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L’Après-Élections : Interrogations Toutes Britanniques

Défiant les sondages d’opinion, les élections générales du 7 mai au Royaume-Uni ont dégagé une majorité claire, bien que réduite, pour les conservateurs, menés par le premier ministre David Cameron. Le Parti travailliste de centre-gauche, auquel les sondages donnaient de bonnes chances d’être en mesure de former un gouvernement, s’est retrouvé près d’une centaine de sièges derrière les conservateurs, les libéraux-démocrates ont été pratiquement anéantis, et le Parti national écossais (SNP) a remporté la quasi-totalité des sièges en Écosse.

Défiant les sondages d’opinion, les élections générales du 7 mai au Royaume-Uni ont dégagé une majorité claire, bien que réduite, pour les conservateurs, menés par le premier ministre David Cameron. Le Parti travailliste de centre-gauche, auquel les sondages donnaient de bonnes chances d’être en mesure de former un gouvernement, s’est retrouvé près d’une centaine de sièges derrière les conservateurs, les libéraux-démocrates ont été pratiquement anéantis, et le Parti national écossais (SNP) a remporté la quasi-totalité des sièges en Écosse. Cette victoire électorale a trois conséquences immédiates : la poursuite de la politique d’austérité au Royaume-Uni, l’incertitude quant à la cohérence de l’État britannique, et la tenue d’un référendum sur l’adhésion à l’Union européenne (UE).

Les conservateurs sont entrés dans la campagne électorale en préconisant des coupes supplémentaires de 12 milliards de livres (22,6 milliards de dollars) dans la couverture sociale au cours des deux prochaines années. Or, des compressions d’une telle ampleur éroderont le secteur public et feront augmenter de manière importante le niveau de pauvreté, déjà élevé. Selon un audit de ces élections produit par l’association internationale Academics Stand Against Poverty (ASAP), environ 13 millions de personnes vivraient actuellement dans la pauvreté au Royaume-Uni. Le rapport réprimande les conservateurs et les travaillistes pour leur excès de prudence et leur manque de créativité dans la lutte contre la pauvreté dans ce pays. Le Parti travailliste avait indiqué, il y a plus de deux ans, qu’il maintiendrait les plans de dépenses des conservateurs devant la nouvelle Chambre des communes afin d’afficher une « rectitude fiscale ».

Cependant, pour de nombreux électeurs, ces projets ne signifient rien d’autre que la perspective de davantage de misère. Le jour même du scrutin, j’ai eu l’occasion d’observer aux premières loges cet échec des travaillistes à se connecter aux électeurs de la classe ouvrière, lors d’un passage dans un ensemble de logements sociaux situés près de Elephant and Castle, dans le sud de Londres. Bien que cette circonscription ait été remportée par les travaillistes, je n’y ai pas décelé un grand enthousiasme pour ce parti – et cette tendance est visible dans toute l’Angleterre, en particulier dans les circonscriptions où travaillistes et conservateurs étaient au coude-à-coude, qui ont presque toutes été remportées par les conservateurs. Une des principales causes de la défaite du Parti travailliste est la perte des électeurs de la classe ouvrière. Jon Trickett, député travailliste de Hemsworth, dans le West Yorkshire, citant des analyses antérieures des pratiques en matière de vote effectuées par la Bibliothèque du Parlement, souligne qu’un quart des électeurs de la classe ouvrière ont déserté le parti depuis 2005, ce qui a entraîné la perte de quelque trois millions de votes potentiels et l’apparition de la classe électorale la plus middle class de toute l’histoire du Parti travailliste. La question qui agite maintenant les milieux politiques britanniques est la suivante : qui parlera au nom de ces électeurs de la classe ouvrière, principales victimes des coupes de l’austérité ?

Une réponse à cette question a été fournie en Écosse, où les nationalistes du Scottish National Party (SNP) ont adopté un message fort contre l’austérité – même si la rhétorique de ce parti ne correspond pas à ses plans de dépenses détaillés, lesquels proposaient des coupes plus profondes encore que celles du Labour Party, selon l’Institute for Fiscal Studies, un organisme non partisan. Néanmoins, les électeurs écossais ont vu le SNP comme un rempart contre le danger de recul de l’État et ont soutenu ce parti en élisant un nombre record de 56 membres du SNP dans les 59 circonscriptions. Pendant la campagne électorale, les conservateurs ont insisté sur le danger que le SNP avance des exigences déraisonnables comme condition d’appui à un gouvernement travailliste minoritaire, ce qui rééditerait potentiellement une situation qui prévalut de 1874 jusqu’en 1910, lorsque la balance du pouvoir à Westminster fut détenue par un bloc de députés nationalistes irlandais. Cette campagne de peur a sans aucun doute constitué un facteur, en particulier dans les circonscriptions électorales anglaises où la lutte était serrée, contribuant au retour d’un gouvernement conservateur majoritaire.

