International
Économie

Terrorisme et Économie

Dans le contexte géopolitique actuel où certains voient les prémisses d'une troisième guerre mondiale, ou du moins régionale, on constate encore une fois que la stabilité politique d’un pays est inextricablement liée à la solidité de sa croissance économique.

Au cours de la dernière moitié du xxe siècle, des changements cruciaux se sont produits, tant à l’échelle planétaire qu’au sein de certaines régions du monde : la fin de la guerre froide s’est soldée par la suprématie d’un seul État, la démocratie s’est répandue dans le monde, de nouveaux blocs géopolitiques se sont formés et des économies de marché se sont mises à croître.

Dans ce contexte, on s’attendait à ce que le xxie siècle soit fait de paix, de progrès et de prospérité. La réalité a eu tôt fait de tempérer ces espoirs. Les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center ont suscité une douloureuse prise de conscience aux quatre coins du globe quant à la menace de vaste portée que constitue le terrorisme. Depuis, de nouvelles tensions menacent de verser dans le conflit, comme la rivalité territoriale en mer de Chine méridionale et les tensions croissantes en Ukraine et au Vénézuéla. Le Moyen-Orient demeure un foyer d’enjeux aux répercussions mondiales, les pays touchés par le « printemps arabe » peinant à rétablir ordre et stabilité, quand ils ne sont pas plongés dans le chaos ou la guerre.

Or, les manœuvres et les conflits mondiaux ne sont pas les seules sources de risque politique. Les coups d’État, les conflits internes, l’instabilité civile et les difficultés d’application de la loi représentent également d’importants facteurs. Les pays les plus pauvres ou en développement y sont les plus vulnérables, mais les pays développés ne sont pas à l’abri de ces perturbations. De plus, l’incertitude liée à l’arrivée au pouvoir d’un parti nouveau ou qui n’affiche pas clairement ses politiques peut entraîner des effets négatifs partout dans le monde, notamment au sein des pays en développement, comme nous l’expliquerons plus précisément ici.

Abordons le lien entre croissance économique et risque politique. Ce lien est complexe. Dans les faits, l’instabilité politique ne nuit pas forcément à la croissance à court terme : si l’on examine la croissance d’un pays donné présentant un risque politique élevé au cours d’une année, il ne semble pas y avoir de différence marquée avec les États plus stables.

La tendance à long terme est, par contre, plus révélatrice. Si on examine cette dynamique sur 20 ans, par exemple, les pays présentant un risque d’instabilité accru affichent une croissance en moyenne inférieure de 50 % à celle des pays stables. Certains cas font exception à la règle, tel l’Angola, mais pour la majeure partie, un risque politique élevé nuit à une croissance durable.

Il serait toutefois erroné d’établir un lien causal direct entre un risque politique élevé et une faible croissance économique. En effet, dans bien des cas, l’instabilité ne suscite pas un retrait immédiat des investissements. En fait, depuis quelques années, les investisseurs sont à l’affût des occasions risquées dans les marchés émergents, espérant récolter des rendements élevés. Toutefois, le lien causal peut aussi s’inverser : un piètre rendement économique et des taux de chômage et de pauvreté élevés peuvent être source d’instabilité et de risque politique. La mauvaise gestion associée à une gouvernance déficiente peut susciter une faible croissance et rendre un pays vulnérable à l’instabilité.

Une histoire faite de soulèvements ou encore d’attaques ou d’emprisonnements des dirigeants est à la fois un symptôme et un facteur d’instabilité. Puisque les dirigeants ne savent pas de quoi sera fait leur avenir hors du gouvernement, ils sont enclins à s’accrocher au pouvoir pendant des périodes prolongées et à resserrer leur mainmise sur le pays. Cela peut entraîner mauvaise gestion, corruption et décisions irrationnelles ou inattendues nuisant à la croissance et aux investissements.

Dans le cas d’un coup d’État, la plupart des pays refusent de traiter avec un gouvernement militaire ou mettent en place des sanctions pour tenter de contenir le problème. De tous les facteurs de déstabilisation, deux sont de loin les plus importants au Moyen-Orient, en Asie centrale, en Asie du Sud et de plus en plus en Afrique : la montée du terrorisme et les acteurs non étatiques déstabilisant de plus en plus de systèmes, attaquant des centres gouvernementaux et civils et perturbant des voies commerciales. Ils instaurent un climat dangereux et instable hostile à la croissance et incitent les gouvernements à orienter les ressources vers la lutte à la menace qu’ils font planer. Le terrorisme nuit à la mise en œuvre de politiques et à l’efficacité de l’État. Il menace l’approvisionnement en eau, en aliments et en énergie, et la sécurité du pays dans son ensemble.

Le terrorisme et l’extrémisme sont deux facteurs liés à l’absence de justice sociale, à l’humiliation et à la pauvreté. Ils se propagent en exploitant la désillusion des populations devant une gouvernance inefficace devant le chômage et une pauvreté endémique. Lorsque la privation est telle que la population ne se sent plus entendue, le pays devient vulnérable à la montée de l’extrémisme.

Alors que peut-on faire ? Même lorsque l’adversité s’abat sur un pays, un bon leadership, des réformes structurelles, des politiques cohérentes appliquées de façon constante, des interventions diplomatiques et l’investissement dans le potentiel du pays peuvent améliorer un piètre rendement de l’économie

La stabilité : un facteur clé

Parfois, un processus démocratique inefficace et stagnant incite l’armée ou d’autres acteurs à intervenir et à s’emparer du pouvoir. Cela peut accroître l’efficacité de la mise en œuvre des politiques à court terme, mais les dommages à long terme sont importants. C’est que la stabilité est un facteur clé pour instaurer des institutions saines et fonctionnelles et favoriser l’investissement. Or, les coups d’État portent préjudice aux processus démocratiques en place et constituent un dangereux précédent, gage d’incertitude.

Dans un premier temps, un cadre stratégique dynamique et un programme de réformes soutenues maximisées par une bonne gouvernance, pierres angulaires d’une croissance économique durable, sont susceptibles de donner un élan important et persistant à un pays. Mais même dans ces cas, les crises mondiales et les chocs géopolitiques peuvent perturber la progression. Les pays doivent donc mettre sur pied des plans d’urgence souples afin de pouvoir gérer les répercussions d’événements imprévisibles.

Toutefois, la démocratie est le meilleur fondement qui soit pour un système durable à long terme. Un pays doit disposer d’un mécanisme crédible d’équilibre des pouvoirs instauré par un parlement efficace et un système juridique permettant au gouvernement de fonctionner.

À long terme, il est important de tenter d’atténuer les risques politiques mondiaux, notamment les conflits latents, au moyen de la diplomatie et en favorisant l’établissement de liens et l’interdépendance des pays. On doit faire appel à la négociation pour réduire au minimum les risques politiques que font peser les différends territoriaux présentant un risque de verser dans le conflit.

Extrait du texte de Shaukat Aziz, ancien premier ministre du Pakistan, de l’ouvrage collectif Économie mondiale : Les fondements de la prochaine ère de croissance, Montréal, Québec, Les Éditions La Presse, juin 2014, 168 p., ISBN 978-2-897053048

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.