Québec

Entre Rigueur et Austérité

Pour emprunter une image à un secteur fondamental de notre économie, la forêt, l’austérité équivaut à une coupe à blanc, et la rigueur à l’exploitation rationnelle et à la reforestation.

Pour emprunter une image à un secteur fondamental de notre économie, la forêt, l’austérité équivaut à une coupe à blanc, et la rigueur à l’exploitation rationnelle et à la reforestation.

Quant à la recherche de l’équilibre budgétaire en soi, elle commence à être un lieu commun pour tous les gouvernements responsables et s’associe au gros bon sens. Il n’est pas nécessaire d’aller voir chez les Grecs pour le comprendre. L’Ontario, avec ses déficits annuels de douze milliards de dollars (et ceci ne tient pas compte des coûts de mise à jour de son programme nucléaire), se dirige vers la catastrophe.

Je serais mal placé pour reprocher à notre gouvernement national de vouloir cesser de nous endetter. J’ai été le premier ministre des Finances après Johnny Bourque – celui du gouvernement Duplessis – à présenter un budget équilibré en 1996. Le Québec s’était endetté depuis longtemps, et pas forcément pour de mauvaises raisons, d’ailleurs. L’éducation, notamment, constitue un investissement essentiel qui nous a donné une économie moderne et permis au Québec de se classer parmi les trente premières économies du monde.

Nos successeurs libéraux immédiats sont restés fidèles à ce principe d’équilibre. L’imitation est le plus sincère des compliments ! Nous avons même légiféré pour rendre obligatoire ce comportement rationnel. Mais en 2008 survint la crise la plus grave depuis 1929, et c’est alors la sage pensée de John Maynard Keynes qui s’imposa : l’État se mit à dépenser pour limiter les dégâts. Comme cette dépression n’est pas encore entièrement derrière nous, quelques années supplémentaires de déficit ont été nécessaires.

Il faut dire que mon successeur a une tâche beaucoup plus ingrate que ne fut la mienne, pour deux raisons. La première, c’est que notre retour à l’équilibre s’inscrivait dans l’une des belles composantes du modèle québécois d’alors : la concertation. Notre comportement courageux fut donc unanimement appuyé, ce qui est exceptionnel, de la CSN à la FTQ en passant par le Conseil du patronat, des chambres de commerce et d’autres acteurs socio-économiques.

Un autre élément nous a rendu la tâche plus facile qu’elle l’est aujourd’hui. Aujour-d’hui, tandis que les dépenses en matière de santé augmentent encore de 6 % par an, la croissance demeure anémique, ce qui se solde par une cruelle équation. Le Parti Québécois alors au pouvoir n’a pas connu ce douloureux contexte : notre économie progressait alors à un rythme record. Le chômage avait chuté de 15 % à 7 %. Les femmes arrivaient massivement sur le marché du travail et payaient donc des impôts de plus en plus importants. La croissance du Québec était plus forte que celle de l’Ontario (d’ailleurs, nous l’avons maintenant dépassée en matière de pouvoir d’achat réel des citoyens). C’étaient les belles années…

Aujourd’hui, notre gouvernement est devant une tâche beaucoup plus ingrate… et, hélas, il semble se diriger globalement vers l’austérité plutôt que la rigueur. Certes, les coupes sont nécessaires, même si certaines sont douloureuses. Mais l’austérité fanatique est mue par une idéologie, sans la réflexion poussée sur chaque geste et ses conséquences qui accompagnerait la rigueur. Exemple dramatique, celui des coupes qui réduiront l’accès des femmes au marché du travail et, ainsi, leur contribution fiscale et le pouvoir d’achat des ménages. C’est d’autant plus absurde dans un contexte où nous manquons de main-d’œuvre. En sabrant ce type de dépenses, on réduit encore davantage les revenus, ce qui provoque l’opposé du résultat escompté. C’est comme surexploiter la forêt : les retombées ne peuvent être que négatives.

