Québec
Énergie

Le pari de l’or noir

Dans la course au pétrole, le gouvernement du Québec accélère le pas même si l’exploration et l’exploitation des ressources en hydrocarbures fossiles enfouies dans le sous-sol québécois constituent un objet de discorde.

Il s’agissait de la question « de loin la plus controversée » abordée devant la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, dont les travaux se sont échelonnés de juillet 2013 à février 2014, soulignent de concert les coprésidents de la Commission, Roger Lanoue et Normand Mousseau.

Avant la publication de leur rapport, la première ministre Pauline Marois a conclu à la mi-février un partenariat avec les sociétés d’exploration pétrolières Junex, Pétrolia et Corridor Ressources déjà présentes sur l’île d’Anticosti.

Elle souhaite y évaluer sérieusement le potentiel pétrolier quitte à perdre jusqu’à 115 millions de dollars si les activités d’exploration s’avèrent un échec.

Quelque 200 000 km2 du sol québécois serait gorgé ici et là de pétrole, de part et d’autre du Saint-Laurent. Toutefois, seulement 40 000 km2 – grosso modo la superficie de la Suisse – de ce territoire recélerait un potentiel intéressant. L’équivalent de dizaines de milliards de barils de pétrole classique et non classique pourrait être enfoui dans le sol du Québec, selon le ministère des Ressources naturelles : 429 millions en Gaspésie, 7 milliards au large de l’archipel des îles de la Madeleine et 46 milliards à l’île d’Anticosti.

« Il ne faut pas se laisser impressionner par cela. On peut dire qu’il y a du pétrole quand il en sort à l’autre bout du tuyau, lance Jean-Thomas Bernard, professeur de sciences économiques in-vité à l’Université d’Ottawa. Le jour où il sortira 10 000, 15 000, 20 000 barils par jour, là, on parlera ! »

En effet, ces évaluations gargantuesques semblent toutefois bien théoriques une fois sur le terrain. À Anticosti, à peine 5 % de l’or noir enfoui sous terre serait exploitable. C’est toutefois suffisant pour convaincre Junex, Pétrolia, Corridor Ressources — et maintenant le gouvernement du Québec — d’y intensifier les activités d’exploration. Alors que le prix du baril de pétrole oscille autour des 100 dollars, ils rêvent de puiser des milliards de pétrodollars dans l’île de 7 900 km2.

Jean-Thomas Bernard se dit « favorable » à l’exploration. « On est rendu là. Mais, de penser qu’on va se transformer en Norvège, oublions ça ! » s’exclame-t-il sans ambages. Selon lui, le défi est de taille : non seulement il faut trouver des gisements de pétrole, mais il faut aussi réussir à extraire le précieux liquide sans trop de difficultés.

Ligne de touche

Pourquoi les grands joueurs de l’industrie – ExxonMobil, Shell, bp et compagnie – restent-ils sur la ligne de touche ? s’interroge par ailleurs le spécialiste du secteur de l’énergie. « S’il y avait des attentes de grandes réserves à faibles coûts, les majeurs se seraient manifestés », poursuit Jean-Thomas Bernard.

Malgré des « conditions très difficiles », de grandes sociétés ont foncé dans des projets d’exploitation pétrolière au large des côtes de Terre-Neuve-et-Labrador (Ibernia) et du Brésil (P-50). On a dû forer à Terre-Neuve-et-Labrador une quarantaine de puits avant de mettre la main sur le gisement Hibernia, situé dans l’océan Atlantique à 315 km des côtes de la province.

« L’île d’Anticosti, à côté de ces autres lieux là, ce serait comme le paradis terrestre. Ils sont sur la terre ferme, ce qui facilite le ravitaillement », indique le professeur. Pourtant, seules de petites entreprises se sont manifestées lorsqu’Hydro-Québec a cédé ses permis d’exploration sur l’île du golfe du Saint-Laurent, en 2008. « S’ils avaient eu des attentes le moindrement élevées, les acteurs importants de l’industrie se seraient manifestés. Allonger un million pour avoir les droits sur Anticosti, dans le domaine de l’exploration, c’est du petit change pour aller déjeuner le matin », lance Jean-Thomas Bernard. Ils estiment sûrement que soit il n’y a pas grand-chose, soit le coût d’extraction sera trop élevé. »

Le potentiel en pétrole de schiste à l’île d’Anticosti ne fait l’ombre d’un doute, fait valoir de son côté Michel Malo, professeur à l’inrs. « On a de bonnes données. Maintenant, si on a des prétentions commerciales, il faut faire d’autres sondages et des tests de production. On est rendu à cette étape-là », explique le membre de l’Ordre des géologues du Québec.

