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Un Peuple Sans Langue Est Un Peuple Sans Âme

La péninsule de Llyn, dans le nord du pays de Galles, est une zone côtière magnifique où je me suis rendu l’été dernier. En plus de la mer et des moutons, on peut voir le long des routes des écriteaux en gallois, la langue d’usage à cet endroit. Nous sommes au cœur du territoire gallois et pourtant, même ici, la proportion de ceux qui parlent la langue a légèrement diminué. Dans tout le pays de Galles, on se pose en permanence une question familière à tous les Canadiens d’expression française : comment protéger une langue minoritaire dans un pays où l’anglais domine ?

La péninsule de Llyn, dans le nord du pays de Galles, est une zone côtière magnifique où je me suis rendu l’été dernier. En plus de la mer et des moutons, on peut voir le long des routes des écriteaux en gallois, la langue d’usage à cet endroit. Nous sommes au cœur du territoire gallois et pourtant, même ici, la proportion de ceux qui parlent la langue a légèrement diminué. Dans tout le pays de Galles, on se pose en permanence une question familière à tous les Canadiens d’expression française : comment protéger une langue minoritaire dans un pays où l’anglais domine ? Le dilemme s’exprime en gallois de façon poétique : « cenedl heb iaith, cenedl heb galon » (un peuple sans langue est un peuple sans âme).

Le dernier recensement au Royaume-Uni publié l’année dernière montre qu’au total, le nombre de gallophones a chuté pour passer de 582 000 en 2001 à 562 000 en 2011, malgré une augmentation de la population. En fait, on compte un plus grand nombre de personnes parlant gallois en 2011 qu’en 1991, mais elles représentent un pourcentage moindre (de 21 % à 19 %).

Ce déclin est imputable en partie à la migration de non-gallophones vers le pays de Galles. Vaughan Roderick, responsable des affaires galloises à la bbc, indique qu’au total, 26 % des habitants du pays de Galles sont nés à l’extérieur de ses frontières – ce qui, transposé dans un contexte européen, le place au deuxième rang, tout juste derrière le Luxembourg. L’écrasante majorité de ces migrants viennent d’Angleterre. De plus, la crise économique au Royaume-Uni a forcé de nombreux gallophones à trouver du travail à l’extérieur du pays de Galles, dans des lieux où la vigueur de la langue galloise n’est pas mesurée.

Il existe des différences en fonction des groupes d’âge : on observe une hausse du nombre de locuteurs de la langue chez les très jeunes enfants de trois ou quatre ans, une légère hausse chez les adultes de 20 à 44 ans et une baisse dans les autres groupes d’âge. C’est le groupe des 10 à 14 ans qui compte la plus forte proportion de gallophones puisque 40 % d’entre eux déclarent parler la langue. Cette dernière constitue maintenant une matière obligatoire pour tous les élèves du pays de Galles, bien que le niveau de l’enseignement du gallois dans les écoles de langue anglaise fasse souvent l’objet de critiques.

Bien entendu, c’est le locuteur qui évalue lui-même son degré de maîtrise d’une langue et cette mesure varie énormément selon les personnes recensées : l’une d’elles, une apprenante du gallois, a déclaré pouvoir tout comprendre d’une conversation que saisirait son oreille indiscrète, mais ne pouvoir absolument pas se déclarer gallophone. (Bon nombre d’anglophones du Québec connaissent bien cette antinomie.)

Après la victoire du « Oui » au référendum de mars 2011, l’assemblée nationale du pays de Galles a obtenu des pouvoirs législatifs accrus et peut maintenant promulguer des lois dans des régions touchées par la dévolution sans devoir demander l’assentiment du gouvernement central du Royaume-Uni à Westminster, comme c’était le cas auparavant.

En 2011, la création du rôle du commissaire à la langue galloise, qui a fait l’objet d’une des premières lois édictées par l’assemblée en vertu de ces nouveaux pouvoirs, visait à promouvoir et à faciliter l’usage du gallois. Deux principes sous-tendent le travail du commissaire : au pays de Galles, le gallois ne devrait pas être défavorisé par rapport à l’anglais, et les habitants du pays de Galles devraient pouvoir vivre en gallois s’ils le souhaitent.

Plus récemment, en mai 2013, on a annoncé l’adoption prochaine de nouvelles règles sur le gallois imposant des obligations au gouvernement du pays de Galles, aux administrations locales et aux parcs nationaux. Carwyn Jones, premier ministre de ce gouvernement gallois, a déclaré que des ministres présenteront en décembre 2013 au commissaire à la langue galloise un avant-projet de ces règles, qui seront prêtes en novembre 2014.

Plaid Cymru, le parti nationaliste du pays de Galles favorable à l’indépendance, insiste sur la nécessité de mener un processus consultatif complet sur la langue. Le parti veut étudier pourquoi, en dépit d’initiatives et d’investissements récents, le gallois décline. Selon moi, si l’accent qu’il met sur la protection de la langue est avant tout culturel, de l’avis de nombreux analystes, c’est plutôt la question du développement économique qui se trouve au cœur du débat.

Le gouvernement gallois a mis sur pied un groupe de travail sur la langue et l’économie qui devra examiner les liens entre la langue galloise et le développement économique. Dans le domaine des études supérieures, par exemple, les étudiants affluent vers le pays de Galles, qui connaît en revanche une hémorragie de diplômés, c’est-à-dire que le nombre d’étudiants du reste du Royaume-Uni qui choisissent d’étudier au pays de Galles dépasse le nombre des étudiants gallois qui feront leurs études universitaires ailleurs et dont la plupart repartent une fois diplômés. Les finissants des universités locales qui restent dans la région en sont presque tous originaires. Étant donné que le pays de Galles perd un si grand nombre de ses diplômés sans trouver le moyen de ramener au bercail ceux qui sont partis étudier ailleurs, l’économie galloise semble moins bien nantie sur le plan des compétences qu’elle ne pourrait l’être.

Le premier ministre britannique David Cameron annonçait en novembre 2013 que, sous réserve d’un référendum, on offrirait au gouvernement gallois de nouveaux pouvoirs financiers, notamment un certain contrôle sur l’impôt des particuliers. Selon Carwyn Jones, le gouvernement gallois doit pouvoir lever des impôts pour être en mesure d’emprunter dans le but d’améliorer les infrastructures. On envisage entre autres la construction d’un troisième pont qui enjamberait le détroit de Menai, entre l’île d’Anglesey et la côte galloise.

Quelques-uns des hommes et des femmes qui ont quitté le pays de Galles, il y a de cela bien longtemps, dans les années 1850, travaillaient comme carriers à la construction du premier pont suspendu du détroit de Menai. Venus à Montréal, ils ont été nombreux à y rester, puis ils ont créé le Côr Meibion Cymraeg Montreal (le Choeur gallois de Montréal). Ces choristes ont adhéré à l’Union galloise, devenue la Société St-David de Montréal au début du xxe siècle. Si vous entendez parler gallois, que ce soit à Montréal ou dans le nord du pays de Galles, j’espère que vous percevrez l’âme de cette nation.

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