Société

Applaudissez, on tourne !

Dans les coulisses de vos émissions de télé et de radio préférées, il y a Caroline Tremblay et son entreprise de recrutement d’auditoire Public Cible. Sa mission : trouver des gens pour assister aux émissions, de plus en plus nombreuses, qui sont enregistrées devant public : rires, réactions, cris, applaudissements, ambiance. Bref, un public qui met en valeur l’animateur et ses invités.

Ces quelques centaines de personnes n’apparaissent toutefois pas là par magie. « Remplir le studio 42 de Radio-Canada pour le Match des étoiles au grand complet : 200 personnes au parterre et 400 dans les gradins, c’est tout un défi ! » s’exclame la présidente et fondatrice de Public Cible, Caroline Tremblay.

Celle-ci a fait ses premiers pas dans ce domaine plutôt méconnu du show-biz en 1998, quand elle a travaillé pour la populaire émission La Fureur, alors animée par la vedette du petit écran Véronique Cloutier et où différents jeux invitaient les participants à deviner le titre ou l’auteur d’une chanson, ou encore fredonner un extrait d’un succès musical. Et ils étaient entourés d’un public qui chantait à tue-tête et dansait tout au long de l’enregistrement dans le but de donner au studio une ambiance de fête.

Chaque semaine, Caroline Tremblay trouvait elle-même les quelques centaines de participants pour La Fureur. En 2005, elle a lancé sa propre entreprise spécialisée en « remplissage de salles », et fait depuis le même travail pour de nombreuses émissions et autres événements diversifiés. « On a commencé à zéro, avec un abonné à notre infolettre. Puis 1 000. Puis 10 000. Et maintenant, on en a 45 000 », dit-elle.

La professionnelle a trouvé son créneau : « Il y aura toujours des émissions avec public. Sans public, il n’y a pas d’ambiance, c’est froid. »

Au début, le recrutement pour La Fureur se faisait dans les bars et les boîtes de nuit de la métropole. Puis, le téléphone prit le relais : l’animatrice donnait en ondes le numéro pour réserver une place. Vers la fin des années 1990, Internet et les courriels étaient encore peu utilisés. « Tout se faisait par téléphone, se rappelle Caroline Tremblay. Je vidais la boîte vocale de l’émission deux à trois fois par soir, je rappelais, les gens rappelaient, laissaient des messages. C’était très laborieux », se souvient-elle.

Caroline Tremblay affirme que 45 000 personnes sont désormais abonnées à son infolettre électronique, son précieux outil de travail. Ils reçoivent par courriel les dates et les heures d’enregistrement des émissions et des événements, parfois même l’identité des invités, et peuvent ainsi immédiatement signaler leur intérêt. « Notre force, c’est notre site Web (publiccible.com), notre infolettre et nos abonnés. Quand on envoie des invitations, les gens réagissent et s’inscrivent », pour une expérience en famille, entre amis, ou avec des collègues de travail, explique-t-elle. Il s’agit d’une occasion en or pour les gens de voir de près leurs artistes préférés.

Public Cible est aussi très présent sur les réseaux sociaux : les noms des invités sur les plateaux sont annoncés sur Twitter et sur Facebook, en plus d’une foule de détails. « Les réseaux sociaux popularisent notre nom, notre marque, mais le recrutement s’effectue bien plus à l’aide de l’infolettre », souligne la présidente.

Public Cible intervient tous azimuts : l’émission musicale En direct de l’univers, le magazine hebdomadaire Deux hommes en or, le jeu Le Banquier, Un air de famille, Bazzo.tv, l’emblématique talk-show Les enfants de la télé, et l’émission de radio humoristique À la semaine prochaine sont des exemples parmi bien d’autres.

Public Cible se charge aussi de trouver le public pour des événements spéciaux, comme le tapis rouge du Gala Artis, des spectacles d’humoristes en rodage, le tournage de vidéoclips ou encore une captation de spectacle pour la télévision. Caroline Tremblay donne en exemple un récent spectacle de l’humoriste Louis-José Houde qui était filmé. Il n’a pas de difficulté à remplir ses salles, souligne-t-elle, « mais les producteurs ne veulent pas faire payer le public quand il y a des caméras partout et que leurs visages peuvent être vus à la télé ou sur un DVD ».

Les producteurs recherchent parfois des publics particuliers. Pour l’émission Les Dieux de la danse, elle a sollicité des écoles de danse. Ou encore pour l’émission jeunesse Encore plus génial, il s’agissait de trouver des élèves de quatrième et de cinquième année du secondaire doués pour les sciences.

À ses clients, le service offre une paix d’esprit : « Une grande libération, dit-elle. Ils n’ont pas à se soucier de cet aspect essentiel de la production des émissions. Les clients savent que 99 p. cent du temps, les gens seront au rendez-vous, bien servis, biens accueillis. Car sans public, pas d’émission. Même si on a déplacé les artistes et l’animateur », explique-t-elle.

