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Le Royaume-Uni En Mode Électoral

Lors de ma récente visite au Québec, on m’a demandé à plusieurs reprises pourquoi, ces derniers temps, les Britanniques sont aussi silencieux lorsqu’il s’agit de politique étrangère. La même question se pose souvent ailleurs, et même à Londres.

Lors de ma récente visite au Québec, on m’a demandé à plusieurs reprises pourquoi, ces derniers temps, les Britanniques sont aussi silencieux lorsqu’il s’agit de politique étrangère. La même question se pose souvent ailleurs, et même à Londres.

Dans un rapport intitulé The eu and Russia : before and beyond the crisis in Ukraine, émis par le Comité de l’Union européenne de la Chambre des Lords le 20 février dernier, « le gouvernement [britannique] n’a pas été aussi proactif ni aussi transparent qu’il aurait dû l’être [concernant l’Ukraine]  ». Le Comité poursuit : « le gouvernement [du Royaume-Uni] n’a pas réussi à développer une réaction stratégique à long terme [concernant sa relation avec la Russie] et devrait le faire dès maintenant. » Le Comité a effectué une critique incisive des compressions budgétaires du gouvernement britannique et de la baisse générale de la capacité d’analyse de tous les États membres de l’ue quant à la Russie. Le Comité proposait comme solution que tous les États membres reconstruisent leurs anciennes compétences en matière de diplomatie, et que le Royaume-Uni, en particulier, repense la façon dont ses diplomates et ses autres fonctionnaires peuvent regagner l’expertise perdue en Russie et dans les régions avoisinantes.

Le Comité sur les affaires étrangères de la Chambre des communes fait écho à ces critiques dans son propre rapport sur la performance et sur les finances du ministère des Affaires étrangères britannique (Foreign and Commonwealth Office ou fco) publié le 27 février 2015 : « Les compressions budgétaires appliquées depuis 2010 au fco ont été sévères et nous sommes maintenant au-delà de “couper dans le gras” : la compétence semble sérieusement endommagée. »

Les Affaires étrangères britanniques ne s’enferment pas dans le mutisme simplement à cause de l’impact qu’ont sur elles les mesures d’austérité et les coupes budgétaires, mais plutôt à cause du rôle central que joue l’Europe dans les politiques électorales du Royaume-Uni. Les prochaines élections auront lieu le 7 mai prochain, et leur dénouement est imprévisible. Six partis politiques tiennent un rôle de premier plan : outre l’actuelle coalition entre le Parti conservateur et les Libéraux démocrates, et le Parti travailliste qui constitue l’opposition officielle, trois autres partis sont en mesure d’obtenir un grand nombre de votes et, peut-être même des sièges au Parlement : le Parti national écossais, les Verts et le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (ukip). De plus, d’autres partis comme Plaid Cymru au Pays de Galles et le Parti unioniste démocrate en Irlande du Nord pourraient s’emparer de sièges clés et assurer une coalition viable, ou encore soutenir un gouvernement minoritaire. Souhaitant éviter de faire davantage de publicité au parti anti-européen ukip, le premier ministre David Cameron souhaite éviter le plus possible tout débat sur les problématiques de dimension européenne, comme la guerre en Ukraine. ukip détient actuellement la faveur de 15 % de l’électorat dans les sondages d’opinion et risque d’attirer beaucoup d’électeurs conservateurs avec sa plate-forme électorale selon laquelle le Royaume-Uni « doit se réapproprier son autonomie gouvernementale en sortant de l’Union européenne et en réaffirmant la souveraineté de son parlement. » De plus, le premier ministre ne peut ignorer l’euroscepticisme qui semble avoir pris racine au sein de son parti : selon Sir Bill Cash, député conservateur, les deux tiers des députés de son parti s’entendent pour dire, comme lui, que la Grande-Bretagne se porterait beaucoup mieux sans l’ue. On dit aussi que pour avoir une chance d’être candidat pour le Parti conservateur aux prochaines élections, il faut afficher des couleurs anti-ue lors des réunions de circonscriptions, faute de quoi, on ne passera pas le premier tour de scrutin. Aujourd’hui, au Royaume-Uni, une génération politique entière, essentiellement d’allégeance conservatrice, se revendique comme étant férocement anti-européenne. Dans l’éventualité de la réélection du Parti conservateur, un référendum se tiendra d’ici la fin de 2017 sur la sortie du Royaume-Uni de l’ue. Les eurosceptiques refusent d’accorder le moindre crédit à la gestion de l’ue concernant des crises comme celle de l’Ukraine et préfèrent attribuer les résultats positifs à l’otan. L’on peut ainsi arguer que le premier ministre Cameron a choisi de limiter le rôle public du Royaume-Uni dans la diplomatie de l’ue dans le but d’éviter toute confrontation durant la période précédant les élections générales.

Le désengagement apparent et la baisse du pouvoir d’influence du Royaume-Uni au sein de l’ue, tout comme la réduction de sa puissance militaire, préoccupent Washington. Les coupes budgétaires dans la défense ont également conduit à une présence britannique moins forte sur le continent européen. En 2010, dans son examen de la défense stratégique, le gouvernement britannique a annoncé que d’ici 2020, il retirerait les 20 000 soldats basés en Allemagne ainsi que leurs familles. De plus, il y a une possibilité que la Grande-Bretagne renonce à sa propre force de dissuasion nucléaire : l’annulation du maintien de Trident, un sous-marin nucléaire basé en Écosse, pourrait être une condition sine qua non à tout accord de coalition entre le Parti travailliste et le Parti nationaliste écossais advenant un résultat incertain lors de l’élection générale de mai. Pour les Américains et pour beaucoup d’autres, c’est désormais l’Allemagne qui est le pays dominant de l’Union européenne lorsqu’il s’agit de politique étrangère.

Selon certains diplomates et spécialistes britanniques, il y a une autre facette à cette problématique d’influence. Le European Foreign Policy Scorecard 2015, lancé le 19 février dernier par le European Council on Foreign Relations et auquel j’ai collaboré, mesure la performance de 28 États membres en examinant 65 politiques étrangères. Le Royaume-Uni s’est classé au second rang, derrière l’Allemagne, en tant que leader dans 11 différentes sphères comme l’élaboration de sanctions contre la Russie, une forte promotion de la conclusion fructueuse des négociations commerciales entre l’ue et les États-Unis (Transatlantic Trade and Investment Partnership [ttip], les efforts déployés pour contrer l’avance de l’ei en Irak, le combat contre l’épidémie d’Ebola en Afrique, la revitalisation de la voie européenne pour la Bosnie dans l’Union européenne, ainsi que le maintien d’un engagement ferme envers le développement et l’aide humanitaire. Le Royaume-Uni demeure l’un des rares pays, avec le Danemark, le Luxembourg, la Norvège et la Suède, à consacrer au moins 0,7 % de son revenu national brut à l’aide internationale (à titre de comparaison, le Canada a consenti 0,27 % de son revenu national brut à l’aide internationale en 2013).

Ainsi, le Royaume-Uni conserve une forte influence, et ce, même si son influence s’exerce principalement en coulisses. Pourtant, des prises de position conflictuelles liées à l’ue dominent le monde de la politique britannique et, tel que le rapporte la Chambre des Lords, le Royaume-Uni se retrouve souvent spectateur des questions actuelles de politique étrangère. Il reste à voir si cette guerre intestine qui prend de l’ampleur au sein du Parlement se résorbera avec les résultats des élections du 7 mai prochain.

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