exige une énergie qui file comme le sable du sablier. Si les baby-boomers devenus vieux réussiront peut-être à réinventer leur vie quotidienne en s’inspirant de leurs rêves de jeunesse, et non pas d’impératifs commerciaux ou étatiques qui leur sont étrangers, rien, jusqu’ici, ne peut stopper l’ultime dégénérescence de l’enveloppe humaine. Même pas la consommation quotidienne de chou frisé et de chia.

Il faudra, un jour ou l’autre, s’en remettre aux bons soins de ceux et celles qui sont payés pour prendre soin de notre corps et de notre esprit. Pendant que nous en sommes encore capables, nous avons l’obligation et l’intérêt de voir à ce que le travail de ces anges soit reconnu, mieux encadré et surtout mieux rémunéré. Nous nous en féliciterons une fois notre tour venu.

Un jour ou l’autre, le désir d’autonomie et de liberté finit par s’éteindre. C’est à ce moment que le besoin d’humanisme prend tout son sens. Au-delà de l’importance de faire des économies pour demain, nous avons le devoir d’investir dans la qualité de nos rapports humains.

Résidences Machin, CHSLD Chouette, Commune Un jour la fin viendra, Coop Acapulco Gold ou 3 ½ sous-sol chez l’aînée de la famille en échange de gardiennage, les choix ne manqueront pas.

Ce qui manque trop souvent, c’est la compassion. Sans elle, rien n’a de sens. Encore moins la fin de la vie.

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