Certaines émissions remplissent plus facilement les gradins que d’autres, souligne la jeune entrepreneure qui a fondé sa boîte il y a 10 ans, quand elle en avait 28. C’est le cas quand l’émission a déjà acquis une certaine notoriété.

De même, certains invités ou animateurs font plus courir les foules, dit-elle. On a demandé des noms : «Véronique Cloutier et Éric Salvail, confie-t-elle. Parce que ce sont des artistes très généreux avec leur public, qui créent un contact, prennent le temps de rencontrer les gens après les enregistrements Ce sont des aimants à public ». Et Marina Orsini, parce qu’elle fait participer, gâte les gens, leur fait parfois des cadeaux, raconte-t-elle.

Il est aussi plus difficile de remplir les studios quand l’émission est enregistrée la semaine, en journée, le dimanche soir, ou encore lors d’une journée d’été où il fait particulièrement beau. « Là, il faut faire du recrutement dans des événements, de la sollicitation par téléphone, donner des billets dans la rue », explique-t-elle.

Elle rappelle que la présence des membres de l’assistance ne fait l’objet d’aucune transaction financière.

Et quand aucun effort ne fonctionne ? On doit alors en discuter avec le producteur, souligne la présidente de Public Cible. On évalue des options, par exemple, si le décor peut être modifié pour que cela paraisse moins à l’écran, explique-t-elle.

Ainsi, forte de ses presque 20 ans d’expérience, une partie de son travail consiste aussi à conseiller ses clients, les producteurs, à utiliser toutes sortes de moyens pour remplir les salles. Public Cible est leur allié pour le projet, dit-elle. Mais il faut demeurer lucide et, parfois, leur poser la question : ce qu’ils souhaitent, est-ce bien réaliste ? « Nous gérons des humains, pas de la marchandise. Et le public ne peut pas être acheté et livré par camion », illustre-t-elle.

Public Cible a désormais quatre employés à temps plein et quatre à temps partiel. Des services d’hôtesse sont aussi offerts pour accueillir et diriger le public lors des tournages en studio. Il existe une concurrence, mais Caroline Tremblay affirme que sa boîte a été la première à se positionner sur les réseaux sociaux, ce qui lui a donné une longueur d’avance pour occuper le créneau.

Elle a aussi en quelque sorte la concurrence des émissions de télé qui recrutent elles-mêmes leur public, telle la très populaire émission du dimanche soir Tout le monde en parle.

Le concept n’existe pas qu’ici. Aux États-Unis, dans les grandes villes comme New York et Los Angeles, les studios d’enregistrement font partie des attractions touristiques. Les visiteurs peuvent se tourner vers des services de réservation en ligne pour mettre la main sur des billets à l’avance – ou le jour même – pour des émissions allant de Saturday Night Live à Last Week Tonight with John Oliver.

Le plus difficile, dans son travail ? Caroline Tremblay répond sans hésiter : le stress. Celui de ne pas remplir le studio. Parfois, un producteur veut un public différent à dix reprises, en plein été, pour une émission qui n’a pas encore été vue au petit écran et qui n’a donc pas eu la chance de se faire connaître. « Il y a des éléments hors de notre contrôle, même si on est rigoureux », constate la présidente de la boîte.

En dépit du stress, le travail est valorisant. Caroline Tremblay apprécie se faire dire : «Merci, vous nous avez permis de passer un bon moment, d’avoir du plaisir, en famille ou entre amis. »

Et puis, le monde du spectacle regorge de rencontres, de vedettes et d’anecdotes.

Comme celle-ci : lorsque Caroline Tremblay travaillait à La Fureur, il lui est arrivé d’offrir plus de billets que le nombre de places disponibles, pour s’assurer d’avoir assez de gens en studio – car certains participants n’annoncent pas qu’ils ne viendront pas. Un jour, un malentendu est survenu. Alors que la salle est déjà pleine, un autobus entier arrive, se rappelle l’entrepreneure. Les gens ne pouvaient accéder au studio. « Il y avait une certaine grogne. Et on les comprend », dit-elle. Immédiatement, elle fait installer un écran de rediffusion dans une salle, leur apporte boissons et grignotines, et convainc l’animatrice Véronique Cloutier et des invités d’aller les rencontrer et de prendre des photos avec eux. Un petit baume sur la situation. « Ils étaient contents d’avoir eu accès aux artistes. Ça s’est bien terminé. » Mais le lendemain, un article du Journal de Montréal titre malgré tout à la une « Furie à la Fureur », se rappelle l’entrepreneure, encore stupéfaite aujourd’hui.

Public Cible a d’autres projets dans ses cartons. Caroline Tremblay envisage d’offrir d’autres services à ses clients, notamment pour le casting des émissions, et éventuellement de passer du côté de la production télévisuelle. Elle a aussi mis au point avec l’aide d’un informaticien le logiciel qui gère toutes les réservations : un outil-clé qui pourrait se vendre ailleurs, croit-elle, tout comme ses services.

Mais en attendant, applaudissez, on tourne !

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.