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Économie

Investir en Afrique

Sur fond d’une guerre civile, de la menace de groupes islamistes et de la crise sanitaire Ebola, la Banque africaine de développement (BAD) a célébré son cinquantième anniversaire le 4 novembre dernier. Après de modestes débuts, suivis d’une situation financière précaire l’ayant menée à la quasi-faillite en 1995, la Banque est depuis devenue la plus grande institution finan-cière du continent africain. En entrevue exclusive avec Forces, le président de la BAD, Donald Kaberuka, explique comment la Banque a atteint une telle envergure.

En dépit de la récession mondiale et de l’instabilité géopolitique qui a touché plusieurs pays, l’Afrique a connu une croissance économique qui a varié selon les régions entre 2 et 7 % en 2013. Si l’Afrique a su faire preuve de résilience en cette période de ralentissement économique, la bad, dont la mission est de promouvoir une croissance économique et une réduction de la pauvreté du-rables en Afrique, a joué un rôle central, selon son président, Donald Kaberuka. « Au cours des dernières décennies, la Banque a pris de l’envergure et gagné en maturité, en notoriété et en crédibilité », explique Donald Kaberuka. Selon lui, ce nouveau statut se traduit d’abord et avant tout par les moyens dont dispose la bad, notamment son capital social, passé de 30 à 100 mil-liards de dollars américains pendant son premier mandat à la tête de l’organisation, soit de 2005 à 2010. De plus, le portefeuille actif de la bad atteint maintenant un chiffre record de 32 milliards de dollars américains, auxquels s’ajoutent 8 milliards chaque année.

Davantage de moyens, certes, mais aussi une présence accrue dans 54 pays africains et plus de projets mis en place afin de développer un climat d’affaires propice à attirer les investisseurs étrangers. « Transmettre de l’information sur les débouchés en Afrique afin d’aider les gens d’affaires à mieux comprendre et gérer le risque représente l’une des missions fondamentales de notre organisation », souligne Donald Kaberuka, dont la participation au Toronto Global Forum témoigne de cet engagement. « Je tiens à remercier le Forum économique international des Amé-riques d’organiser chaque année ces grandes conférences qui nous donnent une occasion de réseautage très puissante, et ce, tant avec des personnalités de la communauté des affaires que du monde politique », précise-t-il.

Sécuriser et moderniser le secteur de l’aviation civile

Au cours des dernières années, au lieu d’axer son action sur certaines régions du continent, la Banque a plutôt choisi de cibler des secteurs clés tels les infrastructures, le tourisme, l’agronégoce et les services financiers. La bad mise également sur des projets transrégionaux ayant pour but de faciliter l’intégration régionale, comme ce projet d’interconnexion électrique entre la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone.

Étant donné que la logistique entourant les déplacements des voyageurs et des marchandises constitue un vecteur important du développement économique, le secteur du transport a retenu la plus grande partie (32,2 %) des investissements effectués par la bad l’an dernier.

Les difficultés encourues dans le domaine de l’aviation civile, causées notamment par des équi-pements désuets et un espace aérien mal maîtrisé, ont d’ailleurs fait partie des enjeux auxquels la bad a voulu s’attaquer en priorité. « Nous venons d’inaugurer en novembre un programme qui vise à sécuriser toute l’aviation civile avec des équipements et des modes de navigation des plus modernes. À lui seul, un projet comme celui-ci contribue à améliorer la mobilité et la sécurité tout en permettant une meilleure intégration continentale », explique Donald Kaberuka.

Trois priorités de fin de mandat

À la tête de la Banque depuis 2005, Donald Kaberuka terminera son second et dernier mandat à la barre de la plus grande institution financière du continent africain en mai prochain. Le Conseil des gouverneurs de la bad élira donc son successeur lors de l’assemblée annuelle de la Banque qui se tiendra à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le 28 mai 2015.

Interrogé sur ses grandes réalisations depuis son arrivée à la Banque, Donald Kaberuka, modeste, laisse aux observateurs le soin de commenter son bilan. Il concède toutefois être fier d’avoir mis le secteur privé et le développement de la richesse au cœur des actions de la bad afin de complé-ter ce qui est accompli dans le domaine des biens publics. « Depuis mon arrivée, nous sommes passés d’un financement des entreprises privées de 300 millions de dollars américains par an à 3 milliards. Cela me remplit de fierté », souligne cet économiste qui fut également ministre des Fi-nances au Rwanda de 1997 à 2005.

L’homme de 63 ans préfère plutôt parler de ce qui lui reste à accomplir avant de quitter la Banque. D’abord, contribuer à enrayer le virus Ebola. La bad, qui a déjà investi plus de 220 mil-lions de dollars pour pallier cette crise et ses effets économiques, mettra tous les moyens à sa dis-position pour stopper cette épidémie qui a déjà fait près de 7 000 victimes, selon les plus récentes données de l’Organisation mondiale de la santé (oms). Les zones touchées se limitent principale-ment à l’Afrique de l’Ouest, mais les experts estiment qu’il faudra de trois à six mois pour que la crise soit contrôlée.