Le paradoxe se complexifie puisque, suivant la thèse de nombreux économistes, l’austérité, surtout quand elle est aveugle, tend à grever la croissance, et en freinant la croissance, on se prive, dans bien des cas, des rentrées d’argent qui l’accompagnent. Quel illogisme ! Un des exemples les plus spectaculaires, c’est l’idée qu’avaient avancée les libéraux de sabrer les crédits d’impôt – généreux, il est vrai – accordés au secteur du multimédia, du jeu vidéo en particulier. Or, le Québec contemporain a créé 130 000 emplois dans le multimédia, se taillant une place mondiale enviable dans le lucratif secteur où trônent Ubisoft, cette formidable firme française qui a choisi le Québec pour son essaimage nord-américain, et les autres sociétés attirées dans le sillage de son succès exemplaire.

J’ai eu le bonheur de suivre cette belle épopée de très près et d’y contribuer. Bien sûr, notre main-d’œuvre flexible et créative a été un facteur déterminant mais, sans l’audace et l’interventionnisme bien calculé de notre État national, cette jeune population hautement salariée n’aurait pas une telle qualité de vie, dans un quartier qu’elle a contribué à développer (réduisant du même coup les émissions de gaz à effet de serre). À titre d’exemple, une jeune femme active dans le multimédia gagne un salaire plus de trois fois supérieur à ce que son père gagnait dans le textile autrefois.

Les Libéraux, après avoir flirté quelque temps avec la grossière idée d’austérité consistant à couper dans ces politiques que nos concurrents se préparaient par ailleurs à copier, ont heureusement eu la sagesse de reculer.

Les grands succès récents du Québec ont été intelligemment appuyés par notre État national, dont René Lévesque disait : « C’est le plus puissant d’entre nous ». Comme il a eu raison, au vu des accomplissements d’Hydro-Québec, de la Caisse de dépôt, et de tant d’autres réalisations collectives ! Le modèle québécois n’est ni sacré ni saint ; toutefois, le détruire à la tronçonneuse de façon aveugle et idéologique serait une erreur historique impardonnable. Effectuons des compressions, mais intelligemment ; ne scions pas la formidable branche collective sur laquelle notre nation s’appuie depuis sa révolution tranquille.

Outre la prospérité que nous avons bâtie et notre rang au sein des trente premières puissances du monde, nous jouissons d’une entraide et d’une solidarité sociale uniques. Le PIB, c’est formidable, mais l’indice de bonheur, c’est encore mieux. Luc Godbout et Marcel Joanis démontrent depuis plusieurs années que notre nation se classe parmi les premières de la planète à ce chapitre. Seuls les pays d’Europe du Nord nous dépassent dans certaines catégories. Ces pays sont, comme le Québec, à la fois des créateurs et des répartiteurs de richesse, système qui profite au bonheur humain. N’allons pas bêtement saboter ce qui nous a tant servis depuis des décennies. Ni Jean Lesage, ni Robert Bourassa et encore moins René Lévesque n’auraient souhaité être complices d’un tel « Derby » de démolition.

Les citoyens responsables doivent comprendre que continuer à s’endetter sans fin n’a pas plus de sens pour une nation que pour une famille. Certes, le Québec est toutefois loin de la Grèce et pas seulement géographiquement ! Notre dette par rapport au PNB n’est pas terrifiante comparée à bien d’autres, et nos actifs contribuent à un bilan honorable. Mais la négligence à cet égard n’est pas acceptable. Si les taux d’intérêt augmentaient, par exemple au niveau de celui des années 1980, ce serait totalement ingérable.

Nous devons donc seconder notre gouvernement dans ses efforts d’équilibre de nos finances quand ils sont raisonna-bles. Par ailleurs, ceux et celles qui nous gouvernent perdraient toute sympathie s’ils agissaient brutalement et de façon autoritaire comme ce fut souvent le cas depuis le début de leur mandat. Écouter la population et la traiter avec respect font partie d’une vision de la rigueur. Sans cette vision, l’austérité, dépouillée de tout esprit démocratique, ne peut être que néfaste.

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