Les résultats de l’élection 2015 ne donnent pas au SNP une réelle influence au sein du parlement de Westminster ; ils montrent plutôt aux Écossais, encore une fois, comme dans les années 1980, quand l’Écosse avait voté massivement contre Margaret Thatcher, que la voix écossaise a du mal à se faire entendre dans une Grande-Bretagne gouvernée par les conservateurs. Le chef du SNP, Nicola Sturgeon, a déclaré que l’élection de 2015 au Royaume-Uni « ne portait pas sur l’indépendance, ni sur un second référendum ». Le SNP pourrait bien lancer un nouveau référendum sur l’indépendance écossaise dans le cadre de sa plate-forme en vue des prochaines élections du Parlement écossais, prévues pour le 5 mai 2016. Quoi qu’il en soit, le premier ministre Cameron a promis de créer en Écosse « le gouvernement décentralisé le plus fort dans le monde, avec des pouvoirs importants en matière de fiscalité ». Dans les prochaines années, le débat au Royaume-Uni se concentrera sur le degré d’autonomie fiscale de l’Écosse et sur la possibilité d’accroître les pouvoirs du Pays de Galles et des villes anglaises.

Une autre voie vers une seconde consultation populaire pour l’indépendance en Écosse pourrait être pavée par le référendum britannique sur l’Union européenne, dont on est maintenant certain qu’il aura lieu au plus tard en 2017, mais plus probablement en septembre – octobre 2016. Le SNP exigera que les quatre partis du Royaume-Uni acceptent tout changement apporté aux conditions de l’adhésion à l’UE. Si le Royaume-Uni votait pour quitter l’UE, mais pas l’Écosse, cela constituerait un motif légitime pour tenir un nouveau référendum sur l’indépendance, selon le SNP. Mais le Royaume-Uni votera-t-il contre l’adhésion à l’UE ? Le premier ministre Cameron doit d’abord négocier des réformes concernant la relation du Royaume-Uni avec l’UE, avant de tenir un référendum sur l’appartenance à l’UE. Le contenu de ces réformes demeure vague, mais elles comporteront probablement des limites aux avantages offerts aux immigrants en provenance d’autres pays de l’UE, un rôle plus important pour les parlements nationaux dans le processus décisionnel de l’UE, un vote sur des mesures de sauvegarde au sein du marché unique pour les États membres hors zone euro, un changement dans la formulation quant à une «union sans cesse plus étroite », et une plus grande attention de la part de l’UE aux priorités britanniques que sont le commerce et le marché unique. Charles Grant, directeur du Centre for European Reform, un groupe d’analystes britanniques, estime qu’aucune de ces réformes ne serait facile à négocier, mais que, pour la plupart, Cameron trouvera des alliés, comme il se butera à des adversaires. Néanmoins, même si Cameron réalise ses objectifs quant à ces négociations, il est loin d’être certain que le « Oui » l’emporterait dans un référendum. En effet, il y a au Royaume-Uni de virulents lobbys anti-UE, comme l’illustrent les 3,9 millions de votes obtenus aux récentes élections, soit 12,6 % du total, par le United Kingdom Independence Party. Les députés conservateurs comptent aussi de nombreux eurosceptiques susceptibles d’avoir plus de poids au sein du Parlement britannique, au vu de la faible majorité de 12 sièges.

Le Royaume-Uni risque de se replier sur lui-même dans les 18 mois à venir et de rester spectateur des questions mondiales de politique étrangère – comme je le mentionnais dans la dernière édition de Forces – alors que les débats sur les rôles de l’Écosse et de l’UE accapareront l’espace politique. La question clé britannique est de savoir ce que le Royaume-Uni demandera à ses partenaires en échange de son maintien au sein de l’UE. La question clé écossaise est de savoir si l’État du Royaume-Uni est en mesure de déléguer à l’Écosse des pouvoirs fiscaux suffisants pour y faire baisser la pression nationaliste. Quant au peuple britannique, la question clé est de savoir s’il peut résister à cinq autres années de compressions de son État-providence.

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