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Piles au lithium-ion : Une bombe à retardement

Depuis plusieurs années, les passagers, voire les pilotes, l’ignoraient, mais sous leurs pieds, dans la soute à bagages, se trouvaient des dizaines de milliers de piles au lithium-ion. Décrié depuis longtemps comme créant un risque important de sécurité, leur transport sur les lignes commerciales est interdit depuis le 1er avril 2016 et ce, jusqu’en 2018, le temps de trouver une forme d’emballage permettant d’éliminer tout risque.

Cette décision déposée fin février 2016 par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) n’a pas été prise sur un coup de tête. Il a fallu quelques incidents graves et un lobbying intense de la part de plusieurs groupes pour y arriver. À titre d’exemple, le 29 octobre 2011, à l’aéroport Pearson de Toronto, une cargaison de piles de lithium-ion a pris feu sur le tarmac, au moment où les passagers d’Austrian Airlines s’apprêtaient à embarquer dans l’avion. Depuis 2006, trois avions à cargaison ont été détruits et quatre pilotes ont été tués par des feux déclenchés par des piles ou avivés par leur proximité. En janvier 2013, deux cas de surchauffe de piles à lithium-ion ont eu lieu sur des Boeing 787 Dreamliner japonais, dont l’un était stationné à Boston, et l’autre a dû atterrir d’urgence…

Difficile de croire que ces objets banals du quotidien, présents dans presque tous les appareils électroniques (téléphones, ordinateurs portables, caméras numériques, consoles de jeux portatifs) puissent être aussi dangereux. Depuis deux décennies, des dizaines de milliers de piles rechargeables pouvaient ainsi être transportées à bord d’un avion, même si la FAA (l’agence gouvernementale chargée des réglementations et des contrôles concernant l’aviation civile aux États-Unis) a confirmé à l’issue de tests qu’une seule d’entre elles suffit pour déclencher une réaction en chaîne susceptible de provoquer une explosion causant des « dommages catastrophiques à la coque ».

Cette interdiction, obligatoire pour les 191 États membres de l’OACI, Mark Rogers, directeur du Programme des produits dangereux à la Fédération internationale des associations de pilotes de ligne (IFALPA), qui représente les 100 000 pilotes répartis dans 100 pays, l’attendait depuis longtemps : « Nous travaillons depuis plus de 15 ans à obtenir cette prohibition. C’est en 2004 que l’IFALPA a envoyé au département des transports des États-Unis la première lettre demandant une interdiction du transport des piles de lithium-ion en attendant le développement d’un emballage sécuritaire », dit-il.

Au moment de l’entrevue accordée à Forces, ce pilote d’United Airlines sortait des bureaux de l’OACI après une longue réunion portant sur un cadre qui imposerait des normes quant au type d’emballage permettant le retour de ce produit dangereux à bord des avions de ligne. « Nous exigeons maintenant que l’OACI reconnaisse que le même risque est présent à bord des avions de transport commercial, et accepte en conséquence d’étendre la prohibition à toutes formes d’aviation. » L’IFALPA a fait une demande officielle auprès de Transports Canada en ce sens.

À partir du 1er avril prochain, la charge des piles ne devra pas excéder 30 % durant leur transport en avion à bord d’aéronefs cargo. Auparavant, il n’y avait aucune limite, même sur les avions transportant des passagers. « Selon nous, cette recommandation d’une charge à 30 % n’est pas suffisante pour réduire les risques », indique Mark Rogers. Emboîtant le pas à l’IFALPA ainsi qu’à une trentaine de compagnies aériennes, la FAA et le constructeur d’avions Boeing demandent aussi que l’on bannisse ces marchandises de la totalité du transport aérien.

Une forte opposition

Cette décision de l’OACI a été prise en dépit de la position de la Rechargeable Battery Association (PRBA, l’Association des piles rechargeables) qui s’oppose farouchement à l’interdiction. Ce groupe représentant les intérêts de l’industrie a dénoncé les sonnettes d’alarme de la FAA et d’autres agences comme reposant sur des arguments « aberrants ». La PRBA a annoncé qu’elle comptait répliquer à cette prohibition, soulignant que celle-ci, sur un délai aussi serré, pourrait causer d’importantes « perturbations logistiques dans la chaîne d’approvisionnement », surtout en ce qui concerne les piles utilisées dans des appareils médicaux. Les fabricants d’appareils électroniques qui dépendent des piles au lithium-ion s’opposent aussi à cette décision. Enfin, les grandes lignes de transport aérien commercial se sont jointes au groupe d’opposition.

