Culture

Art contemporain - Quand nos sociétés d'État s'exposent

En 1961, Hydro-Québec organise un concours anonyme pour enrichir le hall de son nouveau siège social. Le jury, dont fait partie le peintre Jean-Paul Lemieux, reçoit alors plus de 70 propositions. Le candidat élu est l’un des signataires du Refus global, Jean-Paul Mousseau. Il propose une murale illuminée, constituée de fibre de verre et de résine colorée. Pour l’époque, il s’agit d’un choix audacieux de la part de la société d’État. Encore de nos jours, ce colosse de 1,5 tonne, que l’on peut admirer de jour comme de nuit, demeure l’une des pièces maîtresses de la Collection Hydro-Québec.

En 1961, Hydro-Québec organise un concours anonyme pour enrichir le hall de son nouveau siège social. Le jury, dont fait partie le peintre Jean-Paul Lemieux, reçoit alors plus de 70 propositions. Le candidat élu est l’un des signataires du Refus global, Jean-Paul Mousseau. Il propose une murale illuminée, constituée de fibre de verre et de résine colorée. Pour l’époque, il s’agit d’un choix audacieux de la part de la société d’État. Encore de nos jours, ce colosse de 1,5 tonne, que l’on peut admirer de jour comme de nuit, demeure l’une des pièces maîtresses de la Collection Hydro-Québec. Célébrant son 50e anniversaire cette année, Lumière et mouvement dans la couleur symbolise l’éclosion de l’art public contemporain et son soutien par le gouvernement. Depuis 1961, des milliers d’artistes québécois jouissent de l’appui et de la reconnaissance des sociétés d’État. En l’espace de quelques décennies, grâce à une bonne dose de patience et un soupçon d’audace, ces collections composent désormais une portion notable de notre patrimoine contemporain, définissant les contours mêmes de son évolution. L’ampleur de ces œuvres de même que la réputation qui les entoure requièrent toutefois l’éclairage, l’intuition et la vision à long terme de travailleurs de l’ombre, grands responsables des acquisitions : les conservateurs. Ceux-ci doivent certes posséder des talents de jongleur, notamment en raison de budgets plutôt limités - c’est-à-dire une enveloppe annuelle totale en deçà de la valeur d’un seul grand Riopelle. Mais cette contrainte est mince en regard d’une partie importante de leur travail: assouvir leur passion pour l’art en fréquentant les artistes, en visitant galeries et ateliers. Forces a rencontré trois de ces conservateurs aux parcours certes fort différents, mais qui ont pour mission commune d’enrichir le patrimoine contemporain: Louis Pelletier (Loto-Québec), Marie-Justine Snider (Caisse de dépôt et placement du Québec) et Anne-Claude Bacon (Hydro-Québec).

Loto-Québec: accessible et d’envergure

Louis Pelletier a participé à l’acquisition de la grande majorité des 4500 œuvres exposées dans les bureaux, la galerie, les casinos et les centres régionaux de Loto-Québec. Seul conservateur de l’histoire de la société d’État, il est connu, reconnu et courtisé, d’autant plus qu’il dispose d’un confortable budget annuel de 400000 dollars. L’histoire débute en 1979, époque où la direction de Loto-Québec entame la production de publications haut de gamme pour la société d’État. Elle commande alors des estampes à des artistes québécois. «J’ai été le premier artiste commandité», relate Louis Pelletier. Peu de temps après, on le sollicite à nouveau: il agira à titre de conseiller pour les acquisitions subséquentes. Le véritable essor de la collection débute toutefois en 1985, année où le conseil d’administration entérine un principe toujours en vigueur: consacrer un centième de 1% des revenus bruts au budget d’acquisition d’œuvres. Cela peut sembler représenter une parcelle de grenailles, mais cela constitue pourtant un soutien important et, surtout, constant. «Le montant annuel était de 79000 dollars en 1985, il tourne aujourd’hui autour de 400000 dollars», souligne Louis Pelletier. À la différence des galeries ou des musées, les collections des sociétés d’État sont exposées pour être vues et appréciées, parfois du public, mais surtout des employés. Elles répondent à une mission importante: celle de soutenir les artistes en arts visuels, univers où la différence entre le nombre d’appelés et d’élus est abyssale. Autre mission commune aux trois sociétés: exposer la totalité des collections. «Chez Loto-Québec, nous souhaitons que les œuvres soient exposées dans les espaces de travail. On ne veut pas acheter des œuvres pour les garder en voûtes, comme le ferait un musée. Nous avons une petite réserve, qui sert surtout de plateforme de transition entre deux expositions», explique Louis Pelletier, tout en nous conviant à visiter les discrètes voûtes. Au passage, nous y découvrons quelques Serge Lemoyne, tableaux destinés à la prochaine exposition de l’Espace Création (voir l’encadré). Par ailleurs, chez Loto-Québec, tout employé a le droit d’exposer trois œuvres dans son bureau, et ce, même s’il s’agit d’un bureau à cloisons. C’est que chaque acquisition ne doit pas nécessairement avoir valeur d’investissement comme c’est le cas à la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Caisse de dépôt et placement du Québec: moderne et visionnaire

