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L’Iran, le Nucléaire et la Démocratie

Reza Pahlavi avait 19 ans et faisait des études aux États-Unis lorsque, en 1979, la révolution iranienne a conduit son père, Shah Mohammad Reza Pahlavi, de Téhéran, à l’exil permanent. Reza Pahlavi, qui était le dauphin promis au « Trône du Paon », n’est jamais retourné en Iran depuis. Au cours des 35 dernières années, il a perdu son père, un frère et une sœur. À travers toutes ces épreuves, une constante : son combat pour la liberté, la démocratie et les droits de la personne dans son pays.

Reza Pahlavi vit maintenant aux États-Unis, mais se déplace constamment pour rencontrer des dirigeants mondiaux et des Iraniens vivant à l’étranger afin de discuter des conditions qui prévalent en Iran. Quand il s’est présenté au World Strategic Forum de Miami, en avril dernier, on ne pouvait s’empêcher, en le voyant, de penser au parcours dramatique de cet homme, maintenant dans la force de l’âge, et au lourd héritage qu’il porte sur ses épaules. Reza, à la tête de la dynastie des Pahlavi et, depuis avril dernier, membre fondateur du Conseil national iranien, a accordé une entrevue au responsable de la rubrique « Monde » du Miami Herald, John Yearwood. Durant leur discussion, Reza Pahlavi a exprimé ses espoirs pour un Iran laïque et démocratique ainsi que son scepticisme devant les récents efforts internationaux visant à empêcher l’Iran de produire une arme nucléaire.

Reza Pahlavi n’est pas le seul à être sceptique quant à l’accord récemment annoncé entre l’Occident et l’Iran. L’ancien président George W. Bush, dans une critique voilée de la politique iranienne du président Barack Obama, a récemment déclaré à la Coalition juive républicaine, à Las Vegas, qu’il était prématuré de lever les sanctions contre l’État islamique alors que ce dernier commence à faire des concessions. Pour sa part, Reza Pahlavi doute même que l’Iran aille jusqu’à conclure un accord final de limitation de son programme nucléaire. Voici quelques extraits de l’entrevue.

Pensez-vous que le Forum sensibilise davantage de gens à la profondeur et à la complexité de la situation en Iran ?
Cela dépend de leur domaine d’intérêt. Le Moyen-Orient, l’Iran en particulier, faisant les manchettes partout, il est difficile de ne pas entendre parler de ce sujet. Mais ce qui compte, c’est le degré de profondeur de l’information, dans quelle mesure la compréhension du sujet est solide. Très souvent, cette compréhension est en quelque sorte limitée à ce qui est présenté dans les médias. Pour comprendre la situation plus en profondeur, il faut investiguer bien davantage. La plupart des gens que j’ai rencontrés au Forum, en particulier les Canadiens, ont participé aux activités gouvernementales et à la politique étrangère de leur pays et sont donc beaucoup plus conscients. Beaucoup sont déjà venus dans mon pays, dans le cadre d’une mission ou pour un voyage personnel. Des discussions que nous avons eues, la principale préoccupation qui semble ressortir est la suivante : où tout cela nous mènera-t-il ?

Voilà une très bonne question. Qu’en pensez-vous ?
Le principe que je défends, et que la majorité des démocrates iraniens laïques défendent, c’est tout simplement que la meilleure façon de garantir la souveraineté, c’est le bulletin de vote. Dans un pays où il n’existe pas d’élections libres, le régime ne peut être réellement représentatif de la volonté populaire. Depuis les débuts de ce régime, nous sommes en présence d’une théocratie moderne, dotée d’un dirigeant suprême non élu qui prétend assurer la représentation de Dieu sur la planète et a le dernier mot sur à peu près tout. Nous sommes au 21e siècle, pas à l’époque de l’Inquisition ou à l’âge des ténèbres.

Que dites-vous aux gens qui soutiennent que, sous le règne de votre père, il n’y avait pas d’élections ?
Je ne suis pas tourné vers le passé. Je regarde vers l’avenir. Je suis mon propre maître, j’ai ma propre vision et mes propres visées. J’ai ma propre relation avec la jeunesse d’aujourd’hui. Nous vivons à l’ère d’Internet, de Twitter et de YouTube, où l’information est beaucoup plus facilement accessible. En ce sens, la société iranienne n’est pas privée d’information. Ce dont elle est privée, c’est de la capacité de s’exprimer librement, et elle bouillonne d’impatience de pouvoir le faire. Une préparation mentale et un processus de maturité politique doivent se faire en vue de cet apprentissage.

L’Iran est-il politiquement et mentalement prêt à aborder la prochaine étape ?
Il y a quarante ans ou cinquante ans, débattre d’une question religieuse était tabou. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La façon dont je vois mon pays aujourd’hui et le chemin qu’il peut emprunter à l’issue de toute cette expérience soulèvent des questions fondamentales : Où les gens jouissent-ils de leurs pleins droits et de l’égalité ? Quel doit être la prémisse selon laquelle aucune idéologie officielle ne gouvernera au détriment des autres ? Comment les droits de chacun peuvent-ils être protégés en vertu de la loi, indépendamment de l’appartenance ethnique, des préférences religieuses, du fait d’être une femme plutôt qu’un homme ? Ces questions ne sont plus théoriques, il s’agit de demandes et d’attentes réelles. En fait, je pense que le pays est prêt aujourd’hui pour le défi de la phase ultime de son évolution politique, et pas seulement de son évolution sociale et économique. Et si, dans le passé, nous n’avons pas mis en place la meilleure forme possible d’évolution politique vers une démocratie à part entière, je crois qu’aujourd’hui, le pays est beaucoup plus mûr, et qu’il est prêt pour cela.