En octobre 2015, un premier vote avait eu lieu à l’OACI concernant la prohibition. À l’époque, des pays comme le Canada, les Pays-Bas, la France, l’Allemagne, l’Australie, l’Italie, les Émirats arabes unis, la Corée du Sud, le Japon, le Royaume-Uni et l’Association internationale du transport aérien (IATA) s’étaient prononcés contre l’interdiction. Les pays en faveur étaient les États-Unis, la Russie, le Brésil, la Chine et l’Espagne. Glyn Hugues, le chef de IATA Cargo, a été cité comme ayant affirmé que son organisation voulait « que l’on communique publiquement dans quelles conditions cette interdiction pourrait être levée. Lignes aériennes, fabricants et fournisseurs d’emballages sont constamment en train de chercher à améliorer la chaîne d’approvisionnement afin de renforcer la sécurité, a-t-il affirmé, ajoutant que la question des piles non déclarées et contrefaites n’avait pas été traitée par l’interdiction. »

Les passagers sont-ils encore en danger ?

À l’heure actuelle, il est toujours permis aux passagers d’amener leurs piles rechargeables à bord de l’avion et même de les laisser dans leurs bagages en soute. « Les piles des téléphones intelligents ou des ordinateurs portables peuvent s’enflammer, mais l’équipage possède l’entraînement et les outils nécessaires pour s’en occuper, indique Mark Rogers. Même chose pour les piles contenues dans les bagages placés dans la soute : avec le système d’extinction d’incendie déjà en place, on est en mesure de mettre fin à l’incident sans compromettre la sécurité de l’avion. » La donne change toutefois radicalement lorsque des dizaines, voire des centaines de milliers de piles alimentent et propagent un feu, indique-t-il. « Dans ce cas, le système d’extinction d’incendie n’est plus en mesure de fonctionner efficacement. »

D’autres produits sont-ils transportés à bord des lignes aériennes à l’insu des pilotes et des passagers ? « Lorsque des matériaux dangereux se trouvent à bord, comme de la peinture inflammable ou de la glace sèche et un certain nombre de produits représentant un léger risque pour l’avion, nous en sommes toujours informés. Mais l’exception s’est souvent présentée dans le cas de livraisons de piles de lithium-ion, souligne le pilote. C’est vraiment la seule marchandise qui a attiré l’attention de l’IFALPA ces dernières années, car c’était de loin celle qui avait le plus grand potentiel d’effets négatifs. »

Y a-t-il un moyen pour les passagers de savoir quels seraient les produits transportés en soute sur les avions de ligne ? « Non, ce n’est pas possible actuellement, dit Mark Rogers. L’IFALPA a certes tenu des discussions dans le passé avec l’Organisation -mondiale de la santé à Genève concernant les risques associés au transport de substances infectieuses à bord d’un avion commercial. À la suite de ces discussions, des procédures ont été mises en place et on a produit des emballages assurant un transport sécuritaire. Nous ne constatons aucune maladie subite chez les passagers ou chez les membres de l’équipage ni aucun risque en ce qui concerne l’appareil. »

EN CHIFFRES

30 % Alors que la majorité des piles au lithium-ion sont transportées sur des navires à cargaison, près du tiers étaient encore livré par la voie des airs avant le 1er avril 2016.
5,4 G Les piles au lithium-ion sont utilisées dans une vaste gamme de produits, allant des téléphones intelligents jusqu’aux voitures électriques. En 2014, 5,4 milliards d’unités ont été produites et vendues.
26 M Les lignes aériennes au départ ou à destination des États-Unis qui acceptaient le transport de piles au lithium-ion transportaient globalement 26 millions de passagers par an, selon une estimation de la FAA.
593 °C C’est la température à laquelle peut s’élever un feu de piles, soit près du point de fonte de l’aluminium utilisé pour la structure d’un grand nombre d’avions.

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