Le design intérieur du centre cdp Capital à Montréal est une pure merveille. Aérien, lumineux, cet espace inspirant évoque une cathédrale moderne, tubulaire, filiforme. Ici, passants, visiteurs et employés semblent évoluer dans un ballet intemporel, campés dans un décor teinté de rétro-futurisme né des désirs d’un chorégraphe en quête de raffinement. Les œuvres de la Caisse sont essentiellement réparties dans cet édifice phare du Quartier international. Certaines sont accessibles au public, par exemple sur le Parquet, au rez-de-chaussée ou même sur la terrasse, là où trône June, en parfaite osmose avec son environnement – une œuvre de l’artiste photographe Geneviève Cadieux. D’un palier à l’autre, les portes d’ascenseur s’ouvrent sur l’étage comme sur l’art contemporain. Même constat pour les salles de conférence ou encore ces petites alcôves de verre, écrins accueillant un canapé dans lequel le visiteur pourra confortablement admirer l’œuvre et lire la documentation à son sujet. C’est dans ce lieu que Marie-Justine Snider agit depuis 2004 à titre de conservatrice de la Collection de la Caisse. «J’aime tout!» s’exclame-t-elle d’emblée à propos de son travail. Elle gère aujourd’hui une collection relativement modeste: «Il s’agit de 140 œuvres d’artistes québécois, produites en majeure partie de 1965 à nos jours.» Chaque institution se donne sa propre mission, ses propres critères. À la Caisse, la jeune patronne a ainsi pour mandat d’encourager les artistes vivants. Ce travail, où «trouver une œuvre peut prendre quinze minutes ou trois ans», n’est pas un one woman show. Chaque acquisition doit répondre à une série de critères qui balisent l’évolution de la collection. À titre d’exemple, un artiste doit être reconnu par ses pairs, avoir au moins dix années d’expérience et déjà faire partie de collections muséales: «Les artistes qui nous intéressent sont ceux qui font avancer l’histoire de l’art», précise la conservatrice. Tout comme Anne-Claude Bacon chez Hydro-Québec, elle rappelle que le support artistique de l’œuvre impose certains critères d’acquisition ou d’accrochage: il faut penser sécurité, éclairage, soleil ou respect des employés. Ces conditions sont rarement aussi optimales que dans un musée, surtout chez Hydro-Québec et Loto-Québec, dont quelques décennies séparent le design architectural de celui de la Caisse. Les trois conservateurs sont néanmoins convaincus des nombreuses retombées positives de ces expositions permanentes, surtout auprès des employés qui, souvent, ont pour la première fois l’occasion de s’initier à l’art contemporain, d’y développer une sensibilité, un sens critique. Bureaux, sorties d’ascenseur, salles de réunion, hall d’entrée, chaque espace est propice à un accrochage ou à l’installation d’une pièce. Dans certains cas, un système de rotation permet aux employés d’un même étage d’apprécier de nouvelles œuvres au fil des ans. Comme ses pairs, Marie-Justine Snider sélectionne un certain nombre de pièces qu’elle présente à un comité d’acquisition. Celui de la Caisse est constitué de huit employés, appuyés par un expert externe. Chaque œuvre est considérée comme un investissement. Selon elle, les collections de ce type n’ont jamais eu autant d’importance qu’aujourd’hui: «Les musées ayant des budgets de moins en moins importants, la responsabilité de soutien aux arts est donc de plus en plus partagée par les entreprises et le gouvernement. Pensons aux banques, dont les collections sont des outils promotionnels qui projettent une image très positive de l’institution tout en illustrant son aspect visionnaire.»

