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La pollution qui rend malade

Entretien avec le Dr François Reeves, cardiologue environnemental

Reeves, un nom familier, et pour cause. Le cardiologue François Reeves, un des 72 cardiologues d’intervention du Québec, ces snipers coronariens, est le neveu de l’astrophysicien préféré des Québécois, Hubert Reeves. Cela explique peut-être pourquoi le Dr Reeves s’intéresse tout autant à l’état de santé de la planète qu’à la santé du cœur humain. Et qu’il trace un lien direct entre les deux. Membre du Cercle scientifique David Suzuki et invité d’un comité du Plan d’action 2013-2020 sur les changements climatiques du ministère de l’Environnement, il se prononce régulièrement et avec une passion contagieuse sur les grands enjeux environnementaux de l’heure, notamment l’usage des pesticides, les changements climatiques et l’éco-urbanisme. Il y a fort à parier qu’il parviendrait à « guérir » n’importe quel climato-sceptique patenté.

Comment un médecin spécialiste en cardiologie devient-il porte-étendard de l’environnement ?

J’ai été « mentoré » par mon oncle, Hubert Reeves, par David Suzuki et par mon père, le Dr André Reeves. Avouez qu’il est difficile de trouver mieux. En 1948, pendant le boum industriel d’après-guerre, un Américain sur trois faisait un infarctus avant l’âge de 60 ans. Le pic de mortalité cardiovasculaire a été atteint en 1950 en Amérique du Nord. En 1952, le « grand smog » de Londres, qui a duré quatre jours, résultat d’une utilisation généralisée du chauffage au charbon, a tué plus de 4 000 personnes. L’athérosclérose était rare avant la Révolution industrielle. Elle l’est encore dans les endroits du monde hors de portée des émissions polluantes. Les Masaïs au Kenya ou les Aborigènes dans l’Outback australien ne font pas de maladies vasculaires. Aujourd’hui, les facteurs de risques sont classés par triades : ce que je suis (cholestérol, hypertension, diabète), ce que je fais (sédentarité, obésité, tabagisme) et où je suis (environnement, alimentation, urbanisme). Mais ce n’est que depuis 20 ans que nous comprenons que le milieu est un puissant facteur de risque sur la santé du cœur. Malgré cela, et en dépit de ses 2 000 pages, le traité de Braunwald, la bible des cardiologues, ne contient pas de références à l’environnement. Mais je suis en train d’écrire ce chapitre pour une édition future.

Vous parliez de charbon ; or, il y a belle lurette que le Québec n’en brûle plus. La pollution par le charbon des autres parvient-elle jusqu’à nous ?

Jusqu’à tout récemment, l’Ontario, dépourvu des ressources hydroélectriques qui font du Québec le grand champion des énergies vertes avec la Norvège, alimentait plusieurs de ses centrales électriques avec du charbon. En 2014, l’Ontario Power Generation a remplacé le charbon traditionnel par des combustibles moins polluants, comme la biomasse. Ce n’est donc pas un hasard si nous n’avons pas connu d’épisodes de smog à Montréal l’été dernier. Ce smog venait de chez nos voisins.

Le Québec ressemble donc à la Norvège, que nous admirons tant ?

Ce sont les deux seuls pays du monde où 50 % de l’énergie provient de sources renouvelables. Ce qui produit aussi des effets bénéfiques sur l’économie : les endroits qui ont été le moins touchés par la crise économique de 2008 avaient tous des économies vertes.

La planète ne reconnaît pas les frontières, mais notre lieu de résidence a des retombées sur notre santé en général, et cardiovasculaire en particulier. Les nanoagresseurs aériens ne s’arrêtent pas aux postes frontaliers !

Non, d’où l’importance que tous les pays travaillent ensemble. Toutefois, la dimension régionale compte pour beaucoup. Il y a 1 000 % de différence entre le taux de mortalité cardiovasculaire attribuable à la pollution en Russie et celui du reste de l’Europe. Un Zurichois entre 25 et 64 ans court 10 fois moins de risques de mourir de causes liées à l’environnement qu’un Moscovite. Un million de millionnaires chinois ont quitté Beijing en raison de la pollution.

Pourquoi autant de gens sont-ils sceptiques face aux changements climatiques ?

Les explications sont complexes, mais disons que la stratégie consistant à émouvoir les gens du Sud avec la disparition des ours polaires n’a pas donné beaucoup de résultats. C’est trop loin des préoccupations quotidiennes, contrairement à la santé, qui touche tout le monde. On voit maintenant des cas de cancer du poumon chez des jeunes filles de 12 ans non-fumeuses. Voilà qui nous touche davantage.

Au Canada, la pollution de l’air tue 20 000 personnes par an.

Le concept de paradis sur terre fait rêver les humains, mais nous l’avons déjà : le paradis sur terre, c’est la Terre, et il faut la préserver. Malheureusement, la politique passe avant la science. Il existe sur la question beaucoup d’études sérieuses que personne ne lit parce qu’elles sont publiées dans des revues spécialisées comme Science, Nature, ou le New England Journal of Medicine, qui s’adressent à des scientifiques.

Êtes-vous optimiste ? Viendrons-nous à bout de la pollution ?

Ce n’est pas une question d’optimisme, mais d’action. J’aime cette citation de Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Pour ma part, je donne des conférences, je rencontre des dirigeants, je fais des présentations jusqu’en Chine. J’ai participé à la Conférence de Paris sur les changements climatiques. Je m’intéresse aux effets de l’alimentation industrielle. Savez-vous qu’il y avait 5 millions de diabétiques aux États-Unis en 1980 ? En 2015, ils sont 30 millions. J’ai écrit Planète Cœur, santé cardiaque et environnement, qui a été traduit en anglais, grâce à David Suzuki. Et je roule en voiture électrique, question de cohérence. Je souhaite aussi établir une chaire universitaire en santé environnementale. Il faut séduire pour convaincre, surtout pas culpabiliser.

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