Les « roches-réservoirs » repérées à Anticosti sont « semblables » à celles de la région du Bakken, dans le Dakota du Nord, où « on exploite le pétrole ».

Les nouvelles techniques de forage et de fracturation des roches « permettent une exploitation plus rentable, souligne Michel Malo. « Avec l’avancée technologique des 15 ou 20 dernières années [permettant d’allier] la fracturation hydraulique et les sondages horizontaux, on peut maintenant libérer la matière organique transformée en pétrole qui est resté dans la roche mère », dit-il.

Outre l’île d’Anticosti, la région de Gaspé, où se trouvent entre autres les puits Haldimand et Galt, serait « la plus propice » à la présence de pétrole. Dans le golfe du Saint-Laurent, la présence d’un gisement marin, Old Harry, demeure quant à elle entourée de mystère. « C’est encore plus spéculatif que Anticosti », estime Michel Malo, qui est également codirecteur du réseau de recherche québécois divex sur la diversification de l’exploration minérale au Québec.

Il reste qu’un feu vert à l’exploitation pétrolière apparaît difficilement conciliable avec la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre (ges), dans laquelle le Québec se veut un chef de file, arguent les écologistes.

L’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (aqlpa) a accueilli avec une grande « réticence » et beaucoup de « méfiance » la reprise des titres et droits sur l’île d’Anticosti par le gouvernement québécois. « Le contexte de réchauffement planétaire est extrêmement préoccupant, et cette décision va dans le sens contraire des demandes du giec à l’effet de laisser les deux tiers des réserves d’hydrocarbures dans le sol [y compris dans le golfe du Saint-Laurent] pour éviter l’emballement climatique », indique le directeur climat-énergie à l’aqlpa, Alain Brunel.

Par ailleurs, le danger de contamination de sources d’eau suite à l’écoulement d’hydrocarbures, mais aussi des fluides de fracturation servant à extirper le pétrole de la roche-mère, planera sur une île d’Anticosti ou sur une Gaspésie pétrolifère, insistent les groupes d’amis de la nature.

« Exploitation responsable »

La consommation de pétrole québécois contribuerait à coup sûr à redresser la balance commerciale du Québec en plus de résorber la dette avoisinant 50 % du pib grâce à des « entrées fiscales importantes », selon les signataires du manifeste Pour un Québec producteur de pétrole parmi lesquels figurent l’ancien premier ministre Bernard Landry et deux anciens ministres, le péquiste Joseph Facal et la libérale Monique Jérôme-Forget. Le collectif appelle le Québec à embrasser une « exploitation responsable » du pétrole.

Le Québec importe bon an mal an 15 millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep), ce qui a représenté une dépense de 14 milliards de dollars en 2013. « Cette somme a doublé depuis 10 ans même si la quantité d’énergie est demeurée la même », fait remarquer la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec.

Le ministère des Ressources naturelles et Statistique Canada rapportent que le Québec se procure du pétrole d’Algérie (38 %), du Kazakhstan (22 %), de l’Angola (11 %), de la Norvège (8 %), du Royaume-Uni (7 %), de l’Est canadien (7 %), du Mexique (4 %), du Nigéria (1 %)… et de l’Ouest canadien (seulement 1 %).

« Au cours des prochaines années, l’équilibre entre la production et la demande devrait se maintenir. Le Québec devrait donc être en mesure de continuer à s’approvisionner sur les marchés internationaux au cours des prochaines années sans problème majeur. Cet approvisionnement coûte cher, toutefois », soulignent les coprésidents de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, mm. Lanoue et Mousseau, dans leur rapport de février 2014.

L’industrie pétrolière canadienne veut corriger la situation. Selon elle, il est beaucoup trop tôt pour entrevoir le raffinage de pétrole québécois au Québec.

Elle cherche à approvisionner les deux raffineries québécoises – Valero, à Lévis, et Suncor, à Montréal – de pétrole de l’Ouest (Alberta, Saskatchewan et Dakota du Nord), notamment au moyen de pipelines.

D’ailleurs, l’Office national de l’énergie (one) vient de donner le feu vert au changement de flux de l’oléoduc 9b de la société Enbridge, ce qui permettra au distributeur de faire couler chaque jour 300 000 barils de pétrole brut au Québec.

De son côté, TransCanada envisage d’acheminer environ quatre fois plus de pétrole brut (1,1 million de barils par jour) dans l’Est du pays au moyen d’un pipeline de 4 400 km, Énergie Est. Une portion importante de ce pétrole serait destinée à la raffinerie Irving à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, ainsi qu’à l’étranger, puisque les installations québécoises peuvent traiter un maximum de 402 000 barils de pétrole léger et lourd par jour.

Cependant, quand pourront-elles raffiner du pétrole québécois ? Personne ne le sait. 

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