Deuxième priorité : parachever le processus de retour de la bad à son siège permanent, situé à Abidjan, d’ici février 2015. Rappelons que les activités de la Banque furent relocalisées à Tunis durant onze ans en raison de l’instabilité politique causée par le coup d’État manqué de sep-tembre 2002 en Côte d’Ivoire. Ce retour à Abidjan implique entre autres des travaux de restaura-tion, l’achat d’équipements et la construction de logements et d’établissements scolaires pour les familles des fonctionnaires internationaux. Le personnel de la Banque, estimé à environ 1 000 personnes lors de la délocalisation, a doublé depuis. « Selon moi, il est impératif de mener à son terme cet exercice de retour de la Banque à son siège statutaire », affirme Donald Kaberuka.

Enfin, d’ici la fin de son mandat, le président de l’institution financière souhaite mettre davan-tage l’accent sur le projet Fonds Afrique 50. Ce nouvel instrument de financement novateur, qui vise à mobiliser des fonds privés en vue d’accélérer le rythme de la construction d’infrastructures, a pour objectif de créer une nouvelle plateforme de croissance économique pour l’Afrique.

Attirer les investisseurs canadiens

D’ici la fin de son mandat, la mission principale de Donald Kaberuka demeurera toutefois de promouvoir les nombreuses opportunités d’investissements en Afrique et de créer un climat d’affaires rassurant pour les investisseurs étrangers.

Où se situe le Canada sur la liste des pays ciblés par la bad pour attirer ces investissements ? Le président de la Banque note que l’expertise canadienne dans les secteurs de l’énergie, du trans-port et de la logistique se fait de plus en plus présente. « Cette année, on voit davantage d’hommes et de femmes d’affaires canadiens sur la place africaine. Nous souhaitons donc renfor-cer le dialogue avec nos amis canadiens, et plus largement nord-américains, sur l’ensemble du ter-ritoire africain », indique-t-il.

Nul doute que l’Afrique a beaucoup changé au cours des dernières décennies. Malgré la crise financière de 2009, le virus Ebola et les conflits internationaux, elle suit son chemin. « Mon mes-sage : venez avec nous. Il y a beaucoup de possibilités, que ce soit dans le domaine des infrastruc-tures, de l’agroentreprise, des services financiers. Nous souhaitons bâtir une nouvelle relation fondée sur l’investissement et le commerce. Dans le passé, le financement était principalement dirigé vers l’aide au développement humanitaire. Nous avons toujours besoin de cette aide, mais l’essentiel des relations avec l’Afrique doit passer aujourd’hui par les investissements », observe celui qui a su, au cours des dix dernières années, donner un nouvel élan à l’institution panafri-caine.

Or, malgré les efforts de la bad pour attirer les investisseurs canadiens, il n’en demeure pas moins que le gouvernement du Canada accorde somme toute peu d’importance au continent africain dans sa stratégie de commerce international.

Bien que plusieurs négociations soient en cours, le Canada a conclu seulement trois Accords sur la promotion et la protection des investissements étrangers (apie) en vigueur sur le continent afri-cain, soit avec le Bénin, l’Égypte et la Tanzanie. Ces accords, qui énoncent les droits et obliga-tions de chacun des pays signataires quant au traitement des investissements étrangers, consti-tuent souvent la première étape à franchir afin d’encourager les investissements entre deux pays.

La place qu’occupe l’Afrique sur l’agenda commercial du Canada est toutefois grandissante. En effet, dans son récent Plan d’action sur les marchés mondiaux, le ministre canadien du Commerce international, Ed Fast, parmi les nombreux pays identifiés comme marchés émergents, a ciblé treize pays africains.

Selon ce plan d’action, sont considérés comme « marchés émergents » les pays qui offrent des débouchés prometteurs pour les entreprises canadiennes là où 1) le Canada pourrait bénéficier de l’avantage du premier venu ; 2) la responsabilité sociale des entreprises canadiennes leur confère un avantage ; 3) le Canada voit l’occasion de participer à la construction d’infrastructures ou à la formation d’individus compétents ; 4) un pays pourrait devenir signataire de traités avec le Cana-da.

L’Afrique du Sud, quant à elle, est considérée comme un marché émergent qui offre des débou-chés particuliers pour les entreprises canadiennes.

Suivre le modèle chinois ?

Plusieurs critiquent la Chine, que l’on accuse d’offrir emplois et infrastructures en échange de l’accès aux ressources naturelles de plusieurs pays africains, notamment dans le secteur minier. Questionné à ce sujet, Donald Kaberuka avoue ne pas comprendre cette obsession dont la Chine fait l’objet pour certains. « La Chine est une puissance économique mondiale. Ce pays est présent partout. C’est une très bonne chose que la Chine s’intéresse aux infrastructures africaines. L’Afrique souffre d’un déficit très important dans ce domaine », souligne-t-il.

Donald Kaberuka conclut en soulignant que tous les investisseurs sont bienvenus en Afrique, en particulier ceux qui sont prêts à s’engager dans des projets d’infrastructures, comme le font ac-tuellement la Chine, le Brésil et la Turquie. « Cela dit, nous souhaitons aussi voir plus d’entreprises provenant du Canada et des États-Unis investir en Afrique. » 

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