Quels en sont les signes, selon vous ?
Les réseaux clandestins. Des gens communiquent avec le monde extérieur en utilisant différents réseaux privés virtuels (RPV) pour afficher quelque chose, que ce soit sur leur page Facebook ou sur un blogue clandestin. Nous suivons tout cela de près. Cette opposition se manifeste de multiples façons, par exemple dans un clip de 30 minutes sur YouTube montrant un villageois qui a des opinions à exprimer ou qui proteste parce qu’à l’usine, on ne lui a pas versé son salaire. De nombreux médias qui couvrent l’Iran détiennent une vaste information sur l’opinion des masses populaires. Il n’est pas difficile de le savoir si l’on sait où chercher.

Le Shah est maintenant disparu depuis des lustres. Vous espériez sans doute que les choses évoluent différemment !
Certaines personnes considèrent cette révolution religieuse comme une catastrophe, et c’en est une. Mais, étrangement, je la vois comme une bénédiction déguisée. Si on regarde, par exemple, le mouvement des droits civiques aux États-Unis, ce n’est qu’après des décennies de souffrance, d’injustice et d’inégalité qu’il a fini par aboutir. Ou encore, prenons le cas de l’apartheid. Il faut arriver à un niveau où les gens ne peuvent vraiment pas continuer comme cela.

À quoi correspond la période de souffrance pour l’Iran : à maintenant, ou à l’époque du Shah ?
À mesure que vous éduquez la société, que vous modernisez le pays, et que la situation économique des gens s’améliore graduellement, les attentes envers une plus grande participation grandissent. Le degré de libéralisation politique était un défi qui n’a pas été relevé de façon optimale. Il ne faut pas oublier que c’était le temps de la guerre froide, avec la menace constante du bloc soviétique tentant d’avoir la mainmise et de satelliser de nombreux pays via ses différents réseaux. À l’époque, il y avait en Iran un parti communiste, le plus ancien dans le monde après le parti communiste russe.

Parlons de l’accord nucléaire récemment annoncé entre le 5+1 et l’Iran. Pourquoi ne l’appuyez-vous pas ?
Je ne pense pas que quiconque soit encore prêt à appeler cela un accord. Il s’agit plutôt d’une entente sur une étape de procédure qui pourrait conduire à la conclusion de quelque chose qui pourrait, au final, aboutir à un accord. Avant tout, je tiens à souligner deux éléments que je considère comme des failles assez importantes dans le type d’attentes politiques du monde occidental en particulier. À l’époque de la guerre froide, le monde était en présence de deux blocs diamétralement opposés, mais avec la possibilité d’une coexistence qui permettait d’aller jusqu’à la signature d’accords militaires. Le problème, avec le type de régime comme celui que nous avons dans l’Iran d’aujourd’hui, c’est qu’il est impossible de s’attendre à ce qu’il puisse coexister avec un monde qui chérit les valeurs de liberté, d’égalité et de démocratie. Il veut transformer le monde selon le modèle d’un califat moderne. Le slogan « Mort à l’Amérique » n’est pas anecdotique. C’est une véritable déclaration de son idéologie. Pour ce régime, réussir consiste à vous vaincre. Si vous comprenez cela, vous comprendrez pourquoi je crois depuis le début que même la politique de sanctions imposées au régime l’était pour de mauvaises raisons.

Ferions-nous affaire avec un Iran que nous ne comprenons pas ?
Devant le manque de transparence, tout le monde a dû reconnaître que quelque chose de très louche était en train de se tramer.

En Iran, nous avons vu à la télévision des images très festives en réaction à l’annonce. Cette réaction a-t-elle été « fabriquée » ?
On n’a pas dit la vérité aux Iraniens. Le gouvernement a plus ou moins fait entendre qu’un accord avait été atteint et que les sanctions allaient être levées. Or, vous et moi savons très bien que nous n’avons pas même atteint les conditions d’un accord, étape qui est censée se produire en juin.

Certains diront que vous vous exprimez comme un porte-parole du gouvernement israélien… Est-ce juste ?
Je ne pense pas que cela doive être interprété comme une position qu’Israël ou, d’ailleurs, l’Arabie saoudite pourrait accepter. Si vous regardez la disposition des pays de la région, ils savent tous qu’en fin de compte, bien au-delà de la question nucléaire iranienne, le fait est que, à ce niveau de puissance, la prolifération sera presque garantie. J’ai peine à croire que si on n’examine pas attentivement la situation, ou si des preuves et une garantie complètes ne sont pas données, il n’y a que les Israéliens qui seront concernés. Demain, les Saoudiens vont démarrer leur propre programme ; les Égyptiens feront de même. Les États voisins devront à peu près tous le faire. En quoi cela améliorera-t-il la stabilité de l’ensemble de la région si tout le monde choisit la voie nucléaire ? 

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