Hydro-Québec: historique et technologique

S’appuyant sur une politique d’acquisition rigoureuse, Hydro-Québec possède aujourd’hui plus d’un millier d’œuvres. «Nous sommes très peu à pratiquer ce métier au Québec», souligne Anne-Claude Bacon, responsable de la collection. Trentenaire, comme sa collègue Marie-Justine Snider, elle explique que chez Hydro--Québec, seuls les directeurs et cadres supérieurs ont la possibilité d’avoir des œuvres dans leur bureau. Cette réalité s’explique par le nombre limité de tableaux ou de photos acquises, comparativement à Loto-Québec. Ici, les classiques tels que Jean-Paul Lemieux, Paul-Émile Borduas ou Claude Tousignant côtoient les Sylvain Bouthillette, Massimo Guerrera et Serge Clément. Un espace est même consacré à la projection de vidéos d’art, une rareté dans le milieu, au même titre que les sculptures ou installations: «La vidéo nous distingue et exprime l’aspect innovation technologique d’Hydro-Québec.» Passionnée, engagée, Anne-Claude Bacon est intarissable sur son métier. À son arrivée chez Hydro-Québec, elle remarque l’absence d’un inventaire précis du millier d’œuvres d’une collection dont l’essentiel est centralisé au siège social, quelques centaines étant réparties dans ses bureaux régionaux. Elle effectue un travail colossal qui fait connaître l’étendue et la teneur de la collection, permettant d’établir un fil conducteur, une meilleure cohésion entre acquisitions passées, présentes et futures. Convaincue de l’apport de l’art en entreprise, la conservatrice est prête à défendre le choix des œuvres. «J’essaie de faire davantage connaître cette collection auprès des employés.» Il va de soi que, comme à la Caisse ou à Loto-Québec, aucune image choquante, aucun message trop engagé ne sont admis. Ce qui n’empêche pas la conservatrice d’apporter sa touche personnelle: «Je veux élargir les horizons, surprendre les gens, leur offrir des œuvres auxquelles ils ne s’attendent pas, encore moins dans un contexte d’entreprise.» Cela crée parfois des débats. Mais cela fait partie de la vocation de l’art: «Parfois, il n’y a rien à comprendre, c’est simplement une expérience qui demande qu’on s’abandonne, qu’on lâche prise. Si, par la suite, cela suscite la curiosité, l’intérêt, ou si plus de gens fréquentent les musées, c’est une victoire!» ×

Lafleur et Dryden à l’Espace Création de Loto-Québec

L’Espace Création consacre ces jours-ci une exposition au peintre Serge Lemoyne. Il s’agit d’une première exposition, en 25 ans, en l’honneur de cet artiste célèbre pour ses toiles aux couleurs du Canadien de Montréal, particulièrement son portrait du gardien étoile Ken Dryden. «En 1985, nous avons acquis une de ses œuvres pour 3200 dollars, rappelle le conservateur Louis Pelletier. À l’époque, plusieurs croyaient que j’étais fou ; aujourd’hui, elle vaut facilement 100000 dollars». Exposition Serge Lemoyne. Jusqu’au 9 décembre 2012 – Espace Création, situé au rez-de-chaussée du siège social de Loto-Québec – 500, rue Sherbrooke Ouest, Montréal. Ouvert du mercredi au dimanche. Entrée libre.

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